Saint Thomas d'Aquin, Somme Théologique.
Question 3 : La simplicité de Dieu
(Extrait)
1. Dieu est-il un corps, c'est-à-dire :
y a-t-il en lui composition de parties quantitatives ? 2. Y a-t-il
en lui composition de matière et de forme ? 3. Composition
d'essence ou de nature, et de sujet ? 4. Composition de l'essence
et de l'existence ? 5. Composition de genre et de différence
? 6. Composition de sujet et d'accident ? 7. Dieu est-il composé
de quelque manière, ou absolument simple ? 8. Dieu entre-t-il
en composition avec les autres choses ?
ARTICLE 1 : Dieu est-il un corps, c'est-à-dire :
y a-t-il en lui composition de parties quantitatives ?
Objections : 1. Un corps est
ce qui a trois dimensions. Mais la Sainte Écriture attribue
à Dieu trois dimensions, car on lit dans Job : « Le
Tout-Puissant est plus haut que le ciel, que feras-tu ? plus profond
que le séjour des morts, qu'en sauras-tu ? plus long que
la terre à mesurer et plus large que la mer. » 2. Tout
être doté de figure est un corps, puisque la figure
est la qualité affectant la quantité. Mais Dieu semble
avoir une figure, selon la Genèse: « Faisons l'homme
à notre image et ressemblance » ; car la figure est
appelée une image selon la lettre aux Hébreux (1,
3) : le Fils « est le resplendissement de sa gloire, et la
figure c'est-à-dire l'image de sa substance ».
3. Tout ce qui a des membres est un corps. Mais l’Écriture
attribue toujours des membres à Dieu : « As-tu un bras
comme Dieu ? ». « Les yeux du Seigneur sont fixés
sur les justes ». « La droite du Seigneur a montré
sa force ».
4. On ne parle de position que pour un corps. Or, l'Écriture
attribue à Dieu des positions : « J'ai vu le Seigneur
assis ... ». « Le Seigneur s'est levé pour juger
».
5. Rien ne peut être le terme local d'un départ ou
d'une arrivée s'il n'est un corps ou quelque chose de corporel.
Mais l'Écriture présente Dieu comme un terme local
d'arrivée : « Approchez de lui et vous recevrez sa
lumière », ou de départ : « Ceux qui se
détournent de toi seront inscrits dans la terre » .
En sens contraire, Saint Jean écrit : « Dieu est esprit.
»
Réponse : Il faut dire sans aucune réserve que Dieu
n'est pas un corps. On peut le démontrer de trois manières
:
1. Aucun corps ne meut sans être mû lui-même,
comme l'enseigne une expérience universelle ; or, on a fait
voir plus haut que Dieu est le premier moteur immobile ; il est
donc manifeste qu'il n'est pas un corps.
2. L'être premier doit nécessairement être en
acte et d'aucune manière en puissance. Sans doute, si l'on
considère un seul et même être qui passe de la
puissance à l'acte, la puissance existe avant l'acte ; cependant,
absolument parlant, c'est l'acte qui est antérieur à
la puissance, puisque l'être en puissance n'est amené
à l'acte que par un être en acte. Or, on a montré
plus haut que Dieu est l'être premier. Il est donc impossible
qu'en Dieu il y ait rien en puissance. Or tout corps est en puissance,
car le continu, en tant que tel, est divisible à l'infini.
Il est donc impossible que Dieu soit un corps.
3. Dieu est, comme on l'a dit, ce qu'il y a de plus noble parmi
les êtres. Mais il est impossible qu'un corps soit le plus
noble des êtres. Car un corps est vivant ou il ne l'est pas
; le vivant est manifestement plus noble que ce qui n'a point de
vie. D'autre part, le corps vivant ne vit pas précisément
en tant que corps, car alors tout corps vivrait ; il faut donc qu'il
vive par quelque chose d'autre, comme notre corps vit par l'âme.
Or, ce par quoi vit le corps est plus noble que le corps. Il est
donc impossible que Dieu soit un corps.
Solutions : 1. Comme on l'a dit
plus haut, la Sainte Écriture nous livre les choses divines
et spirituelles sous le voile de similitudes empruntées aux
choses corporelles. Aussi, lorsqu'elle attribue à Dieu les
trois dimensions, elle désigne, sous la similitude d'une
quantité corporelle, la quantité de sa puissance.
Ainsi la profondeur symbolise la puissance de connaître les
choses cachées ; la hauteur, la supériorité
de sa puissance; la longueur, la durée de son existence;
la largeur, l'efficacité de son amour pour toutes choses.
Ou encore, selon Denys : « La profondeur de Dieu signifie
l'incompréhensibilité de son essence ; sa longueur,
l'extension de sa vertu, qui pénètre toutes choses;
sa largeur, l'amplitude universelle de cette vertu, en tant que
tout est enveloppé par sa protection. » 2. On dit que
l'homme est créé à l'image de Dieu non pas
selon son corps, mais selon sa supériorité sur les
autres animaux. Aussi, après la parole : « Faisons
l'homme à notre image et ressemblance », la Genèse
ajoute-t-elle : « pour qu'il domine sur tous les poissons
de la mer ... » Or, l'homme est supérieur aux autres
animaux par la raison et l'intelligence. C'est donc selon l'intelligence
et la raison, qui sont incorporelles, que l'homme est à l'image
de Dieu.
3. Dans l'Écriture, des membres sont attribués à
Dieu en raison de leur action, selon une certaine similitude. Ainsi,
l'acte de l'oeil est de voir: aussi attribue-t-on des yeux à
Dieu pour signifier sa capacité de voir par l'intelligence,
non par les sens. Et de même pour les autres membres.
4. Des positions ne sont attribuées à Dieu que par
métaphore : on dit qu'il est assis à cause de son
immutabilité et de son autorité; et debout à
cause de sa force pour vaincre tous ses adversaires.
5. On ne s'approche pas de Dieu par une démarche corporelle,
puisqu'il est partout, mais par les sentiments de l'âme, et
l'on s'éloigne de lui de la même façon. Ainsi
l'approche ou l'éloignement, sous la similitude du mouvement
local, désigne une démarche spirituelle.
ARTICLE 2 : Y a-t-il en Dieu composition
de matière et de forme ?
Objections : 1. Tout ce qui a
une âme est composé de matière et de forme,
puisque l'âme est la forme du corps. Mais l'Écriture
attribue à Dieu une âme, puisque l'épître
aux Hébreux (10, 38) cite cette parole en la mettant dans
sa bouche : « Mon juste vivra par la foi; et s'il se dérobe,
mon âme ne se complaira pas en lui. » 2. La colère,
la joie ... sont des passions d'un être composé de
corps et d'âme, dit Aristote. Mais ces sentiments sont attribués
à Dieu par l'Écriture, par exemple au Psaume : «Â
Le Seigneur s'est enflammé de colère contre son peuple.
» 3. C'est la matière qui est principe d'individuation.
Or, Dieu est un être individuel. S'il ne l'était pas,
on pourrait attribuer sa nature à plusieurs êtres.
Donc il est composé de matière et de forme.
En sens contraire, tout composé de matière et de forme
est un corps ; car l'étendue est le premier attribut que
revêt la matière. Or, on vient de montrer que Dieu
n'est pas un corps : donc il n'est pas composé de matière
et de forme.
Réponse : Il est impossible qu'il y ait en Dieu aucune matière.
1. Parce que la matière est de l'être en puissance,
et il a été démontré que Dieu est acte
pur, n'ayant en lui rien de potentiel. Il est donc impossible qu'il
y ait en lui composition de matière et de forme.
2. Un composé de matière et de forme n'a de perfection
et de bonté qu'en raison de sa forme; il n'est donc bon que
d'une façon participée, selon que sa matière
participe de la forme. Or, le bien premier et optimal, Dieu, ne
peut pas être bon de façon participée ; car
il est bon par essence et ce qui est bon par essence est premier
à l'égard de ce qui est bon en raison d'une participation.
3. Tout agent agit en raison de sa forme: il y a donc stricte corrélation
entre ce que la forme est pour lui et la manière dont il
est agent. Il s'ensuit que ce qui est l'agent premier et par soi
est aussi forme premièrement et par soi. Or, Dieu est le
premier agent, étant la première cause efficiente,
on l'a vu . Il est donc forme selon toute son essence, et non pas
composé de matière et de forme.
Solutions : 1. On attribue une
âme à Dieu en raison d'une ressemblance entre l'acte
de Dieu et le nôtre. Si, en effet, nous voulons quelque chose,
cela vient de notre âme. On dit alors que l'âme de Dieu
se complaît en quelque chose, pour dire que sa volonté
s'y complaît.
2. La colère et les passions semblables sont attribuées
à Dieu pour une ressemblance entre les effets : du fait qu'un
homme en colère est porté à châtier,
on appelle colère, par métaphore, le châtiment
divin.
3. Il est vrai que les formes susceptibles d'être reçues
dans une matière sont individuées par cette matière,
laquelle ne peut être subjectée en rien d'autre, étant
elle-même le premier sujet ; la forme, au contraire, en ce
qui la concerne, et sauf empêchement venu d'ailleurs, peut
être reçue en plusieurs sujets. Au contraire, la forme
qui n'est pas faite pour être reçue dans une matière,
étant subsistante par là-même qu'elle ne peut
être reçue en un autre qu'elle-même : ainsi en
est-il de Dieu. De ce que Dieu est individué, il ne suit
donc nullement qu'il aurait une matière.
ARTICLE 3 : Y a-t-il en Dieu composition
d'essence ou de nature, et de sujet?
Objections : 1. Il semble que
Dieu ne s'identifie pas avec son essence ou sa nature. Car rien
n'est à proprement parler en soi-même ; or, on dit,
de l'essence ou nature de Dieu, qui est la déité,
qu'elle est en Dieu : elle est donc distincte de lui.
2. L'effet ressemble à sa cause ; car tout agent assimile
à lui son effet. Or, dans les choses créées,
le suppôt n'est pas identique à sa nature; ainsi l'homme
n'est pas identique à son humanité. Donc, Dieu non
plus n'est pas identique à sa déité.
En sens contraire, il est dit de Dieu qu'il est la vie, et non pas
seulement qu'il est vivant, comme on le voit en Saint Jean (14,
6): « Je suis la voie, la vérité et la vie.
» Or la déité est dans le même rapport
avec Dieu que la vie avec le vivant. Donc Dieu est la déité
elle-même.
Réponse : Dieu est identique
à son essence ou nature. Pour le comprendre, il faut savoir
que dans les choses composées de matière et de forme,
il y a nécessairement distinction entre la nature ou essence
d'une part, et le suppôt de l'autre. En effet, la nature ou
essence comprend seulement ce qui est contenu dans la définition
de l'espèce ; ainsi l'humanité comprend seulement
ce qui est inclus dans la définition de l'homme, car c'est
par cela même que l'homme est homme, et c'est cela que signifie
le mot humanité : à savoir ce par quoi l'homme est
homme. Mais la matière individuelle, comprenant tous les
accidents qui l'individualisent, n'entre pas dans la définition
de l'espèce; car on ne peut introduire dans la définition
de l'homme cette chair, ces os, la blancheur, la noirceur ...
; donc, cette chair, ces os et les accidents qui circonscrivent
cette matière ne sont pas compris dans l'humanité,
et cependant ils appartiennent à cet homme-ci. Il s'ensuit
que l'individu humain a en soi quelque chose que n'a pas l'humanité.
En raison de cela, l'humanité ne dit pas le tout d'un homme,
mais seulement sa partie formelle, car les éléments
de la définition se présentent comme informant la
matière, d'où provient l'individuation.
Mais dans les êtres qui ne sont pas composés de matière
et de forme, qui ne tirent pas leur individuation d'une matière
individuelle, à savoir telle matière, mais où
les formes sont individualisées par elles-mêmes, les
formes doivent être elles-mêmes les suppôts subsistants,
de sorte que là le suppôt ne se distingue pas de la
nature. Ainsi, puisque Dieu n'est pas composé de matière
et de forme, comme nous l'avons montré, on doit conclure
nécessairement que Dieu est sa déité, sa vie,
et quoi que ce soit d'autre qu'on affirme ainsi de lui.
Solutions : 1. Nous ne pouvons
parler des choses simples qu'à la manière des choses
composées d'où nous tirons notre connaissance. C'est
pourquoi, parlant de Dieu et voulant le signifier comme subsistant,
nous employons des termes concrets, parce que notre expérience
ne nous montre comme subsistants que des êtres composés
; quand, au contraire, nous voulons exprimer sa simplicité,
nous employons des termes abstraits. Donc, si l'on dit que la déité
ou la vie, ou quoi que ce soit de pareil, est en Dieu, ces expressions
se rapportent non à une diversité dans le réel,
en Dieu, mais à une diversité des représentations
du réel dans notre esprit.
2. Les effets de Dieu lui sont assimilés, non pas parfaitement,
mais dans la mesure du possible; et c'est cette imperfection dans
la ressemblance qui explique que ce qui est (en Dieu) simple et
un ne peut être reproduit que par une multiplicité.
c'est ainsi que, dans les effets, intervient la composition d'où
il provient que le suppôt, en eux, n'est pas identique à
la nature.
ARTICLE 4 : Y a-t-il en Dieu composition
de l'essence et de l'existence ?
Objections : 1. Il semble qu'en
Dieu essence et existence ne soient pas identiques; car si cela
était, rien ne s'ajouterait à l'être divin.
Mais l'être sans aucune addition, c'est l'être en général,
qu'on attribue à tout ce qui est. Dieu ne serait donc que
l'être en général, commun à tous les
êtres, et c'est à quoi s'opposent ces paroles de la
Sagesse : « Ils ont donné à la pierre et au
bois le nom incommunicable. » 2. Au sujet de Dieu, nous pouvons
savoir qu'il est, comme nous l'avons dit. Mais nous ne pouvons savoir
ce qu'il est. C'est donc qu'on doit distinguer en lui d'une part
son existence, de l'autre ce qu'il est : son essence, sa nature.
En sens contraire, S. Hilaire écrit : « L'être
n'est pas en Dieu quelque chose de surajouté, mais vérité
subsistante. » Donc ce qui subsiste en Dieu, c'est son être.
Réponse : Il ne suffit
pas de dire que Dieu est identique à son essence, comme nous
venons de le montrer; il faut ajouter qu'il est identique à
son être, ce qui peut se prouver de maintes manières.
1. Ce que l'on trouve dans un étant, outre son essence, est
nécessairement causé, soit qu'il résulte des
principes mêmes constitutifs de l'essence, comme les attributs
propres de l'espèce: ainsi le rire appartient à l'homme
en raison des principes essentiels de son espèce; soit qu'il
vienne de l'extérieur, comme la chaleur de l'eau est causée
par le feu. Donc, si l'existence même d'une chose est autre
que son essence, elle est causée nécessairement soit
par un agent extérieur, soit par les principes essentiels
de cette chose. Mais il est impossible, lorsqu'il s'agit de l'existence,
qu'on la dise causée par les seuls principes essentiels de
la chose, car aucune chose n'est capable de se donner l'existence,
si cette existence dépend d'une cause. Il faut donc que l'étant
dont l'existence est autre que son essence, reçoive son existence
d'un autre étant. Or cela ne peut se dire de Dieu, puisque
ce que nous nommons Dieu, est la cause efficiente première.
Il est donc impossible que l'existence soit autre que l'essence.
2. L'existence est l'actualité de toute forme ou nature;
en effet, dire que la bonté ou l'humanité, par exemple,
est en acte, c'est dire qu'elle existe. Il faut donc que l'existence
soit à l'égard de l'essence, lorsque celle-ci en est
distincte, ce que l'acte est à la puissance. Et comme en
Dieu rien n'est potentiel, ainsi qu'on la montré, il s'ensuit
qu'en lui l'essence n'est pas autre chose que son existence. Son
essence est donc son existence.
3. De même que ce qui est igné et n'est pas feu est
igné par participation, ainsi ce qui a l'existence, et n'est
pas l'existence est être par participation. Or Dieu est son
essence même, ainsi qu'on l'a montré ; donc, s'il n'est
pas son existence même, il aura l'être par participation
et non par essence, il ne sera donc pas le premier être, ce
qui est absurde. Donc Dieu est son existence, et non pas seulement
son essence.
Solutions : 1. Ce qu'on dit ici
de l'être sans addition peut se comprendre en deux sens: ou
bien l'être en question ne reçoit pas d'addition parce
qu'il est de sa notion d'exclure toute addition: ainsi la notion
de « bête » exclut l'addition de « raisonnable
». Ou bien il ne reçoit pas d'addition parce que sa
notion ne comporte pas d'addition comme l'animal en général
est sans raison en ce sens qu'il n'est pas dans sa notion d'avoir
la raison ; mais il n'est pas non plus dans sa notion de ne pas
l'avoir. Dans le premier cas, l'être sans addition dont on
parle est l'être divin; dans le second cas, c'est l'être
en général ou commun.
2. « Être » se dit de deux façons : en
un premier sens pour signifier l'acte d'exister, en un autre sens
pour marquer le lien d'une proposition, oeuvre de l'âme joignant
un prédicat à un sujet. Si l'on entend l'existence
de la première façon, nous ne pouvons pas plus connaître
l'être de Dieu que son essence. De la seconde manière
seulement nous pouvons connaître l'être de Dieu: nous
savons, en effet, que la proposition que nous construisons pour
exprimer que Dieu est, est vraie et nous le savons à partir
des effets de Dieu, ainsi que nous l'avons dit.
ARTICLE 5 : Y a-t-il en Dieu composition
de genre et de différence ?
Objections :
1. Il semble bien que Dieu soit dans un genre. En effet, la substance
est l'être subsistant par soi. Or cela convient souverainement
à Dieu. Donc Dieu est dans le genre substance.
2. Chaque chose se mesure d'après une norme du même
genre, comme les longueurs par une longueur, et les nombres par
un nombre. Or, Dieu est la mesure suprême des substances,
dit le Commentateur sur le livre X de la Métaphysique. Il
appartient donc lui-même au genre substance.
En sens contraire, pour l'esprit, le genre précède
ce qui est contenu dans ce genre. Mais rien n'est antérieur
à Dieu, ni dans la réalité, ni pour l'esprit.
Dieu n'est donc pas un genre.
Réponse : Quelque chose
peut appartenir à un genre de deux façons: absolument
et en toute propriété de termes, comme l'espèce
est contenue dans le genre ; ou bien par réduction, comme
les principes des choses ou les privations : ainsi le point et l'unité
se ramènent au genre quantité parce qu'ils y jouent
le rôle de principes ; la cécité ou toute autre
privation se ramènent au genre de ce dont ils sont le manque.
Mais Dieu ne peut être dans un genre d'aucune de ces deux
manières.
Qu'il ne puisse être espèce dans
un genre, c'est ce qu'on peut démontrer de trois façons.
1. l'espèce se forme par genre et différence, et ce
dont provient la différence constitutive de l'espèce
joue toujours, à l'égard de ce dont le genre est tiré,
le rôle de l'acte par rapport à la puissance. Ainsi
ce terme: animal, se prend de la nature sensitive signifiée
au concret; car cela est animal qui est de nature sensitive; cet
autre terme : raisonnable, se prend de la nature intellectuelle,
car on dit raisonnable ce qui est de nature intellectuelle. Or,
l'intellectuel est avec le sensitif dans la relation de l'acte avec
la puissance, et il en est de même en tout le reste. Comme
en Dieu nulle puissance ne s'adjoint à l'acte, il est impossible
que Dieu soit dans un genre à titre d'espèce.
2. L'existence de Dieu est son essence même, on vient de le
montrer. Si Dieu était dans un genre, ce genre serait donc
nécessairement le genre être, car le genre désigne
l'essence, étant attribué essentiellement. Or, le
Philosophe démontre, que l'être ne peut être
le genre de rien. Tout genre, en effet, comporte des différences
spécifiques qui n'appartiennent pas à l'essence de
ce genre; or, il n'est aucune différence qui n'appartienne
à l'être puisque le non-être ne saurait constituer
une différence. Reste donc que Dieu ne rentre dans aucun
genre.
3. Toutes les réalités appartenant à un même
genre ont en commun la nature ou essence du genre, puisque celui-ci
leur est attribué selon l'essence ; mais elles diffèrent
selon l'existence, car l'existence n'est pas la même, par
exemple, de l'homme et du cheval, de tel homme et de tel autre homme.
Il s'ensuit que dans tous les étants qui appartiennent à
un genre, l'existence est autre que l'essence. Or, en Dieu, il n'y
a pas cette altérité, comme on l'a montré.
Dieu n'est donc pas une espèce dans un genre.
Cela montre qu'on ne peut assigner à Dieu
ni genre ni différence ; qu'il ne peut donc être défini,
et qu'on ne peut démontrer de lui quoi que ce soit autrement
que par ses effets ; car toute définition s'établit
par genre et différence, et le médium de la démonstration
est la définition.
Quant à inclure Dieu dans un genre par
réduction, au titre de principe, l'impossibilité en
est manifeste. En effet, le principe qui se ramène à
un genre ne s'étend pas au-delà de ce genre; ainsi
le point n'est principe qu'à l'égard du continu, l'unité
qu'à l'égard du nombre ... Or, Dieu est le principe
de tout l'être, comme on le démontrera par la suite:
il n'est donc pas contenu dans un genre à ce titre de principe.
Solutions : 1. Le terme de « substance » ne signifie
pas seulement « être par soi », puisqu'il n'est
pas possible que l'être soit un genre, on vient de le dire.
Ce qu'il signifie, c'est l'essence à laquelle il appartient
d'exister ainsi, à savoir par soi-même, sans pour autant
que son existence s'identifie avec son essence. Il est donc manifeste
que Dieu n'est pas dans le genre substance.
2. Cette objection se rapporte au cas d'une mesure proportionnée
au mesuré; dans ce cas, en effet, la mesure doit être
homogène au mesuré. Mais Dieu n'est pas une mesure
proportionnée à quoi que ce soit. Si on le dit mesure
de toutes choses, c'est en ce sens que chacune participe de l'être
pour autant qu'elle approche de Dieu.
ARTICLE 6 : Y a-t-il en Dieu composition
de sujet et d'accident ?
Objections :
1. Il semble qu'il y ait en Dieu des accidents; car, dit Aristote,
une substance ne saurait être accident à l'égard
d'une autre. Donc ce qui est un accident dans un sujet ne peut être
substance dans un autre ; ainsi prouve-t-on que la chaleur n'est
pas la forme substantielle du feu, par le fait qu'elle est accident
dans tout le reste. Or la sagesse, la puissance et d'autres attributs
qui, en nous, sont accidentels sont attribués à Dieu;
donc, en Dieu aussi ils sont des accidents.
2. Dans chaque genre de choses il y a un premier ; or il y a de
nombreux genres d'accidents. Donc, si le terme premier de chacun
de ces genres n'est pas en Dieu, il y aura beaucoup de premiers
hors de lui, ce qui ne convient pas.
En sens contraire, tout accident est dans un sujet; or Dieu ne peut
pas être un sujet, car une forme simple ne peut être
un sujet, dit Boèce.
Réponse : Ce qui précède
suffit à prouver qu'il ne peut pas y avoir d'accident en
Dieu.
1. Parce que le sujet est à l'accident ce que la puissance
est à l'acte. En effet, le sujet est actué par l'accident
en quelque manière. Or, il faut exclure de Dieu toute potentialité,
on a pu le voir.
2. Parce que Dieu est son être même ; or, dit Boèce
« ce qui est peut bien, par une nouvelle adjonction, être
autre chose encore; mais l'être même ne comporte nulle
adjonction » ; par exemple ce qui est chaud peut bien avoir
encore une qualité différente, il peut être
blanc ; mais la chaleur même ne peut avoir rien d'autre que
la chaleur.
3. Parce que l'être qui a l'existence par soi précède
ce qui n'existe que par accident. Donc, Dieu étant en toute
rigueur le premier être, rien ne peut être en lui par
accident. Même les accidents qui découlent par eux-mêmes
de la nature du sujet (comme la faculté de rire est par soi
un accident propre de l'homme) ne peuvent pas davantage être
attribués à Dieu. Car ces accidents trouvent leur
cause dans les principes du sujet ; or, en Dieu, rien ne peut être
causé, puisqu'il est la cause première. Il en résulte
finalement qu'il n'y a aucun accident en Dieu.
Solutions : 1. La puissance et la sagesse ne se disent pas de Dieu
et de nous univoquement, comme on l'expliquera plus loin. Il ne
s'ensuit donc pas que ce qui est accident en nous le soit aussi
en Dieu.
2. La substance ayant à l'égard des accidents une
priorité d'être, les principes de ceux-ci se ramènent
à ceux de la substance comme à quelque chose d'antérieur.
Non que Dieu soit le premier dans le genre de la substance, car
s'il est le premier, c'est en étant lui-même en dehors
de tout genre et à l'égard de tout l'être.
ARTICLE 7 : Dieu est-il composé
de quelque manière, ou absolument simple ?
Objections :
1. Il semble que Dieu ne soit pas absolument simple. En effet, les
choses qui procèdent de Dieu lui ressemblent; ainsi du premier
être dérivent tous les êtres, et du premier bien
tous les biens. Or, parmi les choses que Dieu a faites, aucune n'est
absolument simple. Donc Dieu n'est pas absolument simple.
2. Tout ce qui est le meilleur doit être attribué à
Dieu. Or, chez nous, les choses complexes sont meilleures que les
simples ; ainsi les mixtes valent mieux que les éléments,
et les éléments que leurs parties. Il ne faut donc
pas dire que Dieu est absolument simple.
En sens contraire, S. Augustin affirme que « Dieu est vraiment
et souverainement simple ».
Réponse : Que Dieu soit
parfaitement simple, cela peut se prouver de plusieurs manières.
1. Tout d'abord en rappelant ce qui précède. Puisque
Dieu n'est composé ni de parties quantitatives, n'étant
pas un corps; ni de forme et de matière, puisqu'en lui le
suppôt n'est pas autre que la nature, ni la nature n'est autre
chose que son existence ; puisqu'il n'y a en lui composition ni
de genre et de différence, ni de sujet et d'attribut, il
est manifeste que Dieu n'est composé d'aucune manière,
mais qu'il est absolument simple.
2. Tout composé est postérieur à ses composants
et dans leur dépendance; or, Dieu est l'être premier,
comme on l'a fait voir.
3. Tout composé a une cause ; car des choses de soi diverses
ne constituent un seul être que par une cause unifiante. Or,
Dieu n'a pas de cause, ainsi qu'on l'a vu, étant première
cause efficiente.
4. Dans tout composé il faut qu'il y ait puissance et acte,
ce qui n'est pas en Dieu. En effet, dans le composé, ou bien
une partie est acte à l'égard de l'autre, ou du moins
les parties sont toutes comme en puissance à l'égard
du tout.
5. Un composé n'est jamais identique à aucune de ses
parties. Cela est bien manifeste dans les touts formés de
parties dissemblables : nulle partie de l'homme n'est l'homme, et
nulle partie du pied n'est le pied. Quant il s'agit de touts homogènes,
il est bien vrai que telle chose est dite aussi bien du tout et
des parties, et par exemple une partie d'air est de l'air, et une
partie d'eau est de l'eau; mais d'autres choses pourront se dire
du tout qui ne conviendront pas à la partie; ainsi une masse
d'eau ayant deux pintes, sa partie n'a plus deux pintes. Donc, en
tout composé, il y a quelque chose qui ne lui est pas identique.
Or, ceci peut bien se dire du sujet de la forme : qu'il y a en lui
quelque chose qui n'est pas lui ; ainsi dans quelque chose qui est
blanc, il n'y a pas que le blanc, mais dans la forme même
il n'y a rien d'autre qu'elle-même. Dès lors, puisque
Dieu est pure forme, ou pour mieux dire puisqu'il est l'être,
il ne peut être composé d'aucune manière. S.
Hilaire touche cette raison dans son livre de La Trinité
lorsqu'il dit : « Dieu, qui est puissance, ne comprend pas
de faiblesses; lui qui est lumière, n'admet aucune obscurité.
»
Solutions :
1. Ce qui procède de Dieu ressemble à Dieu, comme
les effets de la cause première peuvent lui ressembler. Or,
être causé c'est nécessairement être composé
de quelque manière; car tout au moins l'existence d'un être
causé est autre que son essence, ainsi qu'on le verra.
2. Si, dans notre univers, les composés sont meilleurs que
les simples, cela vient de ce que la bonté achevée
de la créature ne consiste jamais en une perfection unique,
mais en requiert plusieurs ; tandis que la perfection en laquelle
s'accomplit la bonté divine est une et simple, ainsi qu'on
le fera voir.
Saint thomas, le mal>
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