C. Chesneau Du Marsais.
Le philosophe
Amsterdam 1743
Il n'y a rien qui
coûte moins à acquérir aujourd'hui que le nom
de philosophe; une vie obscure et retirée, quelques dehors
de sagesse avec un peu de lecture suffisent pour attirer ce nom
à des personnes qui s'en honorent sans le mériter.
D'autres, qui ont eu la force de se défaire
des préjugés de l'éducation en matière
de religion, se regardent comme les seuls véritables philosophes.
Quelques lumières naturelles de raison et quelques observations
sur l'esprit et le coeur humain leur ont fait voir que nul être
suprême n'exige de culte des hommes, que la multiplicité
des religions, leurs contrariétés, et les différens
changemens qui arrivent en chacune sont une preuve sensible qu'il
n'y en a jamais eu de révélée, et que la religion
n'est qu'un passion humaine comme l'amour, fille de l'admiration,
de la crainte et de l'espérance; mais ils en sont demeurés
à cette seule spéculation, et c'en est assez aujourd'hui
pour être reconnu philosophe par un grand nombre de personnes.
Mais on doit avoir une idée plus vaste
et plus juste du philosophe, et voici le caractère que nous
lui donnons.
Le philosophe est une machine humaine comme un
autre homme; mais c'est une machine qui, par sa construction mécanique,
réfléchit sur ses mouvemens. Les autres hommes sont
déterminés à agir sans sentir ni connoître
les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu'il y
en ait.
Le philosophe, au contraire, démêle
les causes autant qu'il est en lui, et souvent même les prévient
et se livre à elles avec connoissance: c'est une horloge
qui se monte, pour ainsi dire, quelquefois elle-même. Ainsi,
il évite les objets qui peuvent lui causer des sentimens
qui ne conviennent ni au bien-être ni à l'être
raisonnable, et cherche ceux qui peuvent exciter en lui des affections
convenables à l'état où il se trouve.
La raison est à l'égard du philosophe
ce que la grâce est à l'égard du Chrétien
dans le système de Saint Augustin. La grâce détermine
le Chrétien à agir volontairement; la raison détermine
le philosophe sans lui ôter le goût du volontaire.
Les autres hommes sont emportés par leurs
passions sans que les actions qu'ils font soient précédées
de la réflexion; ce sont des hommes qui marchent dans les
ténèbres; au lieu que le philosophe dans ses passions
mêmes n'agit qu'après la réflexion: il marche
la nuit, mais il est précédé d'un flambeau.
Le philosophe forme ses principes sur une infinité
d'observations particulières; le peuple adopte le principe
sans penser aux observations qui l'ont produit: il croit que la
maxime existe, pour ainsi dire, par elle-même. Mais le philosophe
prend la maxime dès sa source; il en examine l'origine, il
en connoît la propre valeur, et n'en fait que l'usage qui
lui convient.
De cette connoissance que les principes ne naissent
que des observations particulières, le philosophe en conçoit
de l'estime pour la science des faits; il aime à s'instruire
des détails et de tout ce qui ne se devine point. Ainsi,
il regarde comme une maxime très opposée au progrès
des lumières de l'esprit, que de se borner à la seule
méditation, et de croire que l'homme ne tire la vérité
que de son propre fonds. Certains métaphysiciens disent:
évitez les impressions des sens! Laissez aux historiens la
connoissance des faits, et celle des langues aux grammairiens! Nos
philosophes, au contraire, persuadés que toutes nos connoissances
nous viennent des sens, que nous ne nous sommes faits des règles
que sur l'uniformité des impressions sensibles, que nous
sommes au but de nos lumières quand nos sens ne sont ni assez
déliés, ni assez forts pour nous en fournir; convaincus
que la source de nos connoissances est entièrement hors de
nous, il nous exhortent à faire une ample provision d'idées,
en nous livrant aux impressions extérieures des objets. Mais
en nous livrant en disciple qui consulte, et qui écoute,
et non en maître qui décide et qui impose silence.
Ils veulent que nous étudiions l'impression précise
que chaque objet fait en nous, et que nous évitions de la
confondre avec celle qu'un autre objet a causée.
De là la certitude et les bornes des connoissances
humaines. Certitude: quand on sent que l'on a reçu de dehors
l'impression propre et précise que chaque jugement suppose;
car tout jugement suppose une impression extérieure qui lui
est particulière. Bornes: quand on ne sauroit recevoir des
impressions ou par la nature de l'objet ou par la foiblesse de nos
organes. Augmentez, s'il est possible, la puissance des organes,
vous augmenterez les connoissances. Ce n'est que depuis la découverte
du télescope et du microscope qu'on a fait tant de progrès
dans l'astronomie et dans la physique.
C'est aussi pour augmenter le nombre de nos connoissances
et de nos idées que nos philosophes étudient les hommes
d'autrefois et les hommes d'aujourd'hui.
Répandez-vous comme des abeilles, nous
disent-ils, dans le monde passé et dans le monde présent,
vous reviendrez ensuite dans votre ruche composer votre miel.
Le philosophe s'applique à la connoissance
de l'univers et de lui-même. Mais comme l'oeil ne sauroit
se voir, le philosophe connoît qu'il ne sauroit se connoître
parfaitement, puisqu'il ne sauroit recevoir des impressions extérieures
du dedans de lui-même, et que nous ne connoissons rien que
par de semblables impressions. Cette pensée n'a rien d'affligeant
pour lui, parce qu'il se prend lui-même tel qu'il est, et
non pas tel qu'il semble à l'imagination qu'il pourroit être.
D'ailleurs, cette ignorance n'est pas en lui une raison de décider
qu'il est composé de deux substances opposées; ainsi
comme il ne se connoît pas parfaitement, il dit qu'il ne connoît
pas comment il pense. Mais comme il sent qu'il pense si dépendamment
de tout lui-même, il reconnoît que sa substance est
capable de penser de la même manière qu'elle est capable
d'entendre et de voir. La pensée est en l'homme un sens comme
la vue et l'ouïe, dépendant également d'une constitution
organique. L'air seul est capable de sons, le feu seul peut exciter
la chaleur, les yeux seuls peuvent voir, les seules oreilles peuvent
entendre, et la seule substance du cerveau est susceptible de pensées.
Que si les hommes ont tant de peines à
unir l'idée de la pensée avec l'idée de l'étendue,
c'est qu'ils n'ont jamais vu d'étendue penser. Ils sont à
cet égard ce qu'un aveugle-né est à l'égard
des couleurs, un sourd de naissance à l'égard des
sons; ceux-ci ne sauroient unir ces idées avec l'étendue
qu'ils tâtent, parce qu'ils n'ont jamais vu cette union.
La vérité n'est pas pour le philosophe
une maîtresse qui corrompe son imagination, et qu'il croie
trouver partout. Il se contente de la pouvoir démêler
où il peut l'apercevoir. Il ne la confond point avec la vraisemblance;
il prend pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est faux, pour
douteux ce qui est douteux, pour vraisemblable ce qui n'est que
vraisemblable. Il fait plus, et c'est ici une grande perfection
du philosophe: c'est que, lorsqu'il n'a point le motif propre pour
juger, il sait demeurer indéterminé. Chaque jugement,
comme on a déjà remarqué, suppose un motif
extérieur qui doit l'exciter; le philosophe sent quel doit
être le motif propre du jugement qu'il doit porter. Si le
motif manque, il ne juge point, il attend et se console quand il
voit qu'il l'attendroit inutilement.
Le monde est plein de personnes d'esprit et de
beaucoup d'esprit, qui jugent toujours. Toujours ils devinent, car
c'est deviner que de juger sans sentir quand on a le motif propre
du jugement. Ils ignorent la portée de l'esprit humain; ils
croyent qu'il peut tout connoître. Ainsi ils trouvent de la
honte à ne point prononcer de jugement, et s'imaginent que
l'esprit consiste à juger. Le philosophe croit qu'il consiste
à bien juger; il est plus content de lui-même quand
il a suspendu la faculté de se déterminer, que s'il
étoit déterminé avant que d'avoir senti le
motif propre de la décision. Ainsi il juge et parle moins,
mais il juge plus sûrement et il parle mieux. Il n'évite
point les traits vifs qui se présentent naturellement à
l'esprit par un prompt assemblage d'idées qu'on est souvent
étonné de voir unies. C'est dans cette prompte liaison
que consiste ce que communément on appelle esprit. Mais aussi
c'est ce qu'il recherche le moins, et il préfère à
ce brillant le soin de bien distinguer ses idées, d'en connoître
la juste étendue et la liaison précise, et d'éviter
de prendre le change en portant trop loin quelque rapport particulier
que les idées ont entre elles. C'est dans ce discernement
que consiste ce qu'on appelle jugement et justesse d'esprit.
A cette justesse se joignent encore la souplesse
et la netteté. Le philosophe n'est pas tellement attaché
à un système qu'il ne sente toute la force des objections.
La plupart des hommes sont si fort livrés à leurs
opinions qu'ils ne prennent pas seulement la peine de pénétrer
celles des autres.
Le philosophe comprens le sentiment qu'il rejette
avec la même étendue et la même netteté
qu'il entend celui qu'il adopte.
L'esprit philosophique est donc un esprit d'observation
et de justesse, qui rapporte tout à ses véritables
principes. Mais ce n'est pas l'esprit seul que le philosophe cultive;
il porte plus loin son attention et ses soins.
L'homme n'est point un monstre qui ne doive vivre
que dans les abîmes de la mer ou dans le fond d'une forêt.
Les seules nécessités de la vie lui rendent le commerce
des autres nécessaire, et dans quelque état où
il puisse se trouver, ses besoins et le bien-être l'engagent
à vivre en société. Ainsi, la raison exige
de lui qu'il connoisse, qu'il étudie et qu'il travaille à
acquérir les qualités sociables. Il est étonnant
que les hommes s'attachent si peu à tout ce qui est de pratique,
et qu'ils s'échauffent si fort sur de vaines spéculations.
Voyez les désordres que tant de différentes hérésies
ont causés! Elles ont toujours roulé sur des points
de théorie: tantôt il s'est agi du nombre des personnes
de la Trinité et de leur émanation; tantôt du
nombre des sacremens et de leur vertu; tantôt de la nature
et de la force de la grâce. Que de guerres, que de troubles,
pour des chimères!
Le peuple philosophe est sujet aux mêmes
visions: que de disputes frivoles dans les écoles, que de
livres sur des vaines questions! Un mot les décideroit, on
feroit voir qu'elles sont indissolubles.
Une secte aujourd'hui fameuse reproche aux personnes
d'érudition de négliger l'étude de leur propre
esprit, pour charger leur mémoire de faits et de recherches
sur l'antiquité, et nous reprochons aux uns et aux autres
de négliger et de se rendre aimables et de n'entrer pour
rien dans la société.
Notre philosophe ne se croit pas en exil en ce
monde; il ne croit point être en pays ennemi; il veut jouir
en sage économe des biens que la nature lui offre, il veut
trouver du plaisir avec les autres, et pour en trouver il faut en
faire. Ainsi, il cherche à convenir à ceux, avec qui
le hazard ou son choix le font vivre, et il trouve en même
temps ce qui lui convient: c'est un honnête homme qui veut
plaire et se rendre utile.
La plupart des grands, à qui les dissipations
ne laissent pas assez de temps pour méditer, sont féroces
envers ceux qu'ils ne croyent pas leurs égaux.
Les philosophes ordinaires, qui méditent
trop, ou plutôt qui méditent mal, le sont envers tout
le monde: ils fuient les hommes et les hommes les évitent.
Mais notre philosophe qui sait se partager entre
la retraite et le commerce des hommes, est plein d'humanité.
C'est le Chrémès de Térence [<<Homo sum,
humani a me nihil alienum puto>> Haeut. ...], qui sent qu'il
est homme et que la seule humanité intéresse à
la mauvaise ou à la bonne fortune de son voisin.
Il seroit inutile de remarquer ici combien le
philosophe est jaloux de tout ce qui s'appelle honneur et probité:
c'est là son unique religion.
La société civile est, pour ainsi
dire, la seule divinité qu'il reconnoisse sur la terre; il
l'encense, il l'honore par la probité, par une attention
exacte à ses devoirs et par un désir sincère
de n'en être pas un membre inutile ou embarrassant.
Les sentimens de probité entrent autant
dans la constitution mécanique du philosophe que les lumières
de l'esprit. Plus vous trouverez de la raison dans un homme, plus
vous trouverez en lui de probité. Au contraire, là
où règnent le fanatisme et la superstition, règnent
les passions et l'emportement. C'est le même tempérament
occupé à des objets différens: Madeleine qui
aime le monde, et Madeleine qui aime Dieu, c'est toujours Madeleine
qui aime.
Or, ce qui fait l'honnête homme, ce n'est
point agir par amour ou par haine, par espérance ou par crainte
[<<oderunt peccare boni, virtutis amore>>, Horat. L.
I. Epist 16]. C'est d'agir par esprit d'ordre, ou par raison. Tel
est le tempérament du philosophe. Or, il n'y a guère
à compter que sur les vertus de tempérament. Confiez
votre vin plutôt à celui qui ne l'aime pas naturellement,
qu'à celui qui forme tous les jours de nouvelles résolutions
de ne s'enivrer jamais.
Le dévot n'est honnête homme que
par passion. Or, les passions n'ont rien d'assuré. De plus,
le dévot, j'ose le dire, est dans l'habitude de n'être
pas honnête homme par rapport à Dieu, parce qu'il est
dans l'habitude de ne pas suivre exactement la règle.
La religion est si peu proportionnée à
l'humanité, que le plus juste fait des infidélités
à Dieu sept fois par jour, c'est-à-dire plusieurs
fois. Les fréquentes communions des plus pieux nous font
voir dans leur coeur, selon leur manière de penser, une vicissitude
continuelle du bien et du mal; il suffit sur ce point qu'on croie
être coupable pour l'être.
Le combat éternel où l'homme succombe
si souvent avec connoissance, forme en lui une habitude d'immoler
la vertu au vice; il se familiarise à suivre son penchant,
et à suivre des fautes dans l'espérance de se relever
par le repentir. Quand on est si souvent infidèle à
Dieu, on se dispose insensiblement à l'être aux hommes.
D'ailleurs, le présent a toujours eu plus
de force sur l'esprit de l'homme que l'avenir. La religion ne retient
les hommes que par un avenir que l'amour propre fait toujours regarder
dans un point de vue fort éloigné. Le superstitieux
se flatte sans cesse d'avoir le temps de réparer ses fautes,
d'éviter les peines, et de mériter les récompenses.
Aussi l'expérience nous fait assez voir que le frein de la
religion est bien foible. Malgré les fables que le peuple
croit du déluge, du feu du ciel tombé sur cinq villes,
malgré les vives peintures des peines et récompenses
éternelles, malgré tant de sermons et tant de prônes,
le peuple est toujours le même. La nature est plus forte que
les chimères: il semble qu'elle soit jalouse de ses droits;
elle se tire souvent des chaînes, où l'aveugle imagination
veut follement la contenir: le seul philosophe, qui sait en jouir,
la règle par sa raison.
Examinez tous ceux contre lesquels la justice
humaine est obligée de se servir de son épée:
vous trouverez ou des tempéramens ardens, ou des esprits
peu éclairés, et toujours des superstitieux ou des
ignorans. Les passions tranquilles du philosophe peuvent bien le
porter à la volupté, mais non pas au crime: sa raison
cultivée le guide et ne les conduit jamais au désordre.
La superstition ne fait sentir que foiblement
combien il importe aux hommes, par rapport à leur intérêt
présent, de suivre les loix de la société.
Elle condamne même ceux qui ne les suivent que par ce motif,
qu'elle appelle avec mépris motif humain. Le chimérique
est pour elle bien plus parfait que le naturel. Ainsi ses exhortations
n'opèrent que comme doit opérer une chimère:
elles troublent, elles épouvantent; mais quand la vivacité
des images qu'elles ont produite est ralentie, que le feu passager
de l'imagination est éteint, l'homme demeure sans lumière,
abandonné aux foiblesses de son tempérament.
Notre sage qui, en n'espérant ni ne craignant
rien après la mort, semble prendre un motif de plus d'être
honnête homme pendant la vie, y gagne de la consistance, pour
ainsi dire, et de la vivacité dans le motif qui le fait agir;
motif d'autant plus fort qu'il est purement humain et naturel. Ce
motif est la propre satisfaction qu'il trouve à être
content de lui-même en suivant le règles de la probité;
motif que le superstitieux n'a qu'imparfaitement, car tout ce qu'il
y a de bien en lui il doit l'attribuer à la grâce.
A ce motif se rapporte encore un autre motif bien puissant, c'est
le propre intérêt du sage, et un intérêt
présent et réel.
Séparez pour un moment le philosophe de
l'honnête homme; que lui reste-t-il? La société
civile, son unique Dieu, l'abandonne, le voilà privé
des plus douces satisfactions de la vie, le voilà banni sans
retour du commerce des honnêtes gens. Ainsi, il lui importe
bien plus qu'au reste des hommes de disposer tous ses ressorts à
ne produire que des effets conformes à l'idée de l'honnête
homme. Ne craignez pas que, parce que personne n'a les yeux sur
lui, il s'abandonne à une action contraire à la probité!
Non, cette action n'est point conforme à la disposition mécanique
du sage. Il est pétri, pour ainsi dire, avec le levain de
l'ordre et de la règle; il est rempli des idées du
bien de la société civile; il en connoît les
principes bien mieux que les autres hommes. Le crime trouveroit
en lui trop d'opposition, il y auroit trop d'idées acquises
à détruire. Sa faculté d'agir est, pour ainsi
dire, comme une corde d'instrument de musique montée sur
un certain ton: elle n'est sauroit en produire un contraire. Il
craint de se détonner, de se désaccorder d'avec lui-même.
Et ceci me fait ressouvenir de ce que Velleius dit de Caton d'Utique:
]il n'a jamais fait de bonnes actions, dit-il, pour paroître
les avoir faites, mais parce qu'il n'étoit pas en lui de
faire autrement [Numquam recte fecit ut facere videretur, sed quia
aliter facere non poterat].
D'ailleurs, dans toutes les actions que les hommes
font, ils ne cherchent que leur propre satisfaction actuelle: c'est
le bien, ou plutôt l'attrait présent, suivant la disposition
mécanique où ils se trouvent, qui les fait agir. Or
pourquoi voulez-vous, parce que le philosophe n'attend ni peine
ni récompense après cette vie, il doive trouver un
attrait présent qui le porte à vous tuer ou à
vous tromper? N'est-il pas, au contraire, plus disposé par
ses réflexions à trouver plus d'attrait et de plaisir
à vivre avec vous, à s'attirer votre confiance, à
s'acquitter des devoirs de l'amitié et de la reconnoissance.
Ces sentimens ne sont-ils pas dans le fond de l'homme, indépendamment
de toute croyance sur l'avenir? Encore un coup, l'idée de
malhonnête homme est autant opposée à l'idée
de philosophe, que l'est l'idée de stupide; et l'expérience
fait voir tous les jours que, plus on a de raison et de lumière,
plus on est sûr et propre pour le commerce de la vie: un fou
n'a pas d'étoffe pour être bon [La Rochefoucauld].
On ne pèche que parce que les lumières sont moins
foibles [plus foibles?] que la passion; et c'est une maxime de théologie,
vraie en un certain sens, que tout pécheur est ignorant [Omnis
peccans est ignorans].
Cet amour de la société, si essentiel
au philosophe, fait voir combien est véritable la remarque
de l'empereur Antonin: Que les peuples seront heureux quand les
rois seront philosophes, ou quand les philosophes seront rois.
Le superstitieux, élevé aux grands
emplois, se regarde trop comme étranger sur la terre pour
s'intéresser véritablement aux autres hommes. Le mépris
des grandeurs et des richesses, et les autres principes de la religion,
malgré les interprétations qu'on a été
obligé de leur donner, sont contraires à tout ce qui
peur rendre un empire heureux et florissant.
L'entendement que l'on captive sous le joug de
la foi, devient incapable des grandes vues que demande le gouvernement,
et qui sont si nécessaires pour les emplois publics. On fait
croire au superstitieux que c'est un être suprême qui
l'a élevé au-dessus des autres; c'est vers cet être,
et non vers le public, que se tourne sa reconnoissance.
Séduit par l'autorité que lui donne
son état, et à laquelle les autres hommes ont bien
voulu se soumettre pour établir entre eux un ordre certain,
il se persuade aisément qu'il n'est dans l'élévation
que pour son propre bonheur, et non pour travailler au bonheur des
autres. Il se regarde comme la fin dernière de la dignité
qui, dans le fond, n'a d'autre objet que le bien de la république
et des particuliers qui la composent.
J'entrerois volontiers ici dans un plus grand
détail, mais on sent assez combien la république doit
tirer plus d'utilité de ceux qui, élevés aux
grandes places, sont pleins des idées de l'ordre et du bien
public, et de tout ce qui s'appelle humanité, et il seroit
à souhaiter qu'on en pût exclure tous ceux qui, par
le caractère de leur esprit ou par leur mauvaise éducation,
sont remplis d'autres sentimens.
Le philosophe est donc un honnête homme
qui agit en tout par raison, et qui joint à un esprit de
réflexion et de justesse les moeurs et les qualités
sociables.
De cette idée il est aisé de conclure
combien le sage insensible des Stoïciens est éloigné
de la perfection de notre philosophe. Nous voulons un homme, et
leur sage n'étoit qu'un fantôme; ils rougissaient de
l'humanité, et nous en faisons gloire; nous voulons mettre
les passions à profit, nous voulons en faire un usage raisonnable,
et par conséquent possible, et ils vouloient follement anéantir
les passions et nous abaisser au-dessus de notre nature par une
insensibilité chimérique. Les passions lient les hommes
entre eux, et c'est pour nous un doux plaisir que cette liaison.
Nous ne voulons ni détruire nos passions, ni en être
tyrannisés; mais nous voulons [nous ?] en servir et les régler.
On voit encore par tout ce que nous venons de
dire combien s'éloignent de la juste idée du philosophe
ces indolens qui, livrés à une méditation paresseuse,
négligent le soin de leurs affaires temporelles et de tout
ce qui s'appelle fortune. Le vrai philosophe n'est point tourmenté
par l'ambition [B. vid. Horat. Epist. 17. Lib. I: omnis decuit Aristippum,
color et status et res ... ], mais il veut avoir les douces commodités
de la vie. Il lui faut, outre le nécessaire précis,
un honnête superflu nécessaire à un honnête
homme, et par lequel seul on est heureux; c'est le fond des bienséances
et des agrémens.
La pauvreté nous prive du bien-être
qui est le paradis du philosophe: elle bannit loin de nous toutes
les délicatesses sensibles et nous éloigne du commerce
des honnêtes gens.
D'ailleurs, plus on a le coeur bien fait, plus
on rencontre d'occasions de souffrir de sa misère: tantôt
c'est un plaisir que vous ne sauriez faire à votre ami, tantôt
c'est une occasion de lui être utile, dont vous ne sauriez
profiter. Vous vous rendez justice au fond de votre coeur, mais
personne n'y pénètre; et quand on connoîtroit
votre bonne disposition, n'est-ce point un mal de ne pouvoir la
mettre au jour?
A la vérité, nous n'estimons pas
moins un philosophe pour être pauvre, mais nous le bannissons
de notre société, s'il ne travaille pas à se
délivrer de sa misère. Ce n'est pas que nous craignons
qu'il nous soit à charge; nous l'aiderons dans ses besoins,
mais nous ne croyons pas que l'indolence soit une vertu.
La plupart des hommes qui se font une fausse idée
du philosophe, s'imaginent que le plus exact nécessaire lui
suffit; ce sont les fausses philosophes qui ont fait naître
ce préjugé par leur indolence et par des maximes éblouissantes.
C'est toujours le merveilleux qui corrompt le raisonnable; il y
a des sentimens bas qui ravalent l'homme au-dessous même de
la pure animalité; il y en a d'autres qui semblent l'élever
au-dessus de lui-même. Nous condamnons également les
uns et les autres, parce qu'ils ne conviennent point à l'homme.
C'est corrompre la perfection d'un être que de le tirer hors
de ce qu'il est, sous prétexte même de l'élever.
J'aurois envie de finir par quelques autres
préjugés ordinaires au peuple philosophe, mais je
ne veux point faire un livre. Qu'ils se détrompent. Ils en
ont comme le reste des hommes, et surtout en ce qui concerne la
vie civile: délivrés de quelques erreurs, dont les
libertins mêmes sentent le foible, et qui ne dominent guère
aujourd'hui que sur le peuple, sur les ignorans et sur ceux qui
n'ont pas eu le loisir de la méditation, ils croient avoir
tout fait; mais s'ils ont travaillé sur l'esprit, qu'ils
se souviennent qu'ils ont encore bien de l'ouvrage sur ce qu'on
appelle le coeur et sur la science des égards
Ce texte est issu du site Clandestine
E-texts de l'université de Turin
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