| La philosophie d'Epicure
Epicure, Comment acquérir l'ataraxie.
Henri Lengrand Épicure et l'épicurisme
Le bonheur de l'homme réside donc tout entier dans le plaisir, et par
là il faut entendre le plaisir physique de l'estomac, la
jouissance grossière du ventre.
Comment expliquer que la même doctrine affirme que le sage
est heureux partout ? Peut-on rencontrer deux assertions plus différentes
? Quoi qu'il arrive fût-il tourmenté et agité,
fût-il accablé de douleurs et d'infirmités,
se trouvât-il dans le taureau de Phalaris, le sage épicurien
ne se borne pas à dire que l'on doit supporter la douleur
il s'écrie : O quam suave est ! On le sait,
Épicure se déclarait parfaitement heureux le dernier
jour de sa vie, malgré les atroces souffrances que lui faisait
endurer la maladie dont il mourut. Encore une fois, comment le maître
philosophe a-t-il pu déclarer d'une part que le plaisir physique
est le souverain bien, et d'autre part que le sage est heureux,
même quand il souffre les plus vives douleurs ?
La distinction des plaisirs du corps et des plaisirs de l'âme
explique et résout cette apparente antinomie.
Voici d'abord comment le sage doit s'y prendre pour être heureux
même dans la douleur. L'homme a la faculté de se souvenir
et parmi les images du passé, il peut à son gré
écarter celles qui lui sont pénibles et accueillir
celles qui lui sont agréables.
La volonté s'y applique,
s'y attache de toutes ses forces, et par suite de cette concentration
l'image peut devenir assez forte pour émousser les impressions
sensibles de l'heure présente, c'est une véritable
auto-suggestion ou même une hallucination. Dès lors
on peut être heureux comme, on le veut, puisque pour l'être,
il suffit de croire qu'on l'est. Et ce bonheur qui provient volontairement
d'une image du passé, peut être assez fort pour écarter
les sensations douloureuses.
Épicure, dit Cicéron, propose deux remèdes
pour combattre le chagrin, c'est de bannir l’idée du
mal et de s'attacher aux idées du bonheur, car il croit que
le coeur peut obéir à la raison et la suivre où
elle prétend l’amener. Or la raison nous engage à
chasser les pensées chagrines, elle nous excite à
porter nos regards au spectacle de tous les plaisirs qui peuvent
caresser notre imagination. Du souvenir des jouissances passées
et de la perspective des jouissances à venir, Épicure
remplit la vie du sage. Il substitue aux chagrins qui nous affligent
des idées agréables.
La conciliation ut se faire entre le principe de l'épicurisme
et sa conclusion. Le bonheur que le sage réalise à
son gré, en quelque circonstance qu'il se trouve, est toujours
l'image d'un bonheur passé, ce plaisir n'est que le plaisir
d'un plaisir. Nous avons ici comme une substitution à trois
degrés. Une douleur présente qui tourmente l'homme
est remplacée par l'image d'un plaisir, et cette image n'est
elle-même que le substitut d'une jouissance physique antérieurement
goûtée.
En fait, c'est toujours dans le plaisir physique
que le sage épicurien jouit de la félicité.
Par un libre jeu de son imagination, le sage opposant un plaisir
à une douleur, atteint le bonheur même dans l'adversité
; par le même jeu de la fantaisie, l'homme heureux peut aussi
se tourmenter avec de vaines terreurs, d'absurdes superstitions
ou de ridicules inventions.
Et l'on voit comment cette ingénieuse substitution a pour
raison fondamentale la distinction des plaisirs de l’âme
et des plaisirs du corps ; nous nous reposons, par l’imagination
et la mémoire, dans le plaisir passé ou la jouissance
à venir, et ainsi, même dans les périodes troublées,
revient le calme.
Tout converge donc dans cette éthique à un même
et unique point ; tout nous amène donc à dire comme
conclusion, que le souverain plaisir ou le souverain bien est définitivement
pour Épicure l'absence de peine et d'inquiétude, le
repos en soi-même et la tranquillité.
Horace nous a dépeint un Épicure couronné de
roses, une coupe à la main, faisant des litions à
Vénus et à Bacchus; mais pour l'Épicure véritable,
l'Épicure de Lucrèce, l'Épicure à jeun,
la douleur était bien plus redoutable que le plaisir n'était
attrayant, fuir la douleur était la grande affaire de la
vie ; ne pas souffrir était le commencement de la sagesse.
L'aiguillon de la douleur lui parût si terrible qu'il le redoute
encore au sein de la joie, et en sent la piqûre jusque dans
le plaisir : c'est que le désir, et le désir non satisfait,
est une douleur.
Ne point jouir pour ne point souffrir, l'ataraxie,
l'apathie, telle est la fin dernière du sage épicurien.
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