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Pierre Janet (morceaux choisis)
De l'angoisse à l'extase.
Tome I :
première partie “Un délire religieux chez une
extatique”
Chapitre II
Les états de consolation et les extases
On peut désigner sous le nom d'état psychologique un
ensemble de conduites qui occupe un certain temps et qui présente
des caractères particuliers apparaissant régulièrement
dans le même état et disparaissent dans les autres.
L'état psychologique le plus remarquable de notre malade,
celui qui ressemble le moins aux états que l'on observe
d'ordinaire, est celui qu'elle désigne sous le nom d'état de consolation,
et dont une forme particulière correspond à ce que
l'on appelle d'ordinaire l'état d'extase : c'est par
l'étude de cet état que nous commencerons notre analyse.
On pouvait l'observer dès le premier jour quand on voyait
Madeleine rester absolument immobile pendant des heures, les bras
en croix, avec le sourire aux lèvres et quand on l'entendait
murmurer, après un réveil difficile, qu'elle avait
contemplé des tableaux magnifiques et nagé dans un
océan de délices. Sous différentes formes
et à différents degrés cet état se
reproduisait très souvent et durait quelquefois des semaines
entières, surtout pendant les premières années
de séjour à l'hôpital.
1. - Les divers degrés des états
de consolation.
D'une manière générale, l'état que
nous considérons présente trois caractères
généraux : lº le mouvement des membres,
ou mieux, l'action qui se manifeste extérieurement
par le mouvement des membres et par la modification apportée
aux objets extérieurs est énormément réduite ;
2º l'action psychologique interne, constituée par les
paroles intérieures, les attitudes intérieures qui
donnent naissance aux pensées et aux images présente
au contraire un développement considérable ; 3º dans
ces états domine constamment un sentiment de joie profonde
ainsi que tous les sentiments optimistes qui l'accompagnent et
qui donnent aux pensées un ton particulier. Ces trois caractères
toujours présents, n'ont pas toujours le même degré et
les combinaisons que ces modifications peuvent déterminer,
donnent naissance à ces différentes formes de l'état
extatique que tous les mystiques se sont plu à décrire
d'une manière imagée. On trouve en particulier ces
descriptions et ces classifications dans les sept châteaux
de sainte Thérèse, dans la Pratique de l'oraison mentale
du père Maumigny, dansle livre de M. Jules
Pacheu, L'expérience mystique et l'activité subconsciente, 1911,
p. 97.L'ouvrage récent de M. de Montmorand, Psychologie
des mystiques, 1920, pp. 149-157,distingue l'état de
quiétude, où les membres sont engourdis, la langue
embarrassée, l'état d'union où les défaillances
physiques s'accentuent, où l'âme est morte aux choses
du monde : « Dieu la rend comme hébétée,
afin de mieux imprimer en elle la véritable sagesse »,
l'extase proprement dite où l'immobilité du corps
est complète, quoique l'esprit reste actif, le ravissement
dans lequel la ligature des sens fait cesser toute relation avec
le monde extérieur : « Quand le ravissement
est complet, disait sainte Thérèse, il n'y a plus
de notre part aucun acte, aucune opération, la conscience
semble anéantie comme le mouvement du corps ».
Madeleine présentait tous les degrés possibles de
ces états et on pourrait facilement préciser
chez elle un grand nombre de formes particulières des consolations.
En admettant qu'il s'agit uniquement de degrés et que bien
des formes intermédiaires se présentent, je distinguais
chez elle trois degrés principaux des consolations, les recueillements, les extases et
les ravissements. Dans le premier degré, Madeleine
restait le plus souvent assise ou agenouillée et ne remuait
guère spontanément. Mais elle réagissait encore
assez régulièrement à la plupart des stimulations
extérieures ; il suffisait qu'une malade ou une infirmière
lui demandât quelque chose pour qu'elle fit l'action lentement,
mais assez correctement ou pour qu'elle répondit d'une manière
juste, quoique d'une voix très basse. La faiblesse des mouvements
pendant l'état de recueillement est curieuse : Madeleine
semble avoir de la peine à se tenir debout, elle se plaint
quand la consolation est terminée d'avoir eu les jambes
et les bras « comme des paquets de chiffons ».
C'est surtout la parole qui manifeste cette faiblesse, car dans
ces états, la malade semble tout à fait aphone. Déjà au
début des consolations elle commence à perdre la
voix et c'est un signe annonçant que l'état pénible
dans lequel elle se trouve, va prendre fin, et que l'extase est
proche. Cette aphonie persiste encore à la fin des consolations
quand l'état d'extase a disparu : Madeleine parle encore
très bas et se sent même gênée et ridicule
de ne pouvoir répondre plus haut. Quand elle se rappelle
cette période elle demande: « Est-ce que un soufflet
donné à propos, ne me ferait pas parler plus haut ? » Souvent
cette aphonie se prolonge huit ou dix jours, une fois elle a duré plus
d'un mois. Pendant cet état de recueillement, les yeux sont
ordinairement ouverts. Mais souvent, elle présente un certain
degré de ptosis : elle ne peut ouvrir les yeux complètement,
elle nous regarde, et elle lit à travers une petite fente
entre les paupières mi-closes. Elle marche alors en relevant
un peu la tête : « Cette petite lueur m'éclaire
suffisamment ». Elle est restée ainsi une dizaine
de jours complètement aphone et à demi-aveugle ; « puis
d'un coup, dit-elle, il me semble qu'un bandeau se lève,
je puis regarder droit devant moi et en même temps je peux
parler haut». Quel que soit l'intérêt de ces
parésies apparentes, il ne faut pas oublier que dans ces
recueillements, les mouvements indispensables peuvent cependant être
exécutés.
Ces petits états de recueillement peuvent passer à peu
près inaperçus surtout quand ils sont courts et la
vie extérieure reste correcte. Comme Madeleine l'écrit
dans ses mémoires :
« L'extase peut devenir moins visible aux regards humains
et elle est pourtant profonde avec beaucoup de belles pensées
et une joie intense. Je comprends par là comment dans l'Évangile,
on ne dit absolument rien des extases de la Sainte Vierge et de
saint Joseph qui pourtant vivaient sans cesse avec leur Dieu. Bien
que leurs cœurs fussent intimement et très parfaitement
unis dans un commun amour, leurs corps cependant agissent, travaillent
malgré les délices que leur procurait la présence
de leur divin Enfant dont un seul regard eût dû les
jeter dans le plus profond des ravissements. »
L'extase, au contraire, ne peut pas se dissimuler et
Madeleine essayait, quand elle le pouvait, de ne pas s'y abandonner
ou de n'y céder que la nuit, ou dans l'isolement. L'immobilité en
effet est absolument complète dans diverses positions, soit
dans l'attitude de la prière, les mains jointes en avant
de la poitrine, soit dans l'attitude fréquente de la crucifixion,
soit simplement dans l'attitude d'une personne profondément
endormie couchée sur le dos. Mais ce qui est important c'est
que la malade ne réagit plus aux stimulations banales, n'obéit
plus, ne répond plus et ne peut être réveillée
par personne: ce n'est plus la faiblesse de l'action, c'est la
suppression complète de l'action. Nous verrons tout à l'heure
une exception importante, quand il s'agit de mes propres commandements.
Toutes les fonctions psychologiques internes sont conservées
et très développées et après le réveil,
ou simplement quand l'extase diminuée prend la forme du
recueillement, Madeleine va pouvoir raconter ou écrire tout
ce qu'elle a pensé et les joies qu'elle a ressenties.
Il existe certainement un troisième état qu'elle
appelle le ravissement dans lequel cette activité interne
paraît cesser, ou du moins il ne reste aucun souvenir de
cette activité. Quand Madeleine raconte les pensées
et les visions de l'extase elle s'arrête en disant : « Ici
je ne sais plus, j'ai dû perdre conscience plus ou moins
longtemps... Il y a des moments dont je n'ai aucune connaissance,
où je m'endors dans une délicieuse ivresse, où tout
mon être s'abîme dans un bonheur dont je ne puis rien
dire... c'est une sorte de mort matérielle qui en tenant
compte des heures a probablement duré quatre heures. »
Je dois cependant faire remarquer que je n'ai jamais moi-même
constaté l'existence de cet anéantissement complet.
Toutes les fois où j'ai trouvé Madeleine en apparence
très profondément endormie depuis longtemps, j'ai
toujours pu obtenir des réactions et vérifier plus
tard qu'elle avait conservé un souvenir exact de tout ce
que j'avais fait et dit. Il est probable que cet anéantissement
n'est jamais aussi complet que les malades ne se le figurent et
que l'on peut toujours par des excitations appropriées modifier
la profondeur de l'état de torpeur. Il est aussi probable
que, spontanément, la profondeur de l'engourdissement oscille
et que le malade ne conserve le souvenir que de quelques périodes
séparées les unes des autres par des lacunes :
« Je suis comme un enfant dans les bras de sa mère
qui de temps en temps ouvre les yeux et goûte le bonheur
d'être dorloté, puis qui se rendort. Ainsi mon âme
se rend compte de temps en temps qu'elle est bien et qu'elle
jouit de divines consolations, puis elle retombe dans l'assoupissement
de l'ivresse, elle se perd dans les flots de la grâce...
Il arrive quelquefois que je sors de ces états n'ayant qu'un
souvenir vague, c'est celui que j'étais avec Dieu ».
C'est précisément à cause de cette modification
facile du degré de la consolation que j'hésite à étudier
ces trois états séparément. Madeleine est
dans un sommeil profond avec l'apparence du ravissement, ne réagissant à aucune
stimulation depuis plusieurs heures ; je lui dis sans élever
la voix : « Levez-vous et venez avec moi »,
ou, si elle semble ne pas entendre, j'emploie la formule qui lui
plait et dont nous verrons la signification : « Demandez à Dieu
qu'il vous permette de vous lever et de venir avec moi ».
Après quelques moments elle se lève avec lenteur,
s'habille correctement et m'accompagne. Pendant cette marche, elle évite
correctement les obstacles et si quelqu'un lui demande de passer
par un endroit particulier ou lui dit un mot, elle obéit
et elle répond. Elle a donc passé du sommeil le plus
profond à l'état de simple recueillement. Inversement,
si à ce moment je ne lui parle plus, si je ne lui demande
aucun mouvement, elle s'immobilise de nouveau, cesse d'entendre
les autres personnes et je vais être obligé d'insister
quelque temps pour la faire lever et retourner à son lit,
quelquefois pour aller plus vite que je suis obligé de la
faire porter dans son lit. Elle est donc retombée du recueillement à l'extase
et au ravissement.
Elle sait elle-même qu'elle peut en augmentant ou en diminuant
les mouvements rendre l'état de sommeil plus ou moins profond.
Cette description est bien caractéristique.
« Mes consolations sont en ce moment trop fréquentes
pour que je puisse dire leur nombre. Il arrive quelquefois qu'elles
ont duré plusieurs jours sans interruption, même des
semaines. Alors je ne sais pas comment je vis... Il me faut un
grand secours de la grâce pour continuer d'agir un peu quand
même... Je lutte de toutes mes forces contre les états
de sommeil dans la journée. Je me prive d'assister aux offices,
d'aller devant le Saint-Sacrement parce que je suis alors trop
exposée à tomber dans ces états-là.
J'évite d'être tranquille quand je ne suis pas dans
ma chambre et qu'il peut y avoir des témoins. J'arrive ainsi à dominer
ce sommeil et à cacher mes impressions, mais les délices
intérieurs n'en sont pas moins de plus en plus grandes.
Si je me sens un peu à l'abri je cesse de me mouvoir et
je tombe tout de suite dans un ravissement dont rien ne peut plus
me tirer ».
Ces états sont donc tous analogues : ce qui est important
c'est simplement l'immobilité, la suppression de l'action
plus ou moins complète.
2. - La suppression des actions extérieures.
L'immobilité complète d'une extatique, si on étudie
le phénomène sous sa forme la plus typique, est vraiment étrange
et je comprends que les anciens observateurs en aient été impressionnés.
Quelle que soit la position adoptée ou la position dans
laquelle l'extase complète l'a trouvée, qu'elle soit
assise un pinceau à la main, les yeux dirigés vers
une image commencée, ou agenouillée en prière,
ou dans l'attitude de la crucifixion (figure 12), ou simplement
couchée sur le dos, Madeleine garde une immobilité de
statue pendant des heures, quelquefois pendant un ou deux jours,
une fois pendant deux jours et demi, plus de soixante heures. Le
visage immuable comme un masque de cire est immobile, mais n'est
pas inerte car les traits ne sont pas détendus (figure 13).
Les yeux ne sont pas toujours complètement fermés,
il y a une fente entre les paupières par laquelle n'apparaît
pas la sclérotique blanche, mais la pupille : ce sont
des yeux qui pourraient voir s'ils daignaient regarder. Le coin
de l'œil est légèrement relevé comme
dans le rire, les joues sont fermes. Les commissures des lèvres
sont également toujours relevées, les lèvres
un peu serrées sont portées en avant : c'est
l'expression du sourire et c'est l'expression du baiser. Madeleine
le sait fort bien, car elle insistera cent fois sur cette disposition
de la bouche au baiser qu'elle sent dès le début
de la consolation : « Je sens sur ma bouche un
perpétuel baiser ».
Pour apprécier cette immobilité il faut noter les
mouvements d'ordinaire fréquents qui manquent totalement
pendant cette période d'extase : Madeleine ne présente
jamais ces petits mouvements spontanés ou d'apparence spontanée,
ces déplacements d'un membre, ces changements de côté que
l'on observe souvent même dans le sommeil prolongé de
la dormeuse Lœtitia, « d'elle-même elle
ne bouge pas le petit doigt ». Elle ne réagit
pas non plus aux stimulations accidentelles qui viennent du monde
extérieur. Une mouche qui se promène pendant des
minutes entières sur son visage détermine bien de
petites crispations locales, de petits réflexes cutanés
mais aucun mouvement de la tête ou de la main pour la chasser.
Le plus grand bruit dans la salle n'a aucune influence. Une nuit
de Noël, Madeleine était en extase pendant que les
malades avaient organisé une petite fête, ni le bruit,
ni les chants ne déterminèrent le moindre mouvement.
Le plus intéressant c'est la résistance aux stimulations
faites intentionnellement pour la réveiller. Un soir, au
début du séjour de Madeleine à l'hôpital,
quand elle n'était pas encore bien connue, les infirmières
ont été inquiétées par son attitude
et l'ont crue en danger en constatant cette immobilité absolue
depuis plusieurs heures, cette respiration lente à peine
perceptible (figures 14 et 15). Elles ont essayé de la réveiller,
l'ont secouée, lui ont flagellé le visage avec de
l'eau froide, lui ont mis des sinapismes aux jambes et elles n'ont
pu obtenir la moindre réaction. Cependant, si on la pince
fortement, on détermine quelquefois après un certain
temps un petit mouvement de retrait du bras, mais c'est tout et
on n'a pas cherché à déterminer des douleurs
plus fortes.
Si on cherche à déplacer les membres, les bras
ou la tête, car les jambes contracturées ne sont
pas mobiles, on peut observer deux cas différents. Quand
les bras ont déjà une position systématique
et expressive, par exemple quand ils sont dans la position de la
crucifixion, ils présentent une certaine résistance
au déplacement qui est facilement vaincue, mais dès
qu'on abandonne le bras dans une nouvelle position, il revient
comme par élasticité à la position initiale.
Si, au contraire, les bras n'ont pas au début de position
expressive, s'ils reposent indifféremment le long du corps,
on peut les déplacer facilement et alors ils restent plus
ou moins dans la nouvelle position. Ils gardent la nouvelle attitude
mais d'une manière peu précise, les doigts et la
main retombant en partie tandis que le bras reste soulevé.
Cette nouvelle position persiste un certain temps, quelquefois
plusieurs minutes et le bras retombe lentement pour prendre sous
l'action de la pesanteur une position quelconque. Les mouvements
d'oscillations imprimés au bras ne persistent pas, le membre
reste toujours dans la dernière attitude quand on l'abandonne.
C'est le phénomène de la catatonie très caractéristique
chez Madeleine pendant les extases quand une personne quelconque
cherche à déplacer les membres inertes.
Non seulement Madeleine ne réagit pas aux stimulations
extérieures, mais il semble qu'elle a également
cessé de réagir aux stimulations internes déterminées
par les divers besoins de l'organisme. En temps normal, Madeleine
a une alimentation excessivement réduite, en rapport avec
ses dispositions à l'ascétisme et avec une diminution
du métabolisme dont on verra l'importance ; mais tant
que dure l'extase, même pendant quarante-huit heures, elle
ne prend aucune nourriture ni aucune boisson. Quand une infirmière
lui pince le nez, la bouche s'entr'ouvre avec un certain retard
et on peut glisser dans la bouche une petite cuiller d'eau qui
est très lentement déglutie, à la deuxième
ou troisième cuiller la résistance s'accentue et
il faudrait employer la sonde, ce qui était d'ailleurs inutile.
Les fonctions d'excrétion sont supprimées. Madeleine
qui est toujours très constipée n'a aucune évacuation
intestinale non seulement pendant l'extase, mais pendant presque
toute la période de consolation. À la fin de l'extase,
quand elle entre dans le simple recueillement, elle se lève
pour uriner. Mais pendant l'extase proprement dite elle reste vingt-quatre
heures et même quarante-huit heures sans miction et elle
ne perd jamais les urines dans son lit comme le fait constamment
Lœtitia. Il est juste de remarquer que cette malade a toujours
peu d'urine, souvent 300 ou 400 grammes par jour. Une fois après
quarante-huit heures d'extase, je n'ai retiré que 450 grammes
d'urine : il y a ralentissement de la sécrétion
urinaire en même temps que paresse d'évacuation.
Il est intéressant de remarquer que les mouvements respiratoires,
si intimement associés avec l'activité musculaire
et cérébrale sont très nettement diminués.
Les graphiques nous montrent la respiration pendant la veille (figure
15) et pendant l'extase (figure 14). Le nombre des inspirations
passe de 16 à 12 ou à 10 par minute, l'amplitude
des mouvements surtout celle des mouvements thoraciques diminue.
Il y a fréquemment des pauses respiratoires d'une durée
de dix à trente secondes suivies de quelques inspirations
plus fortes. Cette diminution des mouvements respiratoires est
accompagnée d'une modification remarquable dans les échanges
gazeux, mais celle-ci n'est pas propre à l'extase, nous
l'étudierons à propos de l'évolution générale
de la maladie.
La circulation est plus difficile à étudier :
ainsi que nous le verrons, Madeleine est atteinte d'une affection
chronique, rétrécissement et insuffisance aortique
et cette affection modifie la circulation et le graphique du pouls
même dans l'extase (fig. 16). Ce que l'on peut dire de plus
net c'est qu'il y a le plus souvent une diminution du nombre des
pulsations, 60 à 68 pendant l'extase au lieu de 70 à 80
pendant la veille. Je dois reconnaître qu'une fois j'ai noté 100
pendant l'extase probablement à l'occasion d'un rêve.
Ces diminutions des fonctions élémentaires sont intéressantes,
mais peu importantes, on peut considérer ces réductions
comme secondaires et en rapport avec la suppression des mouvements
des membres qui reste le phénomène essentiel.
3. - Le désintérêt de l'action
À quel trouble faut-il rattacher cette disparition des
actions extérieures ? S'agit-il d'une véritable
paralysie comme Madeleine le croit elle-même, quand elle
me dit après les consolations : « J'avais
perdu la parole, le mouvement, je craignais de ne plus jamais ouvrir
les yeux » ?
Remarquons d'abord que les réflexes sont restés
complètement normaux. Pendant les rares périodes
où la contracture des jambes peut être supprimée,
on constate que même pendant l'extase les réflexes
rotuliens et achilléens sont conservés et plutôt
un peu exagérés, qu'il n'y a pas de clonus du pied,
que le réflexe plantaire est en flexion, que le réflexe
abdominal est normal. Les réflexes pupillaires sont difficiles à examiner,
car il faut maintenir l'œil ouvert, mais ils sont très
bien conservés.
D'ailleurs, deux grands faits s'opposent nettement à l'interprétation
de cette immobilité par une paralysie. En premier lieu il
y a des cas, très rares, il est vrai, où le rêve
qui occupe l'esprit pendant l'extase amène spontanément
une action extérieure qui est correctement exécutée ;
de temps en temps Madeleine chante des hymnes, il est vrai d'une
voix très faible ; une fois elle s'est levée
brusquement et a été ouvrir une fenêtre, elle
rêvait qu'une malade s'évanouissait faute d'air. À plusieurs
reprises elle s'est levée pour se mettre à peindre
et me disait après la crise : « J'ai été fortement
poussée à essayer de rendre par une peinture les
traits de notre Seigneur et de la Sainte Vierge tels que je les
voyais, j'espérais reproduire un peu ces traits si beaux
qui me jetaient dans le ravissement, je n'avais de vie que pour
cela. »
Le deuxième grand fait caractéristique c'est que
j'avais le pouvoir en employant la formule consacrée : « Demandez à Dieu
qu'il vous permette de faire ceci ou cela... » de tirer
Madeleine de son immobilité et de lui faire accomplir à mon
gré un acte quelconque. Je pouvais la faire boire, se soulever,
se lever, s'habiller, marcher, parler même à haute
voix, etc. Je pouvais facilement constater qu'à aucun moment
de l'extase les actes n'étaient réellement supprimés.
D'ailleurs les anciens observateurs ont souvent noté ce
fait que le directeur de conscience pouvait toujours interrompre
l'immobilité de l'extase par le rappel et déterminer
une action. C'est de cette manière que j'ai pu faire venir
Madeleine au laboratoire pendant l'extase, prendre des graphiques
de sa respiration et faire toutes les vérifications. Je
rattache à cette propriété particulière
de mon commandement une modification dans les effets du déplacement
des membres. Nous avons vu ce qui se passait quand une personne
quelconque déplaçait les bras de Madeleine pendant
l'extase. Les choses ne se passaient pas tout à fait de
la même manière quand je les déplaçais
moi-même. Même quand les bras avaient une attitude
systématique, celle de la crucifixion par exemple, je ne
rencontrais pas de résistances et le bras abandonné par
moi dans une nouvelle position ne revenait pas comme par élasticité à la
position première. Il restait toujours dans la nouvelle
position, mais il y restait avec beaucoup plus de précision
; la main ni les doigts ne retombaient, mais ils gardaient exactement
en cherchant même à l'exagérer la position
que j'avais donnée. Enfin les oscillations commencées
continuaient avec régularité et ces mouvements comme
cette attitude étaient conservés un temps beaucoup
plus long. En un mot les phénomènes de la catalepsie
avaient remplacé ceux de la catatonie simplement par un
effort d'obéissance à l'ordre qui semblait donné par
le déplacement du membre.
S'il ne s'agit pas de paralysie peut-on dire qu'il y ait une perte
de forces, un affaiblissement considérable qui rend le mouvement
très difficile ? On pourrait le croire en voyant la
faiblesse des mouvements pendant le recueillement. J'ai cherché par
divers procédés à examiner la force des mouvements
pendant l'extase la plus complète en déterminant
le réveil le moins possible. Préalablement j'avais
mesuré la force des mouvements pendant l'état de
veille en faisant faire des efforts avec le dynamomètre
de Chéron de la manière suivante : je faisais
serrer l'instrument le plus fortement possible dix fois de suite
avec chaque main, je notais les chiffres et je prenais la moyenne
des dix pressions. Les moyennes obtenues de cette manière
pendant la veille étaient de 26,20 à droite, de 25,60 à gauche.
Dans une série d'expériences effectuées de
la même manière pendant l'extase la plus complète, à un
moment où elle paraissait se mouvoir avec la plus grande
difficulté, j'obtenais ces moyennes de dix expériences : à droite
25,60, à gauche 21,90 ; dans d'autres expériences
24,6 à droite, 24,5 à gauche, 28 à droite,
27,4 à gauche, 27,1 dr., 26,2 g. ; 27 dr., 24,3 g.
; 26,3 dr., 24,8 g. Voici une série complète qui
montre la régularité des efforts :
Main droite : 27, 26, 27, 26, 25, 26, 27, 25, 25, 24, moyenne
25,6.
Main gauche : 31, 29, 27, 25, 24, 26, 24, 21, 19, 21, moyenne
24,7.
La différence entre les moyennes obtenues pendant la veille
et celles qui sont obtenues pendant l'extase est insignifiante.
Un graphique nous a montré la courbe obtenue pendant qu'elle
serre le dynamomètre enregistreur de Verdin pendant une
minute, la décroissance est rapide puisque au bout de vingt
secondes l'appareil ne marque plus que 10, niais la courbe est
la même pendant la veille.
J'ai fait également un certain nombre d'expériences
avec l'ergographe de Mosso en lui faisant tirer un poids de 2 kilogrammes
toutes les deux secondes et prenant le graphique des soulèvements
(figure 17). La courbe obtenue n'est pas très correcte au
point de vue de l'étude de la fatigue : en premier
lieu le poids est trop léger, en outre, la malade ne limite
pas correctement la contraction aux muscles de l'avant-bras, elle
emploie visiblement le bas et l'épaule ; mais la courbe
est néanmoins intéressante pour indiquer un gros
effort très longtemps prolongé. Ce qui est curieux,
c'est que, malgré la lenteur de tous les mouvements dans
l'extase j'ai pu obtenir facilement un rythme de contractions rapide.
Elle me dit à ce propos « qu'elle a été soutenue
par la pensée de Jésus travaillant dans l'atelier
de Joseph charpentier... il y a un moment où j'ai dû demander à Dieu
de m'aider à faire le mouvement, je ne pouvais plus continuer
seule ». Un autre graphique du même genre a été obtenu
avec un poids de 3 kilogrammes. Enfin j'ajoute un dernier graphique
obtenu en plaçant le trembleur de Verdin sur le bras étendu
horizontalement pendant que j'inscris en même temps le graphique
de la respiration. Toutes ces expériences confirment la
même observation, c'est que pendant l'extase la plus profonde,
Madeleine est parfaitement capable de faire un gros effort même
assez prolongé.
Si nous cherchons toujours l'élément essentiel de
cette immobilité extatique, faut-il admettre une altération
des sensations, des perceptions, de la mémoire qui empêcherait
d'apprécier les stimulations extérieures ? Madeleine
est-elle simplement une anesthésique, qui ne bouge pas quand
une mouche se promène sur sa figure parce qu'elle ne la
sent pas ?
J'ai éprouvé au début quelques difficultés
dans la constatation des sensations de douleur, parce que Madeleine
en raison de son culte de l'ascétisme, de son désir
de souffrance sanctifiée est trop disposée à accepter
avec courage toutes les petites douleurs expérimentales
et à ne pas arrêter assez vite l'expérience :
ainsi la première fois j'ai constaté par la piqûre
au bout des doigts avec l'œsthésiomètre de
Verdin le chiffre de 250 tandis que j'obtenais sur moi-même
le chiffre de 70. Mais quand j'ai pu mieux expliquer au sujet que
je ne lui demandais aucun courage, que je la priais de faire un
signe à la première apparition de la plus petite
douleur, j'ai obtenu régulièrement des chiffres
tout à fait normaux. Il en a été de même
pour l'étude de la sensation de chaleur, de la sensation
de froid étudiée il est vrai surtout sur les bras
et ce détail est intéressant au point de vue du diagnostic
de syringomyélie que j'ai été amené à accepter
plus tard. Les mesures avec l'œsthésiomètre
montrent que la distinction des deux pointes se fait à la
face inférieure du poignet entre 30 et 40 millimètres
ce qui est normal pour un sujet non exercé. La sensibilité kinesthésique
au déplacement passif des membres est normale, la sensibilité aux
poids mesurée avec des cartouches remplies de plomb et toutes
semblables est délicate. Madeleine apprécie bien
2/10 et quelquefois 1/10 du poids initial. Il était inutile
dans ces recherches de pousser la précision plus loin. L'odorat
est fin, l'ouïe assez bonne, le champ visuel étendu
jusqu'aux dimensions ordinaires, l'acuité visuelle n'est
pas complète, je trouve pour l'œil droit 1/2 et pour
l'œil gauche 2/3 mais, vérification faite, le même
trouble existe pendant la veille. Certains troubles visuels dont
Madeleine m'a parlé, comme la micropsie, se sont présentés
pendant la veille et je ne les ai pas observés pendant l'extase.
En un mot il est incontestable que les sensations élémentaires
ne subissent aucune modification intéressante pendant les
crises d'extase.
La démonstration de l'intégrité de toutes
les perceptions est encore plus nette, si on examine les souvenirs
précis qui sont toujours conservés. Un des caractères
importants de l'extase, qui a toujours et justement été opposé au
rapprochement facile des extases et des somnambulismes, c'est que
la mémoire ne subit aucune altération. Si on examine
le sujet pendant la crise d'extase on peut lui faire raconter tout
ce qui vient de se passer autour d'elle pendant la durée
de cette crise aussi bien que les événements survenus
pendant la veille. Il est vrai qu'elle est distraite et ne s'occupe
pas du tout de ce qui se passe autour d'elle, ce qui fait qu'elle
ignore bien des détails ; mais elle sait toutes les choses
de quelque importance. Quand la période de consolation est
terminée, quand Madeleine est revenue à l'état
de veille, elle se souvient parfaitement de l'extase et c'est ce
qui lui permet de me faire par écrit les longues descriptions
dont je me suis servi. J'ai fait à ce propos bien des expériences :
pendant l'extase, sans la réveiller, sans exiger un mouvement,
je lui touchais un doigt, je lui mettais un objet dans la main,
je lui disais deux nombres en la priant de les additionner, je
murmurais à son oreille quelques syllabes sans signification,
etc. Presque toujours au réveil elle me racontait tout ce
que j'avais fait, récitait les syllabes et donnait la somme
des deux nombres. Une observation résume ces faits :
nous venons de voir que des infirmières inquiètes
avaient essayé en vain de la réveiller. Voici ce
qu'elle m'écrit à ce propos :
« J'étais absorbée dans la pensée
du supplice de Jésus : une malade s'est approchée
de moi et m'a dit bonsoir, je n'ai pas répondu ; une autre
est venue, elle m'a dit que j'avais une mine bien singulière,
que j'étais immobile depuis trop longtemps, que je ne respirais
plus, qu'il fallait prévenir l'infirmière de garde.
Celle-ci est venue, a cherché à baisser mon bras,
elle m'a mis de l'eau sur la figure, un sinapisme aux jambes. Je
suis bien fâchée d'avoir causé ce dérangement
et ces inquiétudes, je prie Dieu qu'il ne me donne plus
des consolations aussi visibles ».
C'est très bien, mais cela n'explique pas pourquoi percevant
tout, comprenant bien ce qui se passait et, d'ailleurs parfaitement
capable de se mouvoir, elle n'a pas fait un geste pour rassurer
ceux qui l'entouraient.
Considérons d'abord les actes exceptionnels qu'elle présente
pendant l'extase, en particulier ceux qu'elle fait pour m'obéir.
L'obéissance à mes ordres fait partie de tout un
système d'idées à demi-délirantes inspirées
par le sentiment du besoin de direction et par des interprétations
religieuses. Je joue dans son rêve un rôle honorable,
quoique modeste, le rôle de saint Joseph auprès de
la Vierge Marie. Il est entendu qu'elle doit m'obéir et
que c'est pour elle un acte à la fois moral et religieux :
elle le fait quoi qu'il en coûte. « J'ai dû apprendre
dans ma vie qu'il faut quelquefois quitter Dieu pour Dieu même,
je dois sacrifier les jouissances que je goûte pour faire
avant tout la volonté de Dieu et je suis aidée par
les anges à sortir de mon immobilité pour faire mon
devoir. Cela diminue sans doute la douceur de l'union, mais c'est
un sacrifice nécessaire ».
Il en est de même pour les quelques actes spontanés
fort rares qu'elle exécute de la même manière,
elle a cru dans son rêve que cette malade asphyxiait faute
d'air, elle a fait un acte de dévouement en ouvrant la fenêtre.
C'est Dieu lui-même qui désire son portrait probablement
pour me le donner, c'est pour cela « qu'elle veut faire
un chef-d'œuvre, donner à Jésus et à Marie
une expression qui parle à l'âme et qu'elle n'a plus
de vie que pour ce travail ». J'ai décrit autrefois
une malade qui dans un état de somnambulisme spontané assistait à l'enterrement
de son père et s'indignait en voyant des francs-maçons
couvrir le cercueil d'immortelles rouges. Il me suffisait de lui
dire que j'apportais un bouquet de violettes pour qu'elle m'entendit
et me remerciât. Les, actes exécutés par Madeleine
sont des actes qui rentrent dans son rêve et qui l'intéressent.
Quant aux actes qu'elle n'exécute pas et qui sont de beaucoup
les plus nombreux, ce sont des actions, des réactions qui
lui paraissent à ce moment totalement insignifiantes et
inutiles, qui ne l'intéressent en aucune manière.
C'est ce désintérêt de l'action qui
joue le rôle essentiel dans l'immobilité de l'extase,
c'est lui qui intervient dans l'apparente faiblesse des actes exécutés
imparfaitement pendant le recueillement : « Je
suis dans un état de langueur extrême, je suis à demi
dans la vie et j'aime cette délicieuse défaillance,
j'ai juste assez de force pour faire ce qui est indispensable,
je n'ai pas le courage de faire plus ».
Elle répond quelques mots à voix basse, c'est tout
ce que la question mérite ; si on ne la comprend pas, tant
pis ; elle ne s'intéresse pas assez à la question
pour répondre plus haut.
Il est facile de mettre en évidence par des exemples ce
désintérêt de l'action extérieure. Voici
quelques remarques à propos de la parole, de l'expression
extérieure de nos sentiments. Madeleine, dans tous les autres états,
avait une grande confiance en moi et désirait profondément
se faire connaître et bien comprendre ; elle ne se lassait
jamais d'écrire d'innombrables feuilles pour me raconter
toute sa vie et m'expliquer bien ses sentiments les plus intimes.
Après les extases, elle n'hésitait pas à écrire
tous les souvenirs qu'elle en avait conservés et cherchait à me
faire comprendre tout ce qu'elle avait pensé. Mais
je désirais des confidences pendant l'extase même,
puisque j'avais constaté qu'elle était parfaitement
capable de parler ou d'écrire ; j'ai eu beaucoup de
peine à l'habituer à les faire à ce moment
et je me heurtais au début à des réponses
vagues et à des excuses. « Ce que vous me demandez
est bien difficile... chaque parole me coûte un effort et
une fatigue... ce que j'éprouve dans la bouche et sur les
lèvres me rend bien pénible l'acte de parler ».
Soit, mais elle acceptait à ce moment d'autres efforts
bien plus pénibles et elle se vantait d'aimer les efforts
pénibles. Puis elle parlait d'une sorte de réserve
pudique: « Comment avouer ces choses de l'âme...
Dire ces choses n'est-ce pas une profanation... n'est-ce pas
une témérité et un blasphème de bégayer
ainsi sur les choses divines... Cela s'ajoute à la peine
que j'ai toujours à parler de moi ». Mais elle
m'écrivait et me montrait sans cesse des choses bien plus
délicates et à d'autres moments parlait indéfiniment
des choses divines.
Enfin elle finissait par répéter que ces explications étaient
impossibles et que ces choses-là ne pouvaient pas être
exprimées : « Dans ces moments de lumière
l'âme entend un langage qui n'est pas de la terre... Ce sont
des choses inexprimables avec des mots humains... Ce que l'on peut
dire des choses de l'âme dans ces états est comme
une petite goutte d'eau dans l'océan, un grain de poussière
dans l'immensité du globe terrestre ». Les mots « inexprimable
et ineffable » reviennent à chaque instant et
Madeleine est satisfaite de n'avoir pas à exprimer une chose
qui est inexprimable. Mais, quand après la crise, Madeleine
raconte tout ce qui s'est passé, quand pendant l'extase
même elle s'est habituée un peu plus tard à penser
tout haut, il est facile de voir qu'il n'y a rien dans tout cela
de mystérieux et qu'il s'agit le plus souvent d'idées
et de sentiments enfantins. Tous ces discours ne sont que des prétextes
pour ne pas se donner la peine de parler d'une manière intelligible.
Un des caractères de l'homme normal parvenu à un
degré élevé des fonctions psychologiques est
de parler et de penser socialement, de soumettre ses pensées
et ses sentiments à des règles qui les rendent intelligibles
aux autres et vérifiables par les autres. Madeleine cherche à être
comprise et elle souffre de n'être pas comprise quand elle
est dans d'autres états. Mais dans celui-ci elle est tout à fait
indifférente à cette satisfaction, elle a l'idée
simple de m'obéir, mais elle n'avait pas le désir
d'être comprise par moi, car elle n'avait le désir
d'être comprise par personne : « A quoi cela
sert-il que les hommes me comprennent puisque Dieu me comprend ? » C'est
là un sentiment de désintérêt de la
vie sociale qui joue un rôle considérable dans le
prétendu sentiment de l'ineffable.
Passons à la considération d'une autre conduite
sociale plus simple, la conduite bienveillante, le désir
d'aider et de secourir les autres. Madeleine est d'ordinaire très
préoccupée de la conduite morale de ses compagnes
et de leur salut ; elle les surveille, assez maladroitement
il est vrai, mais d'une manière sévère. Elle
est surtout préoccupée des manifestations extérieures
plus que de la conduite même et elle ne tolère pas
sans protester un mot malsonnant ou une chanson un peu trop libre.
Pendant une soirée de Noël à laquelle j'ai
fait allusion, Madeleine est en extase pendant que les autres malades
chantent tout ce qu'elles veulent. Elle m'écrit le lendemain :
« Je n'ai jamais passé la nuit de Noël
dans un pareil vacarme, mais je n'en ai pas été gênée
le moins du monde, quand Dieu le veut les choses extérieures
ne me touchent pas... Mes compagnes fêtent Noël à leur
manière, pauvres âmes, je les plains, leurs chants
ne peuvent pas troubler ma joie, le bruit m'arrivait comme les
vagues de la mer au pied d'une haute montagne ».
Ce qui est le plus triste, c'est qu'elle ne prend plus aucune
part aux souffrances et aux chagrins des autres. Elle a appris
la veille pendant une autre période la mort lamentable du
mari de sa sœur qui laisse celle-ci dans une position bien
pénible ; un autre jour elle a appris le désastre
et le déshonneur d'un membre de la famille et elle avait
beaucoup de chagrin. Si je lui parle un peu plus tard de ces tristes
nouvelles dans une crise d'extase, elle répond simplement : « Je
sens que cette mort a été chrétienne et qu'elle
fera perdre à ceux qui restent de leur légèreté...
Oui, je devrais ressentir ces chagrins de famille, mais je vois
plus haut que la terre et mon cœur plane dans une sphère
où les plaintes des hommes sont étouffées
par les cris d'amour et les chants d'action de grâce des
bienheureux ».
Elle refuse d'ailleurs de rendre le moindre service ; tandis
que d'ordinaire elle se précipite dès qu'une malade
a une crise d'épilepsie et aide à la secourir, elle
entend en extase le bruit de la chute et continue à écrire : « Oui,
puisque vous me le demandez je sais que I... a une attaque, mais
cela ne me trouble aucunement, ma jouissance reste la même,
il me semble que tous les bruits de l'enfer ne la diminueraient
pas. Je me suis élevée à une hauteur où rien
ne peut plus m'atteindre ».
J'ai eu l'occasion de constater que cela était vrai, dans
une circonstance assez particulière. Une personne qui avait été pendant
des années une amie très intime de sa famille se
trouva un jour dans une situation morale très délicate
que par discrétion je ne puis expliquer. La famille s'imagina
que Madeleine par le souvenir de sa longue amitié de jeunesse
et par sa réputation de sainteté pourrait avoir
sur elle une bonne influence et elle exprima le désir que
Madeleine écrivit une lettre à cette jeune femme.
Imprudemment je m'étais engagé à faire écrire
cette lettre qui me paraissait simple. Malheureusement Madeleine était
alors dans une période de consolations et je me heurtais
constamment à un refus doux et obstiné : « Ce
n'est pas la peine de me mêler de ces détails, je
vais prier Dieu qu'il change les sentiments de cette pauvre amie,
n'est-ce pas suffisant ? Ce serait douter de Dieu que d'intervenir
autrement... » Et elle répète encore : « Quand
on voit tout du haut d'une montagne il ne faut pas s'intéresser
aux petits détails, cela perdrait trop de temps. Je n'ai
pas à rendre de services matériels, c'est à l'amour
de Dieu que je dois confier toutes les âmes ».
On a envie de qualifier cette conduite d'une manière sévère
et de dire que Madeleine se présente comme une parfaite égoïste.
Ce serait cependant bien faux, car elle était en réalité très
bonne et dévouée au-dessus de ses forces. Elle montra à la
fin de sa vie qu'elle était capable pour rendre service,
de faire le sacrifice de ses goûts les plus chers et même
d'une grande partie de ses pratiques religieuses. Il y a une apparence
d'égoïsme extrêmement intéressante et
que nous aurons à étudier. Contentons-nous de remarquer
ici qu'apparaît pendant l'extase une indifférence
remarquable aux besoins et aux souffrances des autres.
Mais il ne faut pas oublier que dans cet état on observe
la même indifférence pour les souffrances et les goûts
personnels de la malade elle-même. Pendant l'extase, Madeleine
n'a plus du tout les goûts ou les aversions qu'elle avait à l'état
normal ou plutôt elle n'en tient plus aucun compte. J'avais
découvert qu'elle aimait les boissons sucrées quoiqu'elle
ne voulût pas en convenir, qu'elle avait horreur des odeurs
fortes et surtout des chambres trop fermées ; elle souffrait
quand une malade apportait un bouquet dans la salle, quand on fermait
trop longtemps les fenêtres. Pendant l'extase, il n'est plus
question de tout cela et quand je lui demande si elle est incommodée
par l'odeur de la salle ou par la chaleur du poêle elle me
répond : « Les choses extérieures
ne peuvent me distraire, elles peuvent tout au plus se transformer
en jouissances et en enseignements, cela ne m'intéresse
pas ». Comme on le sait, Madeleine avait fréquemment
de grandes douleurs dans les pieds, dans l'estomac et dans les
périodes différentes elle s'en plaignait bien souvent.
Dans l'extase, ces douleurs sont quelquefois transformées
en voluptés, mais pour le moment constatons seulement qu'elles
sont bien indifférentes à la malade : « Mon
corps se resserre, une corde raide me tire les pieds, mais qu'importe,
rien de tout cela ne peut altérer ma tranquillité ».
Un incident fortuit m'a fourni un exemple de cette indifférence
que je trouve particulièrement démonstratif et impressionnant.
Madeleine avait pris l'habitude de m'écrire presque tous
les jours un long journal où elle parlait de ses sentiments
intimes et de sa vie passée si aventureuse. Elle redoutait énormément
que ces documents ne fussent connus par les autres malades. Avant
de me les remettre elle gardait ces papiers dans son corsage et
la nuit les plaçait sous son oreiller ; elle me fit un jour
des reproches violents parce que j'avais laissé traîner
quelques-uns de ces papiers sur une table du laboratoire et que
quelqu'un aurait pu les prendre et les lire. Or il arriva un jour
qu'elle était en train d'écrire son journal et que,
malgré elle, l'extase l'envahit pendant qu'elle écrivait
; elle resta immobile, la plume à la main, devant les papiers
déjà couverts d'écriture. Une malade de la
salle se permit à ce moment une conduite absolument indélicate :
elle prit les papiers, et, comme Madeleine ne bougeait pas, elle
se mit à en lire tout haut divers passages en riant fort
de ces confidences. Or, qui m'a raconté cette aventure ?
C'est Madeleine elle-même qui avait tout aperçu, qui
se souvenait des moindres détails et qui conservait de cet
incident beaucoup d'humiliation et de chagrin tout en me priant
de ne rien reprocher à la malade. « Mais, lui
dis-je, tout cela est absurde: puisque vous avez tout vu, tout
entendu, puisque vous pouvez vous remuer dès que je vous
le demande, pourquoi n'avez-vous pas fait un geste de protestation
qui aurait suffi pour tout arrêter ? - Je ne comprends
pas très bien, répondit-elle, aujourd'hui cela me
paraît abominable et je sens que j'aurais dû protester
violemment... Mais hier je ne sais pourquoi, cela ne me paraissait
pas abominable ; cela me paraissait peut-être une atteinte
insignifiante à ma réputation matérielle.
Au fond cela m'a été tout à fait indifférent
et je n'ai pas senti du tout le besoin de me défendre».
Voilà des faits curieux dont nous aurons à tenir
compte quand nous étudierons la théorie du sentiment
du vide et du sentiment du triomphe.
Cette indifférence remarquable peut prendre différentes
formes, c'est elle qui dans les états de simple recueillement,
quand les actes, ne sont pas totalement supprimés leur donne
des caractères particuliers et qui devient une des origines
du sentiment d'automatisme.
« Mon esprit n'est pas aux mouvements que je fais,
c'est mon corps seul qui agit comme une machine... Je reste paralysée
au fond, mais une main invisible me fait agir et parler quand même.
La pensée de Dieu m'a entièrement absorbée.
Plus que jamais mon corps marche, agit comme un automate. Je ne
peux appliquer mon attention à ce qui se fait et se dit
autour de moi. C'est à peine si je vois les personnes. Je
suis comme plongée dans un rêve dont rien ne peut
me tirer. Mon âme n'est pas à moi, car Dieu s'en est
emparé complètement. Bien que je ne sois pas dans
l'immobilité je ne m'appartiens pas davantage, mes sens
sont aliénés. Je me demande si mes compagnes remarquent
mon état. J'agis, mais je suis cependant comme dans mon
sommeil. C'est un être qui marche en moi, qui fait les mouvements
que l'on voit, mais cela ne me paraît pas être moi...
Je ne m'intéresse en réalité à rien
de ce que je fais, tout continue à m'être indifférent ».
Enfin, il est bien probable que la même indifférence
prend chez d'autres malades d'autres formes. Lœtitia que
je suis parvenu à réveiller un peu a consenti à causer
avec moi pendant une demi-heure, elle répond de moins en
moins et se tournant vers moi elle me dit : « Pourquoi
voulez-vous que je vous réponde, vous n'existez pas, moi
non plus, bonsoir » et elle retombe les yeux fermés,
immobile dans cet état de sommeil bizarre dont il ne sera
plus possible de la tirer avant huit jours. Son sentiment de la
non-réalité des choses, de l'irréalité de
sa propre personne est une expression particulière de son
absence totale d'intérêt, de sa renonciation à l'action
sur les choses. Quand une chose l'intéresse un moment, quand
la neige sur les bâtiments et les arbres noirs leur donne
un aspect qu'elle trouve curieux, elle daigne immédiatement
déclarer les arbres plus réels, c'est parce qu'elle
les regarde un peu plus, qu'elle en parle, qu'elle agit à leur égard.
Madeleine n'a jamais eu nettement ce langage et ne parle pas autant
que ces autres malades de la perte du réel, mais, au fond,
quand elle nous dit que les choses sont matérielles et par
conséquent méprisables et insignifiantes, quand elle
ne s'y intéresse plus en aucune manière et ne fait
plus aucune action à leur égard, il s'agit au fond
du même fait psychologique exprimé autrement.
Les autres malades se plaignent souvent d'une transformation du
temps, ils ne peuvent plus saisir l'écoulement du temps
présent, l'avenir leur paraît bien loin, indéfini
et un événement passé même récent
fuit très loin dans un passé excessivement éloigné.
Madeleine ne fait pas les mêmes réflexions, d'abord
parce qu'elle a peu d'instruction philosophique et ensuite parce
qu'elle est absorbée dans d'autres pensées. Mais
quand elle nous dit « que les consolations sont en dehors
des temps et qu'à ce moment elle vit dans l'éternité »,
c'est quelque chose du même genre et nous retrouvons la même
transformation du temps par l'indifférence à l'action.
Notre étude sur l'immobilité extatique nous a donc
conduit à une première conclusion sur cet état
d'extase, elle nous a amenés à constater un trouble
dont la malade se rend peu compte, une diminution d'activité avec
désintérêt de l'action poussé aux dernières
limites. Ce trouble chez d'autres malades détermine des états
de dépression apparente avec tristesse, sentiment de l'automatisme
et de l'irréel. Ici, quand il arrive jusqu'à supprimer
absolument toute action et à rendre le sujet absolument
immobile, il n'est pas accompagné par les mêmes sentiments,
c'est qu'il est transformé par d'autres phénomènes.
4. - L'activité spirituelle et l'union
avec Dieu
À côté de cette inertie motrice se développe
en effet une activité remarquable que Madeleine appelle
une activité spirituelle et qui lui paraît très
riche et très belle.
« Non, l'état dans lequel j'entre n'est pas
un sommeil, le sommeil ordinaire est une sorte de cessation de
la vie de l'Esprit pour le soutien de la vie animale... Mon état
est tout le contraire, c'est la domination de l'esprit sur le corps
qui cesse d'agir pour mieux laisser à l'âme la facilité de
penser, de contempler et d'aimer... C'est une suspension des sens
de la vie, comme si je n'avais plus de corps, plus de membres,
il n'y a plus que l'Esprit qui vit intensément... Je suis
comme morte à tout ce qui m'entoure, mon corps seul est
ici et mon esprit et mon cœur planent dans des horizons immenses
où ils s'abîment et se perdent délicieusement.
Je me sens élevée au-dessus des choses matérielles
et je contemple avec amour et avec une indicible ivresse le divin
soleil de justice qui remplit tout de sa grandeur, de son amour
et de sa bonté... Je suis comme une morte et une insensée
pour la vie matérielle, parce qu'une lumière nouvelle
m'a éclairée et m'éblouit au point que je
ne peux plus voir autre chose... Plus l'âme se dégage
des choses matérielles plus elle est apte à comprendre
les mystères divins que Dieu lui révèle peu à peu...
La terre n'est plus rien pour moi, je n'ai plus de corps, je ne
vis plus de la vie matérielle, je suis dans un autre monde,
j'ai une autre vie, je ne vois plus par les yeux du corps, je n'ai
plus que la vie spirituelle : la lumière de l'esprit,
et la vie du corps n'est rien comparée à celle de
l'âme... Cette vie spirituelle n'est pas monotone, bien au
contraire, elle varie sans cesse et semble toujours nouvelle. Les
impressions se succèdent comme la vue des fleurs dans un
immense jardin ; les pensées se multiplient dans mon
esprit et les affections du cœur se renouvellent avec une
ardeur toujours plus grande. Je sens qu'il a vraiment là l'infini
où l'âme humaine peut s'abîmer sans jamais atteindre
le fond de cet océan d'amour ».
En quoi consiste donc cette vie spirituelle si intense ?
Il est difficile de la dépeindre, car elle est infiniment
variée et c'est en réalité toute une vie sous
une forme particulière. C'est en raison des nécessités
de l'analyse que nous sommes forcés de nous en faire une
idée générale en disant que c'est un ensemble
de représentations, de paroles, d'idées très
diverses, groupées autour d'un sujet commun et que nous
pourrions appeler un long drame aux actes divers. Le sujet général
de ce drame, c'est la vie d'un couple, on devrait oser dire la
vie d'un ménage. Ce ménage est constitué par
deux personnages, Dieu et Madeleine, et l'idée générale
de l'union de ces deux personnages domine tout le drame. « C'est à l'état
de mariage spirituel qu'aboutit en s'y stabilisant l'ascension
mystique », dit M. de Montmorand
.
« Dieu est encore plus proche de moi, écrit
Madeleine, il habite en mon âme devenue son palais et son
autel. L'intimité devient toujours plus grande entre nous,
Dieu parle sans cesse à mon cœur et mon cœur
lui répond, nous agissons toujours ensemble et l'union se
fait plus étroite et plus douce; l'âme en jouit d'autant
mieux qu'elle comprend que rien ne peut plus nous séparer...
Dieu et mon petit être ne font plus qu'un seul et même
cœur, une seule et même volonté sur la terre
comme au ciel... Mon esprit se tient en sa présence partout
et toujours, je me vois, je me sens avec lui comme l'oiseau est
dans l'air, le poisson dans l'eau... Qui donc pourrait m'empêcher
de lui être unie ? Qui donc pourrait m'empêcher
de jouir de sa présence et de son amour ? Qui donc
pourrait me soustraire à son pouvoir et mettre obstacle à l'accomplissement
en moi de sa volonté ? Personne au monde n'a la puissance
de me tirer de ses mains. Donc ma joie est légitime, sûre,
inaltérable ; elle est un avant-goût de celle des
saints. Dieu est mon centre et ma fin ici-bas comme ailleurs, il
est mon tout dès maintenant comme il le sera dans l'autre
vie. Si je me distrais de la pensée de la croix, c'est pour
penser à quelque autre scène de notre vie en commun,
mais ne plus penser à lui, à notre union me serait
impossible, tout m'y ramène, c'est la respiration de mon âme,
le battement de mon cœur, ma nourriture, ma vie. Quand je
me réveille je suis un instant séparée de
lui et je n'ai plus qu'un désir, le posséder pleinement
sans que l'on puisse me réveiller. Ah ! je voudrais
mourir définitivement, la vie m'est une langueur !
« Rien ne peut donner une idée des joies intérieures,
des voluptés ineffables que fait éprouver à l'âme
l'union intime de son Seigneur et maître lorsqu'elle s'est
donnée à lui complètement et qu'il s'est donné à elle.
Perdue, enivrée elle s'endort dans l'océan qui la
pénètre toute et qui la fait participer à la
vie d'amour universel... Ma piété se simplifie de
plus en plus, je suis unie à Dieu et il est uni à moi,
nous jouissons de cette union et mon âme se perd dans cette
jouissance. Ah ! vivre sans cesse sous son regard et enveloppée
de son amour !... Je me sens unie à Dieu et enlevée
de ce monde, car par Jésus, en Jésus et avec Jésus,
je suis à Dieu, Dieu est à moi, cela résume
tout! »
Pour bien comprendre ce résumé il faut analyser
un peu les différents actes du drame, dans un couple il
y a un supérieur et un inférieur, un maître
et une servante. Les deux personnages ne sont jamais mis sur un
pied d'égalité et nous avons d'abord et avant tout
le commandement et la direction divine.
« Dieu sait quand il le veut parler en maître
et sa voix est pareille à celle du tonnerre, il nous faut
adorer ses décrets quels qu'ils soient, pour moi je lui
dis et je lui répète que je ne veux rien d'autre
que l'accomplissement de sa volonté, je ne peux plus désirer
autre chose... Le péché c'est la désobéissance à Dieu,
il n'y en a pas d'autre et je préférerais mourir
que d'en commettre un... Ma volonté est et sera toujours
conforme à la sienne, je ne puis vouloir que ce que Dieu
veut, sans répugnance pour quoi que ce soit, l'obéissance
est la pierre philosophale qui change tout en or, c'est le plus
court chemin pour arriver à l'amour. J'aime Dieu et tout
mon bonheur est de me tenir à ses pieds pendant des heures,
comme il me le permet, de louer, de bénir sa grandeur, sa
beauté, ses perfections, de reconnaître qu'il est
mon maître et seigneur et que devant lui je ne suis qu'un
pur néant ».
Dans un grand nombre d'extases Madeleine se borne à recevoir
et à transmettre les ordres de Dieu et elle édicte
ainsi au nom de Dieu toute une morale. L'idée générale
de cette morale est celle de la supériorité des choses
spirituelles sur les choses matérielles. Ainsi il faut mépriser
les amours matériels et cultiver les amours spirituels.
Elle ne tarit pas en déclarations sur l'immoralité sexuelle
et l'éloge de la virginité emplit des pages et des
pages :
« La vue de la beauté et de la pureté de
la très Sainte Vierge que Dieu m'a montrée m'a beaucoup
consolée, mais j'ai compris avec bien du chagrin combien
le cœur de Dieu est contristé par les fautes que les
hommes commettent contre cette vertu si peu pratiquée en
ce monde. Oui, Dieu m'a expliqué bien des choses sur ce
point... La virginité est un trésor qui fait partie
des biens spirituels de l'Église... ; la vertu
principale du sacerdoce est dans la pureté de ses membres
comme la force de Samson résidait dans ses cheveux... »
Cette morale contient beaucoup de préceptes d'ascétisme,
car elle enseigne au nom de Dieu le mépris de toutes les
joies matérielles ; les richesses, les honneurs humains
ne sont dignes que de mépris et dans une extase singulière
elle s'indigne, toujours au nom de Dieu, contre la décoration
qui venait d'être remise à la surveillante du service,
Mlle Bottard (janvier 1898).
« Dieu m'a montré par une vision symbolique
très claire, mais trop longue à redire l'amour de
prédilection qu'il a pour saint François d'Assise
et ses vrais imitateurs. Oh ! je voudrais de tout mon cœur être
comme ce grand saint, comme lui j'aime la pauvreté, j'en
ai comme lui apprécié et goûté le bonheur.
Comme le ballon doit jeter du lest pour s'élever, notre âme
doit se débarrasser de l'amour et du soin des choses de
la terre pour comprendre et goûter celles de Dieu qui sont
les véritables, on ne reste libre que dans la pauvreté ».
Elle va jusqu'à « la glorification de la douleur,
cette merveille morale et religieuse ».
Dans ces ordres de Dieu il s'agit surtout de réglementations
religieuses et en particulier du culte de la Vierge, c'est dans
ces révélations que Madeleine a puisé l'idée
d'un dogme nouveau, celui de l'Assomption de la Vierge Marie, enlevée
au ciel en chair et en os avant sa mort, dogme qui la tourmente
tellement pendant ses périodes de doutes. « Je
m'étonne que l'on puisse douter de cette assomption qui
est si clairement dans l'ordre et la volonté de Dieu. Comme
le Seigneur me l'a dit, que ne ferait pas un fils pour la gloire
de sa mère ? Et quand ce fils est Dieu ne doit-il pas
mettre sa toute-puissance à son service et la faire monter
au ciel de la manière qu'il y est monté lui-même ».
En attendant elle donne des ordres pour la décoration de
l'autel de la Vierge et particulièrement pour son éclairage « avec
des cierges de cire vierge ». Songez à la puissance
de Marie sur le cœur de Dieu et à tout ce que nous
pourrons obtenir par son intercession. » C'est pourquoi
il nous faut porter des scapulaires non pas avec un seul cœur
celui de Jésus, mais avec deux cœurs, celui de Jésus
et de Marie ; il y a vingt ans elle a déjà eu
l'idée de cette dévotion et a distribué des
scapulaires faits de cette manière, elle est heureuse d'entendre
maintenant Dieu lui-même approuver ce qu'elle avait deviné jadis.
D'ailleurs il est facile de voir que toute cette morale et cette
religion, dont je n'indique que rapidement un petit nombre de points,
ne sont rien autre chose que la morale et la religion de Madeleine
elle-même telles qu'elles les a conçues toute sa vie
et auxquelles elle donne maintenant une consécration divine.
Dieu joue aussi un autre rôle, voisin du précédent :
il est le professeur et Madeleine l'élève, il lui
enseigne une philosophie et une science et lui fournit la solution
de tous les problèmes embarrassants. Je renonce au projet
que j'avais d'abord formé de donner un exposé de
cette philosophie divine transmise par la bouche de Madeleine :
ce serait bien long pour un maigre intérêt, je ne
donne que quelques brèves indications. Il s'agit d'un mélange
naïf de petite philosophie spiritualiste avec un catholicisme
plus ou moins orthodoxe, exprimé d'une manière grandiloquente
et obscure.
« Abîme dans l'immensité, océan
de sa propre béatitude et toujours se nourrissant de lui-même,
Dieu de toute éternité, par la pensée engendrait
des êtres qu'il voulait un jour faire sortir du néant
et qui étaient destinés à publier ses louanges,
d'abord dans le champ vaste et pourtant limité de la création
et plus tard dans la partie céleste où tout est sans
bornes... Comme la poule couve l'œuf pour faire éclore
ses petits, ainsi l'Esprit de Dieu planait sur les eaux, attendant
le moment marqué par la divine sagesse pour en faire sortir
le merveilleux univers... Pour qui comprend un peu ce que c'est
que l'amour est-ce donc si surprenant qu'un Dieu aime sa chétive
créature ?... Parmi les êtres créés,
les plus importants sont les bons et les mauvais Esprits, répandus
dans le monde les uns pour nous protéger, les autres pour
nous tenter... J'ai personnellement fait trop souvent l'expérience
de l'existence de ces Esprits pour qu'il me soit possible d'en
douter ; ma vie est comme une lutte perpétuelle entre ces
deux puissances dont Dieu se sert pour l'accomplissement de ses
desseins. Et pourquoi ne pas croire à l'existence d'êtres
d'une nature autre que la nôtre et qu'on ne peut voir avec
nos yeux charnels, tandis que l'on croit si aisément à l'existence
d'un bacille ? L'esprit sent leur présence, si les
yeux du corps ne les voient pas. Dieu, infini dans sa puissance
n'a-t-il pu créer d'autres êtres que nous, qui nous
sont bien supérieurs ? »
Nous avons avec les anges d'assez régulières relations
« Il peut y avoir entre eux et nous, échange
de rapports et de communications très intimes. Nous pouvons,
pour aimer Dieu, emprunter quelque chose de leur amour séraphique,
et eux, qui, étant de purs esprits, ne peuvent souffrir,
puisqu'ils n'ont pas de corps, nous demandent de les remplacer
pour l'action de grâces effective, qui est la participation
aux souffrances du divin Sauveur. Nous aimons avec leur flamme
d'amour et eux souffrent avec nos douleur et pleurent avec nos
larmes ».
Quant aux démons ils jouent un rôle considérable
et servent à expliquer une foule de phénomènes,
en particulier les effets de l'électricité, les maladies,
les mauvais instincts de certains animaux, l'action des microbes
dans les maladies. « Il y a des chiens qui ont aboyé quand
elle passait et d'autres qui l'ont caressée. Comment expliquer
cela sans faire intervenir des Esprits d'ordre différent ? » Madeleine
donne toutes ces explications avec une satisfaction naïve.
Il y eut un moment dans le service une jeune fille de seize ans.
Rachel, qui avait un aspect bizarre et à propos de laquelle
on discutait. Cette enfant avait toutes les allures d'une surdité verbale
typique, elle entendait tous les sons et le médecin auriste
Gellé soutenait que son audition était normale,
mais elle ne comprenait jamais une parole et dès qu'on s'adressait à elle,
elle présentait une ardoise en priant d'écrire la
question et après l'avoir lue elle répondait très
correctement. Ce trouble était survenu après des émotions
et ne s'accompagnait d'aucun autre symptôme organique. On
discutait à propos de lésions possibles ou d'une
névrose singulière. Après une extase Madeleine
m'écrivit avec aplomb : « Je suis heureuse
de pouvoir vous donner un éclaircissement à propos
de la petite Rachel, j'ai eu une révélation bien
claire sur ce point et Dieu a daigné me l'expliquer lui-même,
c'est un démon qui s'est plu à troubler son langage
et qui se dissimule pour mieux vous tromper »
Un document produit en version numérique
par Gemma Paquet, bénévole,
professeure à la retraite du Cégep de Chicoutimi
Courriel: mgpaquet@videotron.ca
dans le cadre de la collection: Les classiques
des sciences sociales
fondée dirigée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web: uqac.uquebec
Une collection développée en collaboration
avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: bibliotheque.uqac.uquebec
pour les textes complets de Pierre
Janet
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