| Philosophie d'Alexis de Tocqueville
La Démocratie en Amérique (1840)
LIVRE I , vol II (Quatrième Partie : Chapitre
VI)
extrait
Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait
se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes
semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes
pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent
leur âme.
Chacun d'eux, retiré à l'écart,
est comme étranger à la destinée de tous les
autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute
l'espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens,
il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ;
il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même
et pour lui seul, et s'il lui reste encore une famille, on peut
dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-la s'élève un pouvoir immense et
tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et
de veiller sur leur sort.
Il est absolu, détaillé,
régulier, prévoyant et doux.
Il ressemblerait à
la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer
les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire,
qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il
aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent
qu'à se réjouir.
Il travaille volontiers à
leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul
arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit
et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs
principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs
successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur
ôter entièrement le trouble de penser et la peine de
vivre?
C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare
l'emploi du libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volonté
dans un plus petit espace, et dérobe peu a peu chaque citoyen
jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité
a préparé les hommes à toutes ces choses: elle
les a disposés à les souffrir et souvent même
à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes
mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise,
le souverain étend ses bras sur la société
tout entière; il en couvre la surface d'un réseau
de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes,
à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les
âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour
dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais
il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir,
mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit
point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point,
il gêne, il comprime, il énerve, il éteint,
il hébète, et il réduit enfin chaque nation
a n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux,
dont le gouvernement est le berger.
J'ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée,
douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se
combiner mieux qu'on ne l'imagine avec quelques unes des formes
extérieures de la liberté, et qu'il ne lui serait
pas impossible de s'établir a l'ombre même de la souveraineté
du peuple.
Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions
ennemies: ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie
de rester libres. Ne pouvant détruire ni l'un ni l'autre
de ces instincts contraires, ils s'efforcent de les satisfaire à
la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire,
tout-puissant, mais élu par les citoyens.
Ils combinent la
centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne
quelque relâche. Ils se consolent d'être en tutelle,
en songeant qu'ils ont eux mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque
individu souffre qu'on l'attache, parce qu'il voit que ce n'est
pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient
le bout de la chaîne.
Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance
pour indiquer leur maître, et y rentrent.
II y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent très
aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme
administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent
avoir assez garanti la liberté des individus, quand c'est
au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela ne me suffit point.
La nature du maître m'importe bien moins que l'obéissance.
Je ne nierai pas cependant qu'une constitution semblable ne soit
infiniment préférable à celle qui, après
avoir concentre tous les pouvoirs, les déposerait dans les
mains d'un homme ou d'un corps irresponsable. De toutes les différentes
formes que le despotisme démocratique pourrait prendre, celle-ci
serait assurément la pire.
Lorsque le souverain est électif ou surveillé de près
par une législature réellement élective et
indépendante, l'oppression qu'il fait subir aux individus
est quelquefois plus grande; mais elle est toujours moins dégradante
parce que chaque citoyen, alors qu'on le gêne et qu'on le
réduit à l'impuissance, peut encore se figurer qu'en
obéissant il ne se soumet qu'à lui-même, et
que c'est à l'une de ses volontés qu'il sacrifie toutes
les autres.
Je comprends également que, quand le souverain représente
la nation et dépend d'elle, les forces et les droits qu'on
enlève à chaque citoyen ne servent pas seulement au
chef de l'Etat, mais profitent à l'Etat lui même, et
que les particuliers retirent quelque fruit du sacrifice qu'ils
ont fait au public de leur indépendance.
Créer une représentation nationale dans un pays très
centralisé, c'est donc diminuer le mal que l'extrême
centralisation peut produire, mais ce n'est pas le détruire.
Je vois bien que, de cette manière, on conserve l'intervention
individuelle dans les plus importantes affaires; mais on ne la supprime
pas moins dans les petites et les particulières. L'on oublie
que c'est surtout dans le détail qu'il est dangereux d'asservir
les hommes. Je serais, pour ma part, porté à croire
la liberté moins nécessaire dans les grandes choses
que dans les moindres, si je pensais qu'on put jamais être
assuré de l'une sans posséder l'autre.
La sujétion dans les petites affaires se manifeste tous les
jours et se fait sentir indistinctement à tous les citoyens.
Elle ne les désespère point; mais elle les contrarie
sans cesse et elle les porte à renoncer à l'usage
de leur volonté. Elle éteint peu à peu leur
esprit et énerve leur âme, tandis que l'obéissance,
qui n'est due que dans un petit nombre de circonstances très
graves, mais très rares, ne montre la servitude que de loin
en loin et ne la fait peser que sur certains hommes. En vain chargerez-vous
ces mêmes citoyens, que vous avez rendus si dépendants
du pouvoir central, de choisir de temps à autre les représentants
de ce pouvoir; cet usage si important, mais si court et si rare,
de leur libre arbitre, n'empêchera pas qu'ils ne perdent peu
à peu la faculté de penser, de sentir et d'agir par
eux-mêmes, et qu'ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous
du niveau de l'humanité.
J'ajoute qu'ils deviendront bientôt incapables d'exercer le
grand et unique privilège qui leur reste. Les peuples démocratiques
qui ont introduit la liberté dans la sphère politique,
en même temps qu'ils accroissaient le despotisme dans la sphère
administrative, ont été conduits à des singularités
bien étranges.
Faut-il mener les petites affaires où
le simple bon sens peut suffire, ils estiment que les citoyens en
sont incapables; s'agit-il du gouvernement de tout l'Etat, ils confient
à ces citoyens d'immenses prérogatives; ils en font
alternativement les jouets du souverain et ses maîtres, plus
que des rois et moins que des hommes. Après avoir épuisé
tous les différents systèmes d'élection, sans
en trouver un qui leur convienne, ils s'étonnent et cherchent
encore; comme si le mal qu'ils remarquent ne tenait pas a la constitution
du pays bien plus qu'a celle du corps électoral.
Il est, en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui
ont entièrement renoncé à l'habitude de se
diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien
choisir ceux qui doivent les conduire; et l'on ne fera point croire
qu'un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse
jamais sortir des suffrages d'un peuple de serviteurs.
Une constitution qui serait républicaine par la tête,
et ultra-monarchique dans toutes les autres parties, m'a toujours
semblé un monstre éphémère. Les vices
des gouvernants et l'imbécillité des gouvernés
ne tarderaient pas à en amener la ruine; et le peuple, fatigué
de ses représentants et de lui-même, créerait
des institutions plus libres, ou retournerait bientôt s'étendre
aux pieds d'un seul maître.
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