| PHILOSOPHIE de LAMARCK
Lamarck. Philosophie Zoologique
(tome I extrait)
Effectivement, si une race quelconque de quadrumanes, surtout la
plus perfectionnée d' entre elles, perdoit, par la nécessité
des circonstances, ou par quelqu'autre cause, l' habitude de grimper
sur les arbres, et d' en empoigner les branches avec les pieds,
comme avec les mains, pour s' y accrocher ; et si les individus
de cette race, pendant une suite de générations, étoient
forcés de ne se servir de leurs pieds que pour marcher, et
cessoient d' employer leurs mains comme des pieds ; il n' est pas
douteux, d' après les observations exposées dans le
chapitre précédent, que ces quadrumanes ne fussent
à la fin transformés en bimanes, et que les pouces
de leurs pieds ne cessassent d' être écartés
des doigts, ces pieds ne leur servant plus qu' à marcher.
En outre, si les individus dont je parle, mus par le besoin de
dominer, et de voir à la fois au loin et au large, s' efforçoient
de se tenir debout, et en prenoient constamment l'habitude de génération
en génération ; il n' est pas douteux encore que leurs
pieds ne prissent insensiblement une conformation propre à
les tenir dans une attitude redressée, que leurs jambes n'
acquissent des mollets, et que ces animaux ne pussent alors marcher
que péniblement sur les pieds et les mains à la fois.
Enfin, si ces mêmes individus cessoient d' employer leurs
mâchoires comme des armes pour mordre, déchirer ou
saisir, ou comme des tenailles pour couper l' herbe et s' en nourrir,
et qu' ils ne les fissent servir qu' à la mastication ; il
n' est pas douteux encore que leur angle facial ne devînt
plus ouvert, que leur museau ne se raccourcît de plus en plus,
et qu' à la fin étant entièrement effacé,
ils n'eussent leurs dents incisives verticales.
Que l' on suppose maintenant qu' une race de quadrumanes, comme
la plus perfectionnée, ayant acquis, par des habitudes constantes
dans tous ses individus, la conformation que je viens de citer,
et la faculté de se tenir et de marcher debout, et qu' ensuite
elle soit parvenue à dominer les autres races d' animaux
; alors on concevra :
1) que cette race plus perfectionnée dans ses facultés,
étant par-là venue à bout de maîtriser
les autres, se sera emparée à la surface du globe
de tous les lieux qui lui conviennent ;
2) qu' elle en aura chassé les autres races éminentes,
et dans le cas de lui disputer les biens de la terre, et qu' elle
les aura contraintes de se réfugier dans les lieux qu' elle
n' occupe pas ;
3) que nuisant à la grande multiplication des races qui
l' avoisinent par leurs rapports, et les tenant reléguées
dans des bois ou autres lieux déserts, elle aura arrêté
les progrès du perfectionnement de leurs facultés,
tandis qu' elle-même, maîtresse de se répandre
partout, de s' y multiplier sans obstacle de la part des autres,
et d' y vivre par troupes nombreuses, se sera successivement créé
des besoins nouveaux qui auront excité son industrie et perfectionné
graduellement ses moyens et ses facultés ;
4) qu' enfin, cette race prééminente ayant acquis
une suprématie absolue sur toutes les autres, elle sera parvenue
à mettre entre elle et les animaux les plus perfectionnés,
une différence, et, en quelque sorte, une distance considérable.
Ainsi, la race de quadrumanes la plus perfectionnée aura
pu devenir dominante ; changer ses habitudes par suite de l' empire
absolu qu' elle aura pris sur les autres et de ses nouveaux besoins
; en acquérir progressivement des modifications dans son
organisation et des facultés nouvelles et nombreuses ; borner
les plus perfectionnées des autres races à l' état
où elles sont parvenues ; et amener entre elle et ces dernières
des distinctions très-remarquables.
L' Orang d' Angola est le plus perfectionné des animaux
: il l' est beaucoup plus que l' orang des Indes, que l' on a nommé
orang-outang; et, néanmoins, sous le rapport de l' organisation,
ils sont, l' un et l' autre, fort inférieurs à l'
homme en facultés corporelles et d'intelligence (1). Ces
animaux se tiennent debout dans bien des occasions ; mais comme
ils n' ont point de cette attitude une habitude soutenue, leur organisation
n' en a pas été suffisamment modifiée ; en
sorte que la station pour eux est un état de gêne fort
incommode.
On sait, par les relations des voyageurs, surtout à l' égard
de l' orang des Indes, ue lorsqu' un danger pressant l' oblige à
fuir, il retombe aussitôt sur ses quatre pates. Cela décèle,
nous dit-on, la véritable origine de cet animal, puisqu'
il est forcé de quitter cette contenance étrangère
qui en imposoit.
Sans doute cette contenance lui est étrangère, puisque,
dans ses déplacemens, il en fait moins d' usage, ce qui fait
que son organisation y est moins appropriée ; mais pour être
devenue plus facile à l' homme, la station lui est-elle donc
tout-à-fait naturelle ?
Pour l' homme qui, par ses habitudes maintenues dans les individus
de son espèce depuis une grande suite de générations,
ne peut que se tenir debout dans ses déplacemens, cette attitude
n' en est pas moins pour lui un état fatigant, dans lequel
il ne sauroit se maintenir que pendant un temps borné et
à l' aide de la contraction de plusieurs de ses muscles.
Si la colonne vertébrale du corps humain formoit l' axe
de ce corps, et soutenoit la tête en équilibre, ainsi
que les autres parties, l' homme debout pourroit s' y trouver dans
un état de repos. Or, qui ne sait qu' il n' en est pas ainsi
; que la tête ne s' articule point à son centre de
gravité ; que la poitrine et le ventre, ainsi que les viscères
que ces cavités renferment, pèsent presqu' entièrement
sur la partie antérieure de la colonne vertébrale
; que celle-ci repose sur une base oblique ... ? Aussi, comme
l' observe M. Richerand, est-il nécessaire que dans la station,
une puissance active veille sans cesse à prévenir
les chutes dans lesquelles le poids et la disposition des parties
tendent à entraîner le corps.
Après avoir développé les considérations
relatives à la station de l' homme, le même savant
s' exprime ainsi : le poids relatif de la tête, des
viscères thoraciques et abdominaux, tend donc à entraîner
en avant la ligne, suivant laquelle toutes les parties du corps
pèsent sur le plan qui le soutient ... ...
cette disposition des parties qui fait que la station de l' homme
est un état d' action, et par suite fatigant, au lieu d'
être un état de repos, déceleroit donc aussi
en lui une origine analogue à celle des autres mammifères,
si son organisation étoit prise seule en considération.
Maintenant pour suivre, dans tous ses points, la supposition présentée
dès le commencement de ces observations, il convient d' y
ajouter les considérations suivantes.
Les individus de la race dominante dont il a été
question, s' étant emparés de tous les lieux d' habitation
qui leur furent commodes, et ayant considérablement multiplié
leurs besoins à mesure que les sociétés qu'
ils y formoient devenoient plus nombreuses, ont dû pareillement
multiplier leurs idées, et par suite ressentir le besoin
de les communiquer à leurs semblables. On conçoit
qu' il en sera résulté pour eux la nécessité
d' augmenter et de varier en même proportion les signes propres
à la communication de ces idées. Il est donc évident
que les individus de cette race auront dû faire des efforts
continuels, et employer tous leurs moyens dans ces efforts, pour
créer, multiplier et varier suffisamment les signes que leurs
idées et leurs besoins nombreux rendoient nécessaires.
Il n' en est pas ainsi des autres animaux ; car, quoique les plus
parfaits d' entre eux, tels que les quadrumanes, vivent, la plupart,
par troupes ; depuis l' éminente suprématie de la
race citée, ils sont restés sans progrès dans
le perfectionnement de leurs facultés, étant pourchassés
de toutes parts et relégués dans des lieux sauvages,
dés déserts, rarement spacieux, et où, misérables
et inquiets, ils sont sans cesse contraints de fuir et de se cacher.
Dans cette situation, ces animaux ne se forment plus de nouveaux
besoins ; n' acquièrent plus d' idées nouvelles ;
n' en ont qu' un petit nombre, et toujours les mêmes qui les
occupent ; et parmi ces idées, il y en a très-peu
qu' ils aient besoin de communiquer aux autres individus de leur
espèce. Il ne leur faut donc que très-peu de signes
différens pour se faire entendre de leurs semblables ; aussi
quelques mouvemens du corps ou de certaines de ses parties, quelques
sifflemens et quelques cris variés par de simples inflexions
de voix leur suffisent. Au contraire, les individus de la race dominante,
déjà mentionnée, ayant eu besoin de multiplier
les signes pour communiquer rapidement leurs idées devenues
de plus en plus nombreuses, et ne pouvant plus se contenter, ni
des signes pantomimiques, ni des inflexions possibles de leur voix,
pour représenter cette multitude de signes devenus nécessaires,
seront parvenus, par différens efforts, à former des
sons articulés : d' abord ils n' en auront employé
qu' un petit nombre, conjointement avec des inflexions de leur voix
; par la suite, ils les auront multipliés, variés
et perfectionnés, selon l' accroissement de leurs besoins,
et selon qu' ils se seront plus exercés à les produire.
En effet, l' exercice habituel de leur gosier, de leur langue et
de leurs lèvres pour articuler des sons, aura éminemment
développé en eux cette faculté.
De là, pour cette race particulière, l' origine de
l' admirable faculté de parler ; et comme l' éloignement
des lieux où les individus qui la composent se seront répandus
favorise la corruption des signes convenus pour rendre chaque idée,
de là l' origine des langues, qui se seront diversifiées
partout.
Ainsi, à cet égard, les besoins seuls auront tout
fait : ils auront fait naître les efforts ; et les organes
propres aux articulations des sons se seront développés
par leur emploi habituel. Telles seroient les réflexions
que l' on pourroit faire si l' homme, considéré ici
comme la race prééminente en question, n' étoit
distingué des animaux que par les caractères de son
organisation et si son origine n' étoit pas différente
de la leur.
Fin de la première partie.
Système analytique des connaissances
positives de l’homme
1820
pp. 151-154
S’étant ainsi répandu presque partout, et ayant
pu se multiplier considérablement, ses besoins s’accrurent
progressivement par suite de ses relations avec ses semblables,
et se trouvèrent infiniment diversifiés. Or, ceux
des animaux qui jouissent comme lui des facultés d’intelligence,
mais dans des degrés fort inférieurs, n’ayant
qu’un petit nombre de besoins comparativement aux siens, n’ont
aussi qu’un très-petit nombre d’idées
; et, pour communiquer entre eux, quelques signes leur suffisent
entièrement. Il en est bien autrement à l’égard
de l’homme ; car ses besoins s’étant infiniment
accrus et diversifiés, et le forçant à multiplier
et à varier proportionnellement ses idées, il fut
obligé d’employer des moyens plus compliqués
pour communiquer sa pensée à ses semblables. De simples
signes ne lui suffirent plus. Il lui fallut non-seulement varier
les sons de sa voix, mais en outre les articuler ; et selon le développement
particulier de l’état intellectuel de chaque peuple,
les sons articulés, destinés à transmettre
les idées, reçurent une complication plus ou moins
grande. La faculté de former des sons articulés, qui,
par convention, expriment des idées, constitue donc celle
de la parole que l’homme seul a pu se procurer ; et la nature
des conventions admises, pour attribuer à ces sons articulés
des idées usuelles, constitue aussi les diverses langues
dont il fait usage. Quant aux conventions qui distinguent ces dernières,
on peut dire qu’elles prirent partout leur source dans les
circonstances particulières où se trouvèrent
les peuples, et par les habitudes qu’ils admirent alors pour
exprimer les idées dont ils faisaient usage ; et, quoiqu’il
soit évident qu’aucune langue ne peut être plus
naturelle à l’homme que d’autres, c’est-à-dire,
qu’il n’y ait point de langue mère, celles qui
se formèrent par l’usage chez les différentes
nations, s’altérant toujours avec le temps, et de proche
en proche, non-seulement se diversifièrent, mais donnèrent
lieu à une multitude énorme d’idiomes particuliers
qui ne sont connus que dans les lieux où on les emploie.
Ainsi la multiplication et l’étendue des moyens que
l’homme sut imaginer pour communiquer ses idées aux
individus de son espèce, contribuèrent singulièrement
à développer son intelligence ; et il obtint, par
cette réunion de voies, une supériorité si
grande sur les animaux, même sur ceux qui sont les plus perfectionnés
après lui, qu’il laissa une distance considérable
entre son espèce et les leurs.
Maintenant on est autorisé à dire que l’homme
est un être intelligent, qui communique à ses semblables
sa pensée par la parole, et qui est le plus étonnant
et le plus admirable de tous ceux qui appartiennent à notre
planète. Dominateur à la surface du globe qu’il
habite, dominateur même des individus de son espèce,
leur ami sous certains rapports, et leur ennemi sous d’autres,
il offre, dans ses qualités et l’étendue de
ses facultés, les contrastes les plus opposés, les
extrêmes les plus remarquables. Effectivement, cet être,
en quelque sorte incompréhensible, présente en lui,
soit le maximum des meilleures qualités, soit celui des plus
mauvaises ; car il donne des exemples de bonté, de bienfaisance,
de générosité ... , tels qu’aucun autre
n’en saurait fournir de pareils ; et il en donne aussi de
dureté, de méchanceté, de cruauté et
de barbarie même, tels encore que les animaux les plus féroces
ne sauraient les égaler. Relativement à ses penchans,
tantôt dirigé par la raison et par une intelligence
supérieure, il montre les inclinations les plus nobles, un
amour constant pour la vérité, pour les connaissances
positives de tout genre, pour le bien sous tous les rapports, pour
la justice, l’honneur ... ; et tantôt, se livrant
à l’égoïsme (1),
(1)L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant
pour ses propres intérêts, par son penchant à
jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par
son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble
travailler à l’anéantissement de ses moyens
de conservation et à la destruction même de sa propre
espèce.
|