Emmanuel Kant (1784)
Idée d’une histoire universelle
du point de vue cosmopolitique.
Neuvième proposition
Une tentative philosophique d'étudier l'histoire universelle d'après un plan de la
nature visant l'union civile parfaite dans l'espèce humaine doit être considérée
comme possible et même comme susceptible de favoriser cette intention de la nature.
C'est certes un projet étrange et, semble-t-il, absurde, que de vouloir rédiger une
histoire à partir de l'idée du cours que devrait suivre le monde s'il devait se conformer
à des fins raisonnables certaines. Il semble que, dans une telle intention, on ne
puisse que constituer un roman. Toutefois, s'il est permis de supposer que la nature
ne procède pas, même dans le jeu de la liberté humaine, sans plan et sans intention
finale, alors cette idée pourrait bien devenir utile; et bien que nous ayons la vue trop
courte pour percer à jour le mécanisme secret de son organisation, cette idée pourrait
cependant nous servir à présenter comme un système, du moins en gros, ce qui,
sinon, ne serait qu'un agrégat d'actions humaines sans plan. Si nous commençons par
l'histoire grecque - c'est par elle que toute autre histoire, plus ancienne ou contemporaine,
a été conservée, ou du moins [c'est par elle que toute autre histoire] doit être
authentifiée 1 - si nous suivons [cette histoire] de la création et de la chute du corps
politique du peuple romain, qui engloutit l’État grec, et finalement de l'influence de
ce peuple sur les barbares qui le détruisirent leur tour, jusqu'à notre époque, et si
1 Note de Kant : Seul un public savant qui, depuis son apparition jusqu'Ã nous, existe sans interruption,
peut authentifier l'histoire ancienne. En dehors de lui, tout est terra incognita; et l'histoire des
peuples qui vécurent hors de lui ne peut commencer qu'au moment où ils y sont entrés. Ce qui
arriva au peuple juif au temps des Ptolémées, par la traduction grecque de la Bible, sans laquelle
on ajouterait peu foi aux informations isolées [qui le concernent]. A partir de ce moment (dès lors
que ce commencement a été dûment établi) on peut poursuivre le récit en amont. Et de même
pour les autres peuples. La première page de Thucydide (dit Hume) est le seul commencement de
toute histoire véridique (ist der einzige Anfang aller wahren Geschichte).
nous ajoutons de façon épisodique l'histoire politique des autres peuples telle qu'elle
a pu parvenir peu à peu à notre connaissance par ces mêmes nations éclairées, alors
nous découvrirons un cours régulier de l'amélioration de la constitution politique
dans notre partie du monde (qui, raisemblablement donnera un jour des lois à toutes
les autres). En outre, alors qu'on prête attention partout seulement à la constitution
civile, aux lois et aux relations entre les États, aussi loin que les deux, par le bien
qu'elles contenaient, servirent un certain temps à élever les peuples (avec eux les arts
et les sciences) et à les glorifier, mais les firent en revanche s'effondrer, de telle sorte
pourtant que, toujours, un germe de lumières demeurait qui, davantage développé
par chaque révolution, préparait encore un degré à venir plus élevé d'amélioration,
[alors donc], on pourra découvrir comme je le crois, un fil directeur qui ne peut
seulement servir à l'éclaircissement du jeu si embrouillé des affaires humaines, où Ã
la prédiction politique des transformations futures des États (un bénéfice que l'on a
en outre déjà tiré de l'histoire des hommes, même quand on la considérait comme
l'effet sans cohérence d'une liberté sans règle!) mais qui ouvrira (ce que l'on ne peut
espérer avec raison sans supposer un plan de la nature) une perspective consolante de
l'avenir, où l'espèce humaine se présentera comme travaillant à se hisser à un état
dans lequel tous les germes que la nature a mis en elle pourront se développer totalement
et [dans lequel] sa destination, là , sur terre, sera remplie. Une telle justification
de la nature - ou mieux de la Providence - n'est pas un motif sans importance
pour choisir un point de vue particulier pour considérer le monde. A quoi bon, en
effet, faire l'éloge de la splendeur et de la sagesse de la création, dans un règne de la
nature privé de raison et en recommander l'étude, si la partie du grand théâtre de la
sagesse suprême, qui détient le but de tout cela, - l'histoire de l'espèce humaine - doit
demeurer une constante objection, dont le spectacle nous oblige à détourner le regard
avec irritation et qui, alors que nous désespérons d'y trouver jamais une intention
raisonnable accomplie, nous conduit à ne l'espérer que dans un autre monde ?
Penser] que j'ai voulu, avec cette idée d'une histoire du monde, qui a, pour ainsi
dire, un fil conducteur (einen Leitfaden) a priori, évincer l'étude de l'histoire proprement
dite, rédigée de façon simplement empirique, serait [faire] une fausse interprétation
de mon intention; ce n'est là qu'une conception de ce qu'une tête philosophique
(qui devrait du reste être très versée dans l'histoire) pourrait encore tenter d'un autre
point de vue. En outre, il faut que la minutie, certes louable, avec laquelle on rédige
l'histoire aujourd'hui, fasse de façon naturelle réfléchir [à la question] : comment nos
descendants éloignés s'y prendront-ils pour porter le fardeau de l'histoire que nous
pourrons leur laisser après quelques siècles? Ils jugeront sans doute de la valeur des
temps les plus anciens, dont il se pourrait que les documents écrits soient pour eux
depuis longtemps perdus, à partir du seul point de vue qui les intéresse : que les
peuples et les gouvernants ont-ils fait de favorable ou de préjudiciable à l'intention
cosmopolitique? Or, prendre garde à cela, de même qu'à l'ambition des chefs d’État
comme à celle de leur ministres, afin de leur indiquer le seul moyen qui peut leur
apporter [aux yeux] des temps futurs une glorieuse renommée, ce peut être encore un
petit motif supplémentaire de tenter de rendre compte d'une telle histoire philosophique.
Emmanuel Kant>
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