Philosophie
Jean Jacques ROUSSEAU. EMILE
Livre second
L’âge de nature : de 2 à
12 ans (puer)
C'est ici le second terme de la vie, et celui
auquel proprement finit l'enfance ; car les mots infans et puer
ne sont pas synonymes.
Le premier est compris dans l'autre, et signifie
qui ne peut parler : d'où vient que dans Valère Maxime
on trouve puerum infantem. Mais je continue à me servir de
ce mot selon l'usage de notre langue, jusqu'à l'âge
pour lequel elle a d'autres noms.
Quand les enfants commencent à parler,
ils pleurent moins. Ce progrès est naturel : un langage est
substitué à l'autre. Sitôt qu'ils peuvent dire
qu'ils souffrent avec des paroles, pourquoi le diraient-ils avec
des cris, si ce n'est quand la douleur est trop vive pour que la
parole puisse l'exprimer ? S'ils continuent alors à pleurer,
c'est la faute des gens qui sont autour d'eux. Dès qu'une
fois Émile aura dit : J'ai mal, il faudra des douleurs bien
vives pour le forcer de pleurer.
Si l'enfant est délicat, sensible, que
naturellement il se mette à crier pour rien, en rendant ces
cris inutiles et sans effet, j'en taris bientôt la source.
Tant qu'il pleure, je ne vais point à lui ; j'y cours sitôt
qu'il s'est tu. Bientôt sa manière de m'appeler sera
de se taire, ou tout au plus de jeter un seul cri. C'est par l'effet
sensible des signes que les enfants jugent de leur sens, il n'y
a point d'autre convention pour eux : quelque mal qu'un enfant se
fasse, il est très rare qu'il pleure quand il est seul, à
moins qu'il n'ait l'espoir d'être entendu.
S'il tombe, s'il se fait une bosse à la
tête, s'il saigne du nez, s'il se coupe les doigts, au lieu
de m'empresser autour de lui d'un air alarmé, je resterai
tranquille, au moins pour un peu de temps. Le mal est fait, c'est
une nécessité qu'il l'endure ; tout mon empressement
ne servirait qu'à l'effrayer davantage et augmenter sa sensibilité.
Au fond, c'est moins le coup que la crainte qui tourmente, quand
on s'est blessé. Je lui épargnerai du moins cette
dernière angoisse ; car très sûrement il jugera
de son mal comme il verra que j'en juge: s'il me voit accourir avec
inquiétude, le consoler, le plaindre, il s'estimera perdu
; s'il me voit garder mon sang-froid, il reprendra bientôt
le sien, et croira le mal guéri quand il ne le sentira plus.
C'est à cet âge qu'on prend les premières leçons
de courage, et que, souffrant sans effroi de légères
douleurs, on apprend par degrés à supporter les grandes.
Loin d'être attentif à éviter
qu'Émile ne se blesse, je serais fort fâché
qu'il ne se blessât jamais, et qu'il grandît sans connaître
la douleur. Souffrir est la première chose qu'il doit apprendre,
et celle qu'il aura le plus grand besoin de savoir. Il semble que
les enfants ne soient petits et faibles que pour prendre ces importantes
leçons sans danger. Si l'enfant tombe de son haut, il ne
se cassera pas la jambe ; s'il se frappe avec un bâton, il
ne se cassera pas le bras ; s'il saisit un fer tranchant, il ne
serrera guère, et ne se coupera pas bien avant. Je ne sache
pas qu'on ait jamais vu d'enfant en liberté se tuer, s'estropier,
ni se faire un mal considérable, à moins qu'on ne
l'ait indiscrètement exposé sur des lieux élevés,
ou seul autour du feu, ou qu'on n'ait laissé des instruments
dangereux à sa portée. Que dire de ces magasins de
machines qu'on rassemble autour d'un enfant pour l'armer de toutes
pièces contre la douleur, jusqu'à ce que, devenu grand,
il reste à sa merci, sans courage et sans expérience,
qu'il se croie mort à la première piqûre et
s'évanouisse en voyant la première goutte de son sang
?
Notre manie enseignante et pédantesque
est toujours d'apprendre aux enfants ce qu'ils apprendraient beaucoup
mieux d'eux-mêmes, et d'oublier ce que nous aurions pu seuls
leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu'on prend
pour leur apprendre à marcher, comme si l'on en avait vu
quelqu'un qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût
pas marcher étant grand ? Combien voit-on de gens au contraire
marcher mal toute leur vie, parce qu'on leur a mal appris à
marcher!
Émile n'aura ni bourrelets, ni paniers
roulants, ni chariots, ni lisières ; ou du moins, dès
qu'il commencera de savoir mettre un pied devant l'autre, on ne
le sou¬tiendra que sur les lieux pavés, et l'on ne fera
qu'y passer en hâte . Au lieu de le laisser croupir dans l'air
usé d'une chambre, qu'on le mène journellement au
milieu d'un pré. Là, qu'il coure, qu'il s'ébatte,
qu'il tombe cent fois le jour, tant mieux : il en apprendra plus
tôt à se relever. Le bien-être de la liberté
rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura
souvent des contusions ; en revanche, il sera toujours gai. Si les
vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés,
toujours enchaînés, toujours tristes. Je doute que
le profit soit de leur côté.
Un autre progrès rend aux enfants la plainte
moins nécessaire : c'est celui de leurs forces. Pouvant plus
par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de
recourir à autrui. Avec leur force se développe la
connaissance qui les met en état de la diriger. C'est à
ce second degré que commence proprement la vie de l'individu
; c'est alors qu'il prend la conscience de lui-même. La mémoire
étend le sentiment de l'identité sur tous les moments
de son existence ; il devient véritablement un, le même,
et par conséquent déjà capable de bonheur ou
de misère. Il importe donc de commencer à le considérer
ici comme un être moral.
Quoiqu'on assigne à peu près le
plus long terme de la vie humaine et les probabilités qu'on
a d'approcher de ce terme à chaque âge, rien n'est
plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en
particulier ; très peu parviennent à ce plus long
terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement
; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre.
Des enfants qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient
à l'adolescence ; et il est probable que votre élève
n'atteindra pas l'âge d'homme.
Que faut-il donc penser de cette éducation
barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain,
qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et
commence par le rendre misérable, pour lui préparer
au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à
croire qu'il ne jouira jamais ? Quand je supposerais cette éducation
raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres
infortunés soumis à un joug insupportable et condamnés
à des travaux continuels comme des galériens, sans
être assuré que tant de soins leur seront jamais utiles!
L'âge de la gaieté se passe au milieu des pleurs, des
châtiments, des menaces, de l'esclavage. On tourmente le malheureux
pour son bien ; et l'on ne voit pas la mort qu'on appelle, et qui
va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien d'enfants
périssent victimes de l'extravagante sagesse d'un père
ou d'un maître ? Heureux d'échapper à sa cruauté,
le seul avantage qu'ils tirent des maux qu'il leur a fait souffrir
est de mourir sans regretter la vie, dont ils n'ont connu que les
tourments.
Hommes, soyez humains, c'est votre premier devoir
; soyez-le pour tous les états, pour tous les âges,
pour tout ce qui n'est pas étranger à l'homme. Quelle
sagesse y a-t-il pour vous hors de l'humanité ? Aimez l'enfance
; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de
vous n'a pas regretté quelquefois cet âge où
le rire est toujours sur les lèvres, et où l'âme
est toujours en paix ? Pourquoi voulez-vous ôter à
ces petits innocents la jouissance d'un temps si court qui leur
échappe, et d'un bien si précieux dont ils ne sauraient
abuser ? Pourquoi voulez-vous remplir d'amertume et de douleurs
ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux
qu'ils ne peuvent revenir pour vous ? Pères, savez-vous le
moment où la mort attend vos enfants ? Ne vous préparez
pas des regrets en leur ôtant le peu d'instants que la nature
leur donne : aussitôt qu'ils peuvent sentir le plaisir d'être,
faites qu'ils en jouissent ; faites qu'à quelque heure que
Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté
la vie.
Que de voix vont s'élever contre moi! J'entends
de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment
hors de nous, qui compte toujours le présent pour rien,
et, poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure
qu'on avance, à force de nous transporter où nous
ne sommes Pas, nous transporte où nous ne serons jamais.
C'est, me répondez-vous, le temps de corriger
les mauvaises inclinations de l'homme ; c'est dans l'âge de
l'enfance, où les peines sont le moins sensibles, qu'il faut
les multiplier, pour les épargner dans l'âge de raison.
Mais qui vous dit que tout cet arrangement est à votre disposition,
et que toutes ces belles instructions dont vous accablez le faible
esprit d'un enfant ne lui seront pas un jour plus pernicieuses qu'utiles
? Qui vous assure que vous épargnez quelque chose par les
chagrins que vous lui prodiguez ? Pourquoi lui donnez-vous plus
de maux que son état n'en comporte, sans être sûr
que ces maux présents sont à la décharge de
l'avenir ? Et comment me prouverez-vous que ces mauvais penchants
dont vous prétendez le guérir ne lui viennent pas
de vos soins mal entendus, bien plus que de la nature ? Malheureuse
prévoyance, qui rend un être actuellement misérable,
sur l'espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour!
Que si ces raisonneurs vulgaires confondent la licence avec la liberté,
et l'enfant qu'on rend heureux avec l'enfant qu'on gâte, apprenons-leur
à les distinguer.
Pour ne point courir après des chimères,
n'oublions pas ce qui convient à notre condition. l'humanité
a sa place dans l'ordre des choses ; l'enfance a la sienne dans
l'ordre de la vie humaine : il faut considérer l'homme dans
l'homme, et l'enfant dans l'enfant. Assigner à chacun sa
place et l'y fixer, ordonner les passions humaines selon la constitution
de l'homme, est tout ce que nous pouvons faire pour son bien-être.
Le reste dépend de causes étrangères qui ne
sont point en notre pouvoir.
Nous ne savons ce que c'est que bonheur ou malheur
absolu. Tout est mêlé dans cette vie ; on n'y goûte
aucun sentiment pur, on n'y reste pas deux moments dans le même
état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications
de nos corps, sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous
sont communs à tous, mais en différentes mesures.
Le plus heureux est celui qui sent le moins de peines ; le plus
misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours
plus de souffrances que de jouissances : voilà la différence
commune à tous. La félicité de l'homme ici-bas
n'est donc qu'un état négatif ; on doit la mesurer
par la moindre quantité de maux qu'il souffre.
Tout sentiment de peine est inséparable
du désir de s'en délivrer ; toute idée de plaisir
est inséparable du désir d'en jouir ; tout désir
suppose privation, et toutes les privations qu'on sent sont pénibles
; c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos
facultés que consiste notre misère. Un être
sensible dont les facultés égale¬raient les désirs
serait un être absolument heureux.
En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur
? Ce n'est pas précisément à diminuer nos désirs
; car, s'ils étaient au-dessous de notre puissance, une partie
de nos facultés resterait oisive, et nous ne jouirions pas
de tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre
nos facultés, car si nos désirs s'étendaient
à la fois en plus grand rapport, nous n'en deviendrions que
plus misérables : mais c'est à diminuer l'excès
des désirs sur les facultés, et à mettre en
égalité parfaite la puissance et la volonté.
C'est alors seulement que, toutes les forces étant en action,
l'âme cependant restera paisible, et que l'homme se trouvera
bien ordonné.
C'est ainsi que la nature, qui fait tout pour
le mieux, l'a d'abord institué. Elle ne lui donne immédiatement
que les désirs nécessaires à sa conservation
et les facultés suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis
toutes les autres comme en réserve au fond de son âme,
pour s'y développer au besoin. Ce n'est que dans cet état
primitif que l'équilibre du pouvoir et du désir se
rencontre, et que l'homme n'est pas malheureux. Sitôt que
ses facultés virtuelles se mettent en action, l'imagination,
la plus active de toutes, s'éveille et les devance. C'est
l'imagination qui étend pour nous la mesure des possibles,
soit en bien, soit en mal, et qui, par conséquent, excite
et nourrit les désirs par l'espoir de les satisfaire. Mais
l'objet qui paraissait d'abord sous la main fuit plus vite qu'on
ne peut le poursuivre ; quand on croit l'atteindre. il se transforme
et se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà
parcouru, nous le comptons pour rien ; celui qui reste à
parcourir s'agrandit, s'étend sans cesse. Ainsi l'on s'épuise
sans arriver au terme ; et plus nous gagnons sur la jouissance,
plus le bonheur s'éloigne de nous.
Au contraire, plus l'homme est resté près
de sa condition naturelle, plus la différence de ses facultés
à ses désirs est petite, et moins par conséquent
il est éloigné d'être heureux. Il n'est jamais
moins misérable que quand il paraît dépourvu
de tout ; car la misère ne consiste pas dans la privation
des choses, mais dans le besoin qui s'en fait sentir.
Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire
est infini ; ne pouvant élargir l'un, rétrécissons
l'autre ; car c'est de leur seule différence que naissent
toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la
force, la santé, le bon témoignage de soi, tous les
biens de cette vie sont dans l'opinion ; ôtez les douleurs
du corps et les remords de la conscience, tous nos maux sont imaginaires.
Ce principe est commun, dira-t-on ; j'en conviens ; mais l'application
pratique n'en est pas commune ; et c'est uniquement de la pratique
qu'il s'agit ici.
Quand on dit que l'homme est faible, que veut-on
dire ? Ce mot de faiblesse indique un rapport, un rapport de l'être
auquel on l'applique. Celui dont la force passe les besoins, fût-il
un insecte, un ver, est un être fort ; celui dont les besoins
passent la force, fût-il un éléphant, un lion
; fût-il un conquérant, un héros ; fût-il
un dieu ; c'est un être faible. L'ange rebelle qui méconnut
sa nature était plus faible que l'heureux mortel qui vit
en paix selon la sienne. L'homme est très fort quand il se
contente d'être ce qu'il est ; il est très faible quand
il veut s'élever au-dessus de l'humanité. N'allez
donc pas vous figurer qu'en étendant vos facultés
vous étendez vos forces ; vous les diminuez, au contraire,
si votre orgueil s'étend plus qu'elles. Mesurons le rayon
de notre sphère, et restons au centre comme l'insecte au
milieu de sa toile ; nous nous suffirons toujours a nous-mêmes,
et nous n'aurons point à nous plaindre de notre faiblesse,
car nous ne la sentirons jamais.
Tous les animaux ont exactement les facultés
nécessaires pour se conserver. L'homme seul en a de superflues.
N'est-il pas bien étrange que ce superflu soit l'ins¬trument
de sa misère ? Dans tout pays les bras d'un homme valent
plus que sa subsistance. S'il était assez sage pour compter
ce surplus pour rien, il aurait toujours le nécessaire, parce
qu'il n'aurait jamais rien de trop. Les grands besoins, disait Favorin,
naissent des grands biens ; et souvent le meilleur moyen de se donner
les choses dont on manque est de s'ôter celles qu'on a. C'est
à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur,
que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudrait
que vivre, vivrait heureux ; par conséquent il vivrait bon
; car où serait pour lui l'avantage d'être méchant
?
Si nous étions immortels, nous serions
des êtres très misérables. Il est dur de mourir,
sans doute ; mais il est doux d'espérer qu'on ne vivra pas
toujours, et qu'une meilleure vie finira les peines de celle-ci.
Si l'on nous offrait l'immortalité sur la terre, qui est-ce
qui voudrait accepter ce triste présent ? Quelle ressource,
quel espoir, quelle consolation nous resterait-il contre les rigueurs
du sort et contre les injustices des hommes ? L'ignorant, qui ne
prévoit rien, sent peu le prix de la vie, et craint peu de
la perdre ; l'homme éclairé voit des biens d'un plus
grand prix, qu'il préfère à celui-là.
Il n'y a que le demi-savoir et la fausse sagesse qui, prolongeant
nos vues jusqu'à la mort, et pas au-delà, en font
pour nous le pire des maux. La nécessité de mourir
n'est à l'homme sage qu'une raison pour supporter les peines
de la vie. Si l'on n'était pas sûr de la perdre une
fois, elle coûterait trop à conserver.
Nos maux moraux sont tous dans l'opinion, hors
un seul, qui est le crime ; et celui-là dépend de
nous : nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent.
Le temps ou la mort sont nos remèdes ; mais nous souffrons
d'autant plus que nous savons moins souffrir ; et nous nous donnons
plus de tourment pour guérir nos maladies, que nous n'en
aurions à les supporter. Vis selon la nature, sois patient,
et chasse les médecins ; tu n'éviteras pas la mort,
mais tu ne la sentiras qu'une fois, tandis qu'ils la portent chaque
jour dans ton imagination troublée, et que leur art mensonger,
au lieu de prolonger tes jours, t'en ôte la jouissance. Je
demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes. Quelques-uns
de ceux qu'il guérit mourraient, il est vrai ; mais des millions
qu'il tue resteraient en vie. Homme sensé, ne mets point
à cette loterie, où trop de chances sont contre toi.
Souffre, meurs ou guéris ; mais surtout vis jusqu'à
ta dernière heure.
Tout n'est que folie et contradiction dans les
institutions humaines. Nous nous inquiétons plus de notre
vie à mesure qu'elle perd de son prix. Les vieillards la
regrettent plus que les jeunes gens ; ils ne veulent pas perdre
les apprêts qu'ils ont faits pour en jouir ; à soixante
ans, il est bien cruel de mourir avant d'avoir commencé de
vivre. On croit que l'homme a un vif amour pour sa conservation,
et cela est vrai ; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous
le sentons, est en grande partie l'ouvrage des hommes. Naturellement
l'homme ne s'inquiète pour se conserver qu'autant que les
moyens en sont en son pouvoir ; sitôt que ces moyens lui échappent,
il se tranquillise et meurt sans se tourmenter inutilement. La première
loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages,
ainsi que les bêtes, se débattent fort peu contre la
mort, et l'endurent presque sans se plaindre. Cette loi détruite,
il s'en forme une autre qui vient de la raison ; mais peu savent
l'en tirer, et cette résignation factice n'est jamais aussi
pleine et entière que la première.
La prévoyance! la prévoyance qui
nous porte sans cesse au-delà de nous, et souvent nous place
où nous n'arriverons point, voilà la véritable
source de toutes nos misères. Quelle manie a un être
aussi passager que l'homme de regarder toujours au loin dans un
avenir qui vient si rarement, et de négliger le présent
dont il est sûr! manie d'autant plus funeste qu'elle augmente
incessamment avec l'âge, et que les vieillards, toujours défiants,
prévoyants, avares, aiment mieux se refuser aujourd'hui le
nécessaire que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi
nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout ;
les temps, les lieux, les hommes, les choses, tout ce qui est, tout
ce qui sera, importe à chacun de nous ; notre individu n'est
plus que la moin¬dre partie de nous-mêmes. Chacun s'étend,
pour ainsi dire, sur la terre entière, et devient sensible
sur toute cette grande surface. Est-il étonnant que nos maux
se mul¬tiplient dans tous les points par où l'on peut
nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte d'un
pays qu'ils n'ont jamais vu! Que de marchands il suffit de toucher
aux Indes, pour les faire crier à Paris!
Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si
loin d'eux-mêmes ? Est-ce elle qui veut que chacun apprenne
son destin des autres, et quelquefois l'apprenne le dernier, en
sorte que tel est mort heureux ou misérable, sans en avoir
jamais rien su ? je vois un homme frais, gai, vigoureux, bien portant
; sa présence inspire la joie ; ses yeux annoncent le contentement,
le bien-être ; il porte avec lui l'image du bonheur. Vient
une lettre de la poste ; l'homme heureux la regarde, elle est à
son adresse, il l'ouvre, il la lit. A l'instant son air change ;
il pâlit, il tombe en défaillance. Revenu à
lui, il pleure, il s'agite, il gémit, il s'arrache les cheveux,
il fait retentir l'air de ses cris, il semble attaqué d'affreuses
convulsions. Insensé! quel mal t'a donc fait ce papier ?
quel membre t'a-t-il ôté ? quel crime t'a-t-il fait
commettre ? enfin qu'a-t-il changé dans toi-même pour
te mettre dans l'état où je te vois ?
Que la lettre se fût égarée,
qu'une main charitable l'eût jetée au feu, le sort
de ce mortel, heureux et malheureux à la fois, eût
été, ce me semble, un étrange problème.
Son malheur, direz-vous, était réel. Fort bien, mais
il ne le sentait pas. Où était-il donc ? Son bonheur
était imaginaire. J'entends, la santé, la gaieté,
le bien-être, le contentement d'esprit, ne sont plus que des
visions. Nous n'existons plus où nous som¬mes, nous n'existons
qu'où nous ne sommes pas. Est-ce la peine d'avoir une si
grande peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons reste
?
O homme! resserre ton existence au dedans de toi,
et tu ne seras plus misérable. Reste à la place que
la nature t'assigne dans la chaîne des êtres, rien ne
t'en pourra faire sortir ; ne regimbe point contre la dure loi de
la nécessité, et n'épuise pas, à vouloir
lui résister, des forces que le ciel ne t'a point données
pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour
la conserver comme il lui plaît et autant qu'il lui plaît.
Ta liberté, ton pouvoir, ne s'étendent qu'aussi loin
que tes forces naturelles, et pas au-delà ; tout le reste
n'est qu'esclavage, illusion, prestige. La domination même
est servile, quand elle tient à l'opinion ; car tu dépends
des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés.
Pour les conduire comme il te plaît, il faut te conduire comme
il leur plaît. Ils n'ont qu'à changer de manière
de penser, il faudra bien par force que tu changes de manière
d'agir. Ceux qui t'approchent n'ont qu'à savoir gouverner
les opinions du peuple que tu crois gouverner, ou des favoris qui
te gouvernent ou celles de ta famille, ou les tiennes propres :
ces visirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces
valets, ces caillettes, et jusqu'à des enfants, quand tu
serais un Thémistocle en génie , vont te mener, comme
un enfant toi-même au milieu de tes légions. Tu as
beau faire, jamais ton autorité réelle n'ira plus
loin que tes facultés réelles. Sitôt qu'il faut
voir par les yeux des autres, il faut vouloir par leurs volontés.
Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit. Mais
toi, qu'es-tu ? le sujet de tes ministres. Et tes ministres à
leur tour, que sont-ils ? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses,
les valets de leurs valets. Prenez tout, usurpez tout, et puis versez
l'argent à pleines mains ; dressez des batteries de canon
; élevez des gibets, des roues ; donnez des lois, des édits
; multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons,
les chaînes : pauvres petits hommes, de quoi vous sert tout
cela ? vous n'en serez ni mieux servis, ni moins volés, ni
moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours : nous
vou¬lons ; et vous ferez toujours ce que voudront les autres.
Le seul qui fait sa volonté est celui qui
n'a pas besoin, pour la faire, de mettre les bras d'un autre au
bout des siens : d'où il suit que le premier de tous les
biens n'est pas l'autorité, mais la liberté. L'homme
vraiment libre ne veut que ce qu'il peut, et fait ce qu'il lui plaît.
Voilà ma maxime fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer
à l'enfance, et toutes les règles de l'éducation
vont en découler.
La société a fait l'homme plus faible,
non seulement en lui ôtant le droit qu'il avait sur ses propres
forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. Voilà
pourquoi ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, et
voilà ce qui fait celle de l'enfance, comparée à
l'âge d'homme. Si l'homme est un être fort, et si l'enfant
est un être faible, ce n'est pas parce que le premier a plus
de force absolue que le second, mais c'est parce que le premier
peut naturellement se suffire à lui-même et que l'autre
ne le peut. L'homme doit donc avoir plus de volontés, et
l'enfant plus de fantaisies ; mot par lequel j'entends tous les
désirs qui ne sont pas de vrais besoins, et qu'on ne peut
contenter qu'avec le secours d'autrui.
J'ai dit la raison de cet état de faiblesse.
La nature y pourvoit par l'attachement des pères et des mères
: mais cet attachement peut avoir son excès, son défaut,
ses abus. Des parents qui vivent dans l'état civil y transportent
leur enfant avant l'âge. En lui donnant plus de besoins qu'il
n'en a, ils ne soulagent pas sa faiblesse, ils l'augmentent. Ils
l'augmentent encore en exigeant de lui ce que la nature n'exigeait
pas, en soumettant à leurs volontés le peu de forces
qu'il a pour servir les siennes, en changeant de part ou d'autre
en esclavage la dépendance réciproque où le
tient sa faiblesse et où les tient leur attachement.
L'homme sage sait rester à sa place ; mais
l'enfant, qui ne connaît pas la sienne, ne saurait s'y maintenir.
Il a parmi nous mille issues pour en sortir ; c'est à ceux
qui le gouvernent à l'y retenir, et cette tâche n'est
pas facile. Il ne doit être ni bête ni homme, mais enfant
; il faut qu'il sente sa faiblesse et non qu'il en souffre ; il
faut qu'il dépende et non qu'il obéisse ; il faut
qu'il demande et non qu'il commande. Il n'est soumis aux autres
qu'à cause de ses besoins, et parce qu'ils voient mieux que
lui ce qui lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à
sa conservation. Nul n'a droit, pas même le père, de
commander à l'enfant ce qui ne lui est bon à rien.
Avant que les préjugés et les institutions
humaines aient altéré nos penchants na¬turels,
le bonheur des enfants ainsi que des hommes consiste dans l'usage
de leur liberté ; mais cette liberté dans les premiers
est bornée par leur faiblesse. Quiconque fait ce qu'il veut
est heureux, s'il se suffit à lui-même ; c'est le cas
de l'homme vivant dans l'état de nature. Quiconque fait ce
qu'il veut n'est pas heureux, si ses besoins passent ses forces
: c'est le cas de l'enfant dans le même état. Les enfants
ne jouissent même dans l'état de nature que d'une liberté
imparfaite, semblable à celle dont jouissent les hommes dans
l'état civil. Chacun de nous, ne pouvant plus se passer des
autres, redevient à cet égard faible et misérable.
Nous étions faits pour être hommes ; les lois et la
société nous ont replongés dans l'enfance.
Les riches, les grands, les rois sont tous des enfants qui, voyant
qu'on s'empresse à soulager leur misère tirent de
cela même une vanité puérile, et sont tout fiers
des soins qu'on ne leur rendrait pas s'ils étaient hommes
faits.
Ces considérations sont importantes, et
servent à résoudre toutes les contradictions du système
social. Il y a deux sortes de dépendances : celle des choses,
qui est de la nature ; celle des hommes, qui est de la société.
La dépendance des choses, n'ayant aucune moralité,
ne nuit point à la liberté, et n'engendre point de
vices ; la dépendance des hommes étant désordonnée
les engendre tous, et c'est par elle que le maître et l'esclave
se dépravent mutuellement. S'il y a quelque moyen de remédier
à ce mal dans la société, c'est de substituer
la loi à l'homme, et d'armer les volontés générales
d'une force réelle, supérieure à l'action de
toute volonté particulière. Si les lois des nations
pouvaient avoir, comme celles de la nature, une inflexibilité
que jamais aucune force humaine ne pût vaincre, la dépendance
des hommes redevien¬drait alors celle des choses ; on réunirait
dans la république tous les avantages de l'état naturel
à ceux de l'état civil ; on joindrait à la
liberté qui maintient l'homme exempt de vices, la moralité
qui l'élève à la vertu.
Maintenez l'enfant dans la seule dépendance
des choses, vous aurez suivi l'ordre de la nature dans le progrès
de son éducation. N'offrez jamais à ses volontés
indiscrètes que des obstacles physiques ou des punitions
qui naissent des actions mêmes, et qu'il se rappelle dans
l'occasion ; sans lui défendre de mal faire, il suffit de
l'en empêcher. L'expérience ou l'impuissance doivent
seules lui tenir lieu de loi. N'accordez rien à ses désirs
parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin. Qu'il ne sache
ce que c'est qu'obéissance quand il agit, ni ce que c'est
qu'empire quand on agit pour lui. Qu'il sente également sa
liberté dans ses actions et dans les vôtres. Suppléez
à la force qui lui manque, autant précisément
qu'il en a besoin pour être libre et non pas impérieux
; qu'en recevant vos services avec une sorte d'humiliation, il aspire
au moment où il pourra s'en passer, et où il aura
l'honneur de se servir lui-même.
La nature a, pour fortifier le corps et le faire
croître, des moyens qu'on ne doit jamais contrarier. Il ne
faut point contraindre un enfant de rester quand il veut aller,
ni d'aller quand il veut rester en place. Quand la volonté
des enfants n'est point gâtée par notre faute, ils
ne veulent rien inutilement. Il faut qu'ils sautent, qu'ils courent,
qu'ils crient, quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements sont
des besoins de leur constitution, qui cherche à se fortifier
; mais on doit se défier de ce qu'ils désirent sans
le pouvoir faire eux-mêmes, et que d'autres sont obligés
de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin,
le besoin naturel, du besoin de fantaisie qui commence à
naître, ou de celui qui ne vient que de la surabondance de
vie dont j'ai parlé.
J'ai déjà dit ce qu'il faut faire
quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela. J'ajouterai seulement
que, dès qu'il peut demander en parlant ce qu'il désire,
et que, pour l'obtenir plus vite ou pour vaincre un refus, il appuie
de pleurs sa demande, elle lui doit être irrévocablement
refusée. Si le besoin l'a fait parler, vous devez le savoir,
et faire aussitôt ce qu'il demande ; mais céder quelque
chose à ses larmes, c'est l'exciter à en verser, c'est
lui apprendre à douter de votre bonne volonté, et
à croire que l'importunité peut plus sur vous que
la bienveillance. S'il ne vous croit pas bon, bientôt il sera
méchant ; s'il vous croit faible, il sera bientôt opiniâtre
; il importe d'accorder toujours au premier signe ce qu'on ne veut
pas refuser. Ne soyez point prodigue en refus, mais ne les révoquez
jamais.
Gardez-vous surtout de donner à l'enfant
de vaines formules de politesse, qui lui servent au besoin de paroles
magiques pour soumettre à ses volontés tout ce qui
l'entoure, et obtenir à l'instant ce qu'il lui plaît.
Dans l'éducation façonnière des riches on ne
manque jamais de les rendre poliment impérieux, en leur prescrivant
les termes dont ils doivent se servir pour que personne n'ose leur
résister ; leurs enfants n'ont ni ton ni tours suppliants
; ils sont aussi arrogants, même plus, quand ils prient que
quand ils commandent, comme étant bien plus sûrs d'être
obéis. On voit d'abord que s'il vous plaît signifie
dans leur bouche il me plaît, et que je vous prie signifie
je vous ordonne. Admirable politesse, qui n'aboutit pour eux qu'à
changer le sens des mots, et à ne pouvoir jamais parler autrement
qu'avec empire! Quant à moi, qui crains moins qu'Émile
ne soit grossier qu'arrogant, j'aime beaucoup mieux qu'il dise en
priant, faites cela, qu'en commandant, je vous prie. Ce n'est pas
le terme dont il se sert qui m'importe, mais bien l'acception qu'il
y joint.
Il y a un excès de rigueur et un excès
d'indulgence, tous deux également à éviter.
Si vous laissez pâtir les enfants, vous exposez leur santé,
leur vie ; vous les rendez actuellement misérables ; si vous
leur épargnez avec trop de soin toute espèce de mal-être,
vous leur préparez de grandes misères ; vous les rendez
délicats, sensibles ; vous les sortez de leur état
d'hommes dans lequel ils rentreront un jour malgré vous.
Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous
êtes l'artisan de ceux qu'elle ne leur a pas donnés.
Vous me direz que je tombe dans le cas de ces mauvais pères
auxquels je reprochais de sacrifier le bonheur des enfants à
la considération d'un temps éloigné qui peut
ne jamais être.
Non pas : car la liberté que je donne à
mon élève le dédommage amplement des légères
incommodités auxquelles je le laisse exposé. Je vois
de petits polissons jouer sur la neige, violets, transis, et pouvant
à peine remuer les doigts. Il ne tient qu'à eux de
s'aller chauffer, ils n'en font rien ; si on les y forçait,
ils sentiraient cent fois plus les rigueurs de la contrainte, qu'ils
ne sentent celles du froid. De quoi donc vous plaignez-vous ? Rendrai-je
votre enfant misérable en ne l'exposant qu'aux incommodités
qu'il veut bien souffrir ? Je fais son bien dans le moment présent,
en le laissant libre ; je fais son bien dans l'avenir, en l'armant
contre les maux qu'il doit supporter. S'il avait le choix d'être
mon élève ou le vôtre, pensez-vous qu'il balançât
un instant ?
Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour
aucun être hors de sa constitution ? et n'est-ce pas sortir
l'homme de sa constitution, que de vouloir l'exempter également
de tous les maux de son espèce ? Oui, je le soutiens : pour
sentir les grands biens, il faut qu'il connaisse les petits maux
; telle est sa nature. Si le physique va trop bien, le moral se
corrompt. L'homme qui ne connaîtrait pas la douleur, ne connaîtrait
ni l'attendrissement de l'humanité, ni la douceur de la commisération
; son cœur ne serait ému de rien, il ne serait pas sociable,
il serait un monstre parmi ses semblables.
Savez-vous quel est le plus sûr moyen de
rendre votre enfant misérable ? c'est de l'accoutumer à
tout obtenir ; car ses désirs croissant incessamment par
la facilité de les satisfaire, tôt ou tard l'impuissance
vous forcera malgré. vous d'en venir au refus ; et ce refus
inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation
même de ce qu'il désire. D'abord il voudra la canne
que vous tenez ; bientôt il voudra votre mon¬tre ; ensuite
il voudra l'oiseau qui vole ; il voudra l'étoile qu'il voit
briller ; il voudra tout ce qu'il verra : à moins d'être
Dieu, comment le contenterez-vous ?
C'est une disposition naturelle à l'homme
de regarder comme sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce sens
le principe de Hobbes est vrai jusqu'à certain point : multipliez
avec nos désirs les moyens de les satisfaire, chacun se fera
le maître de tout. L'enfant donc qui n'a qu'à vouloir
pour obtenir se croit le propriétaire de l'univers ; il regarde
tous les hommes comme ses esclaves : et quand enfin l'on est forcé
de lui refuser quelque chose, lui, croyant tout possible quand il
commande, prend ce refus pour un acte de rébellion ; toutes
les raisons qu'on lui donne dans un âge incapable de raisonnement
ne sont à son gré que des prétextes ; il voit
partout de la mauvaise volonté : le sentiment d'une injustice
prétendue aigrissant son naturel, il prend tout le monde
en haine, et sans jamais savoir gré de la complaisance, il
s'indigne de toute opposition.
Comment concevrais-je qu'un enfant, ainsi dominé
par la colère et dévoré des passions les plus
irascibles, puisse jamais être heureux ? Heureux, lui! c'est
un despote ; c'est à la fois le plus vil des esclaves et
la plus misérable des créatures. J'ai vu des enfants
élevés de cette manière, qui voulaient qu'on
renversât la maison d'un coup d'épaule, qu'on leur
donnât le coq qu'ils voyaient sur un clocher, qu'on arrêtât
un régiment en marche pour entendre les tambours plus longtemps,
et qui perçaient l'air de leurs cris, sans vouloir écouter
personne, aussitôt qu'on tardait à leur obéir.
Tout s'empressait vainement à leur complaire ; leurs désirs
s'irritant par la facilité d'obtenir, ils s'obstinaient aux
choses impossibles, et ne trouvaient partout que contradictions,
qu'obstacles, que peines, que douleurs. Toujours grondants, toujours
mutins, toujours furieux, ils passaient les jours à crier,
à se plaindre. Étaient-ce là des êtres
bien fortunés ? La faiblesse et la domination réunies
n'engendrent que folie et misère. De deux enfants gâtés,
l'un bat la table, et l'autre fait fouetter la mer ; ils auront
bien à fouetter et à battre avant de vivre contents.
Si ces idées d'empire et de tyrannie les
rendent misérables dès leur enfance, que sera-ce quand
ils grandiront, et que leurs relations avec les autres hommes commenceront
à s'étendre et se multiplier ? Accoutumés à
voir tout fléchir devant eux, quelle surprise, en entrant
dans le, monde, de sentir que tout leur résiste, et de se
trouver écrasés du poids de cet univers qu'ils pensaient
mouvoir à leur gré!
Leurs airs insolents, leur puérile vanité,
ne leur attirent que mortifications, dédains, railleries
; ils boivent les affronts comme l'eau ; de cruelles épreuves
leur apprennent bientôt qu'ils ne connaissent ni leur état
ni leurs forces ; ne pouvant tout, ils croient ne rien pouvoir.
Tant d'obstacles inaccoutumés les rebutent, tant de mépris
les avilissent : ils deviennent lâches, craintifs, rampants,
et retombent autant au-dessous d'eux-mêmes, qu'ils s'étaient
élevés au-dessus.
Revenons à la règle primitive. La
nature a fait les enfants pour être aimés et secourus
; mais les a-t-elle faits pour être obéis et craints
? Leur a-t-elle donné un air imposant, un oeil sévère,
une voix rude et menaçante, pour se faire redouter ? je comprends
que le rugissement d'un lion épouvante les animaux, et qu'ils
tremblent en voyant sa terrible hure ; mais si jamais on vit un
spectacle indécent, odieux, risible, c'est un corps de magistrats,
le chef à la tête, en habit de cérémonie,
prosternés devant un enfant au maillot, qu'ils haranguent
en termes pompeux, et qui crie et bave pour toute réponse.
A considérer l'enfance en elle-même,
y a-t-il au monde un être plus faible, plus misérable,
plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait si grand
besoin de pitié, de soins, de protection, qu'un enfant ?
Ne semble-t-il pas qu'il ne montre une figure si douce et un air
si touchant qu'afin que tout ce qui l'approche s'intéresse
à sa faiblesse et s'empresse à le secourir ? Qu'y
a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à l'ordre,
que de voir un enfant impérieux et mutin commander à
tout ce qui l'entoure et prendre impudemment le ton de maître
avec ceux qui n'ont qu'à l'abandonner pour le faire périr
?
D'autre part, qui ne voit que la faiblesse du
premier âge enchaîne les enfants de tant de manières,
qu'il est barbare d'ajouter à cet assujettissement celui
de nos caprices, en leur ôtant une liberté si bornée,
de laquelle ils peuvent si peu abuser, et dont il est peu utile
à eux et à nous qu'on les prive ? S'il n'y a point
d'objet si digne de risée qu'un enfant hautain, il n'y a
point d'objet si digne de pitié qu'un enfant craintif. Puisque
avec l'âge de raison commence la servitude civile, pourquoi
la prévenir par la servitude privée ? Souffrons qu'un
moment de la vie soit exempt de ce joug que la nature ne nous a
pas imposé, et laissons à l'enfance l'exercice de
la liberté naturelle, qui l'éloigne au moins pour
un temps des vices que l'on contracte dans l'esclavage. Que ces
instituteurs sévères, que ces pères asservis
à leurs enfants viennent donc les uns et les autres avec
leurs frivoles objections, et qu'avant de vanter leurs méthodes,
ils apprennent une fois celle de la nature.
Je reviens à la pratique. J'ai déjà
dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce qu'il le demande,
mais parce qu'il en a besoin ni rien faire par obéissance,
mais seulement par nécessité. Ainsi les mots d'obéir
et de commander seront proscrits de son dictionnaire, encore plus
ceux de devoir et d'obligation ; mais ceux de force, de nécessité,
d'impuissance et de contrainte y doivent tenir une grande place.
Avant l'âge de raison, l'on ne saurait avoir aucune idée
des êtres moraux ni des relations sociales ; il faut donc
éviter, autant qu'il se peut, d'employer des mots qui les
expriment, de peur que l'enfant n'attache d'abord à ces mots
de fausses idées qu'on ne saura point ou qu'on ne pourra
plus détruire. La première fausse idée qui
entre dans sa tête est en lui le germe de l'erreur et du vice
; c'est à ce premier pas qu'il faut surtout faire attention.
Faites que tant qu'il n'est frappé que des choses sensibles,
toutes ses idées s'arrêtent aux sensations ; faites
que de toutes parts il n'aperçoive autour de lui que le monde
physique : sans quoi soyez sûr qu'il ne vous écoutera
point du tout, ou qu'il se fera du monde moral, dont vous lui parlez,
des notions fantastiques que vous n'effacerez de la vie.
Raisonner avec les enfants était la grande
maxime de Locke ; c'est la plus en vogue aujourd'hui ; son succès
ne me paraît pourtant pas fort propre à la mettre en
crédit ; et pour moi je ne vois rien de plus sot que ces
enfants avec qui l'on a tant raisonné. De toutes les facultés
de l'homme, la raison, qui n'est, pour ainsi dire, qu'un composé
de toutes les autres, est celle qui se développe le plus
difficilement et le plus tard ; et c'est de celle-là qu'on
veut se servir pour développer les premières! Le chef-d'œuvre
d'une bonne éducation est de faire un homme raisonnable :
et l'on prétend élever un enfant par la raison! C'est
commencer par la fin, c'est vouloir faire l'instrument de l'ouvrage.
Si les enfants entendaient raison, ils n'auraient pas besoin d'être
élevés ; mais en leur parlant dès leur bas
âge une langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume
à se payer de mots, à contrôler tout ce qu'on
leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres,
à devenir disputeurs et mutins ; et tout ce qu'on pense obtenir
d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient jamais que par
ceux de convoitise, ou de crainte, ou de vanité, qu'on est
toujours forcé d'y joindre.
Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à
peu près toutes les leçons de morale qu'on fait et
qu'on peut faire aux enfants.
LE MAÎTRE
Il ne faut pas faire cela.
L'ENFANT
Et pourquoi ne faut-il pas faire cela ?
LE MAÎTRE
Parce que c'est mal fait.
L'ENFANT
Mal fait! Qu'est-ce qui est mal fait ?
LE MAÎTRE
Ce qu'on vous défend.
L'ENFANT
Quel mal y a-t-il à faire ce qu'on me défend.
LE MAÎTRE
On vous punit pour avoir désobéi.
L'ENFANT
Je ferai en sorte qu'on n'en sache rien.
LE MAÎTRE
On vous épiera.
L'ENFANT
Je me cacherai.
LE MAÎTRE
On vous questionnera.
L'ENFANT
Je mentirai.
LE MAÎTRE
Il ne faut pas mentir.
L'ENFANT
Pourquoi ne faut-il pas mentir ?
LE MAÎTRE
Parce que c'est mal fait ...
Voilà le cercle inévitable. Sortez-en, l'enfant ne
vous entend plus. Ne sont-ce pas là des instructions fort
utiles ? je serais bien curieux de savoir ce qu'on pourrait mettre
à la place de ce dialogue. Locke lui-même y eût
à coup sûr été fort embarrassé.
Connaître le bien et le mal, sentir la raison des devoirs
de l'homme, n'est pas l'affaire d'un enfant.
La nature veut que les enfants soient enfants
avant que d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre,
nous produirons des fruits précoces, qui n'auront ni maturité
ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons
de jeunes docteurs et de vieux enfants. L'enfance a des manières
de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres ; rien n'est
moins sensé que d'y vouloir substituer les nôtres ;
et j'aimerais autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de
haut, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi
lui servirait la raison à cet âge ? Elle est le frein
de la force, et l'enfant n'a pas besoin de ce frein.
En essayant de persuader à vos élèves
le devoir de l'obéissance, vous joignez à cette prétendue
persuasion la force et les menaces, ou, qui pis est, la flatterie
et les promesses. Ainsi donc, amorcés par l'intérêt
ou contraints par la force, ils font semblant d'être convaincus
par la raison. Ils voient très bien que l'obéissance
leur est avantageuse, et la rébellion nuisible, aussitôt
que vous vous apercevez de l'une ou de l'autre. Mais comme vous
n'exigez rien d'eux qui ne leur soit désagréable,
et qu'il est toujours pénible de faire les volontés
d'autrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés
qu'ils font bien si l'on ignore leur désobéissance,
mais prêts à convenir qu'ils font mal, s'ils sont découverts,
de crainte d'un plus grand mal. La raison du devoir n'étant
pas de leur âge, il n'y a homme au monde qui vînt à
bout de la leur rendre vraiment sensible ; mais la crainte du châtiment,
l'espoir du pardon, l'importunité, l'embarras, de répondre
leur arrachent tous les aveux qu'on exige ; et l'on croit les avoir
convaincus, quand on ne les a qu'ennuyés ou intimidés.
Qu'arrive-t-il de là ? Premièrement,
qu'en leur imposant un devoir qu'ils ne sentent pas, vous les indisposez
contre votre tyrannie et les détournez de vous aimer ; que
vous leur apprenez à devenir dissimulés, faux, menteurs,
pour extorquer des récompenses ou se dérober aux châtiments
; qu'enfin, les accoutumant à couvrir toujours d'un motif
apparent un motif secret, vous leur donnez vous-même le moyen
de vous abuser sans cesse, de vous ôter la connaissance de
leur vrai caractère, et de payer vous et les autres de vaines
paroles dans l'occasion. Les lois, direz-vous, quoique obligatoires
pour la conscience, usent de même de contrainte avec les hommes
faits. J'en conviens. Mais que sont ces hommes, sinon des enfants
gâtés par l'éducation ? Voilà précisément
ce qu'il faut prévenir. Employez la force avec les enfants
et la raison avec les hommes ; tel est l'ordre naturel ; le sage
n'a pas besoin de lois.
Traitez votre élève selon son âge.
Mettez-le d'abord à sa place, et tenez-l'y si bien, qu'il
ne tente plus d'en sortir. Alors, avant de savoir ce que c'est que
sagesse, il en pratiquera la plus importante leçon. Ne lui
commandez jamais rien, quoi que ce soit au monde, absolument rien.
Ne lui laissez pas même imaginer que vous prétendiez
avoir aucune autorité sur lui. Qu'il sache seulement qu'il
est faible et que vous êtes fort ; que, par son état
et le vôtre, il est nécessairement à votre merci
; qu'il le sache, qu'il l'apprenne, qu'il le sente ; qu'il sente
de bonne heure sur sa tête altière le dur joug que
la nature impose à l'homme, le pesant joug de la nécessité,
sous lequel il faut que tout être fini ploie ; qu'il voie
cette nécessité dans les choses, jamais dans le caprice
des hommes ; que le frein qui le retient soit la force, et non l'autorité.
Ce dont il doit s'abstenir, ne le lui défendez pas ; empêchez-le
de le faire, sans explications, sans raisonnements ; ce que vous
lui accordez, accordez-le à son premier mot, sans sollicitations,
sans prières, surtout sans conditions. Accordez avec plaisir,
ne refusez qu'avec répugnance ; mais que tous vos refus soient
irrévocables ; qu'aucune importunité ne vous ébranle
; que le non prononcé soit un mur d'airain, contre lequel
l'enfant n'aura pas épuisé cinq ou six fois ses forces,
qu'il ne tentera plus de le renverser.
C'est ainsi que vous le rendrez patient, égal,
résigné, paisible, même quand il n'aura pas
ce qu'il a voulu ; car il est dans la nature de l'homme d'endurer
patiemment la nécessité des choses, mais non la mauvaise
volonté d'autrui. Ce mot : il n'y en a plus, est une réponse
contre laquelle jamais enfant ne s'est mutiné, à moins
qu'il ne crût que c'était un mensonge. Au reste, il
n'y a point ici de milieu ; il faut n'en rien exiger du tout, ou
le plier d'abord à la plus parfaite obéissance. La
pire éducation est de le laisser flottant entre ses volontés
et les vôtres, et de disputer sans cesse entre vous et lui
a qui des deux sera le maître ; j'aimerais cent fois mieux
qu'il le fût toujours.
Il est bien étrange que, depuis qu'on se
mêle d'élever des enfants, on n'ait imaginé
d'autre instrument pour les conduire que l'émulation, la
jalousie, l'envie, la vanité, l'avidité, la vile crainte,
toutes les passions les plus dangereuses, les plus promptes à
fermenter, et les plus propres à corrompre l'âme, même
avant que le corps soit formé. A chaque instruction précoce
qu'on veut faire entrer dans leur tête, on plante un vice
au fond de leur cœur ; d'insensés instituteurs pensent
faire des merveilles en les rendant méchants pour leur apprendre
ce que c'est que bonté ; et puis ils nous disent gravement
: Tel est l'homme, Oui, tel est l'homme que vous avez fait.
On a essayé tous les instruments, hors
un, le seul précisément qui peut réussir :
la liberté bien réglée. Il ne faut point se
mêler d'élever un enfant quand on ne sait pas le conduire
où l'on veut par les seules lois du possible et de l'impossible.
La sphère de l'un et de l'autre lui étant également
inconnue, on l'étend, on la resserre autour de lui comme
on veut. On l'enchaîne, on le pousse, on le retient, avec
le seul lien de la nécessité, sans qu'il en murmure
: on le rend souple et docile par la seule force des choses, sans
qu'aucun vice ait l'occasion de germer en lui ; car jamais les passions
ne s'animent, tant qu'elles sont de nul effet.
Ne donnez à votre élève
aucune espèce de leçon verbale ; il n'en doit recevoir
que de l'expérience : ne lui infligez aucune espèce
de châtiment, car il ne sait ce que c'est qu'être en
faute : ne lui faites jamais demander pardon, car il ne saurait
vous offenser. Dépourvu de toute moralité dans ses
actions, il ne peut rien faire qui soit moralement mal, et qui mérite
ni châtiment ni réprimande.
extrait.
Un document produit en version numérique par Jean-Marie
Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Dans le cadre de la collection: Les classiques des sciences
sociales
Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/
Classiques_des_sciences_sociales/index.html
Une collection développée en collaboration avec la
Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec
à Chicoutimi
Site web: http://bibliotheque.uqac.
uquebec.ca/index.htm
|