Blaise Pascal
Traité du vide. extrait
Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu'elle
agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets
: le temps les révèle d'âge en âge,
et quoique toujours égale en elle-même, elle n'est
pas toujours également connue. Les expériences qui
nous en donnent l'intelligence multiplient continuellement
; et, comme elles sont les seuls principes de la physique, les
conséquences multiplient à proportion.
C'est de cette façon que l'on peut aujourd'hui
prendre d'autres sentiments et de nouvelles opinions sans
mépris et sans ingratitude, puisque les premières
connaissances qu'ils nous ont données ont servi de
degrés aux nôtres, et que dans ces avantages nous
leur sommes redevables de l'ascendant que nous avons sur
eux ; parce que, s'étant élevés jusqu'à un
certain degré où ils nous ont portés, le
moindre effort nous a fait monter plus haut, et avec moins de peine
et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux. C'est
de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il
leur était impossible d'apercevoir.
Notre vue a plus d'étendue, et, quoiqu'ils
connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils pouvaient remarquer
de la nature, il n'en connaissaient pas tant néanmoins,
et nous voyons plus qu'eux.
Cependant il est étrange de quelle sorte on révère
leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un attentat
d'y ajouter, comme s'ils n'avaient plus laissé de
vérités à connaître.
N'est-ce pas traiter indignement la raison de l'homme,
et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux,
puisqu'on en ôte la principale différence, qui
consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse,
au lieu que l'instinct demeure toujours dans un état égal
?
Exemple du comportement animal ne variant pas : les ruches des
abeilles.
La nature les instruit à mesure que la nécessité les
presse ; mais cette science si fragile se perd avec les besoins
qu'ils en ont : comme ils la reçoivent sans étude,
ils n'ont pas le bonheur de la conserver ; et toutes les
fois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle,
puisque, la nature n'ayant pour objet que de maintenir les
animaux dans un état de perfection bornée, elle leur
inspire cette science nécessaire, toujours égale,
de peur qu'ils de tombent dans le dépérissement,
et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils
ne passent les limites qu'elle leur a prescrites. Il n'en
est pas de même de l'homme, qui n'est produit
que pour l'infinité.
Il est dans l'ignorance dans le premier âge de sa
vie ; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès
: car il tire avantage non seulement de sa propre expérience,
mais encore de celle de ses prédécesseurs, parce
qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances
qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens
lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils
en ont laissés.
Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter
facilement ; de sorte que les hommes sont aujourd'hui eu
quelque sorte dans le même état où se trouvaient
ces anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli jusqu'à présent,
en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études
auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de
siècles.
De là vient que, par une prérogative particulière,
non seulement chacun des hommes s'avance de jour en jours
dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un
continuel progrès à mesure que l'univers
vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession
des hommes que dans les âges différents d'un
particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le
cours de tant de siècles, doit être considérée
comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend
continuellement : d'où l'on voit avec combien
d'injustice nous respectons l'antiquité dans
ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge
le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse
dans ce homme universel ne doit pas être cherchée
dans les temps proches de se naissance, mais dans ceux qui en sont
les plus éloignés ? Ceux que nous appelons anciens étaient
véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance
des hommes proprement ; et comme nous avons joints à leurs
connaissances l'expérience des siècles qui
les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver
cette antiquité que nous révérons dans les
autres.
Ils doivent être admirés dans les conséquences
qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils
avaient, et ils doivent être excusés dans celles où ils
ont plutôt manqué du bonheur de l'expérience
que de la force du raisonnement.
[. . .]
Car dans toutes les matières dont la preuve consiste en
expériences et non en démonstrations, on ne peut
faire aucune assertion universelle que par la générale énumération
de toutes les parties ou de tous les cas différents. [Par
exemple, l'idée « que le diamant est le plus
dur de tous les corps », l'idée « que
l'or est le plus pesant de tous les corps »]
De même quand les anciens ont assuré que la nature
ne souffrait point de vide, ils ont entendu qu'elle n'en
souffrait point dans toutes les expériences qu'ils
avaient vues, et ils n'auraient pu sans témérité y
comprendre celles qui n'étaient pas en leurs connaissances.
Que si elles y eussent été, sans doute ils auraient
tiré les mêmes conséquences que nous et les
auraient par leurs aveux autorisés de cette antiquité dont
on veut faire aujourd'hui l'unique principe des sciences.
C'est ainsi que, sans les contredire, nous pouvons assurer
le contraire de ce qu'ils disaient et, quelque force enfin
qu'ait cette antiquité, la vérité doit
toujours avoir l'avantage, quoique nouvellement découverte,
puisqu'elle est toujours plus ancienne que toutes les opinions
qu'on en a eues, et que ce serait ignorer sa nature que de
s'imaginer qu'elle ait commencé d'être
au temps qu'elle a commencé d'être connue. »
Descartes discours methode >
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