philosophie naive du devenir humain

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Nicolas de Cusa. De la docte ignorance.

extrait

Le cardinal Nicolas de Cusa au très Révérend Père le cardinal Julien, son maître vénérable.

Ton génie, de tout premier ordre et si apprécié, s'étonne à juste titre : que signifie donc ce fait que je te prends pour arbitre, tandis que je tente d'exposer — inconsidérément — mes extravagances maladroites ? Toi qui, vu ton rôle de Cardinal auprès du Siège Apostolique, te trouves si occupé par des affaires publiques de la plus haute importance, tu aurais encore quelque loisir ? Et, tandis que tu connais parfaitement tous les écrivains latins qui ont brillé jusqu'à ce jour, et même, maintenant, les Grecs, tu pourrais être attiré, par la nouveauté du titre, vers mes conceptions peut-être très gauches ? Pourtant, tu sais parfaitement déjà quelle est la mesure de mon talent. Mais cet étonnement que tu auras, sans penser trouver ici des idées inconnues jusqu'aujourd'hui, en voyant avec quelle audace j'ai été amené à traiter de la docte ignorance, entraînera, je l’espère, ton esprit avide de savoir, à prendre connaissance de mon livre. En effet, l'histoire naturelle nous rapporte qu'une sensation pénible dans le palais précède l'appétit, de telle sorte que la nature qui s'efforce de se conserver saine, reprenne des forces une fois stimulée. Ainsi ai-je raison de penser que le fait de s’étonner, qui entraîne celui de philosopher, précède le désir de savoir, de sorte que l’intelligence, dont l’être consiste à rendre intelligible, reprenne des forces dans l’ardent désir de la vérité. Les choses rares ont beau être monstrueuses, d'ordinaire elles nous émeuvent. C'est pourquoi, ô toi qui es un maître incomparable, je te prie d'estimer que, eu égard à ta bonté, quelque chose de digne de toi est ici caché, et de recevoir d'un Allemand une façon de raisonner sur les choses divines, quelle qu'elle soit, que mon travail acharné m'a rendue très chère.

§ 1 COMMENT « SAVOIR » EST « IGNORER ».

Nous voyons que, par une grâce divine, toutes les choses ont en elles un désir spontané d'exister d'une meilleure manière, autant que le permet la condition naturelle de chacune ; et que, de plus, agissent à cette fin et ont les instruments qu'il leur faut les êtres en qui le jugement est inné : celui-ci correspond au but de la connaissance, afin que le besoin n'en soit pas vain et que, là où l'entraîne la tendance de sa propre nature, il puisse trouver le repos. Si par hasard il n'en va pas ainsi, cela provient nécessairement d'un accident : par exemple la maladie fausse le goût ou la simple opinion, le raisonnement. C'est pourquoi l'intelligence saine et libre, qui, sans relâche, d'une recherche innée en elle, désire atteindre la vérité en explorant tout, la connaît, disons-nous, lorsqu'elle l’a appréhendée d'une étreinte amoureuse, car nous ne mettons pas en doute la parfaite vérité de ce qui s'impose à l'assentiment de tous les esprits sains. Or, tous ceux qui recherchent jugent de l’incertain, en le comparant à un présupposé certain par un système de proportions. Toute recherche est donc comparative, et elle use du moyen de la proportion : si l'objet de la recherche se laisse comparer au présupposé par une réduction proportionnelle peu étendue, le jugement d'appréhension est aisé ; mais si nous avons besoin de beaucoup d'intermédiaires, alors naissent la difficulté et la peine. Cela est bien connu dans les mathématiques : les premières propositions s'y ramènent aisément aux premiers principes très bien connus, tandis que les suivantes, parce qu'il leur faut l'intermédiaire des premières, y ont plus de difficulté. Donc toute recherche consiste en une proportion comparative facile ou difficile, et c’est pourquoi l’infini qui échappe, comme infini, à toute proportion, est inconnu. Or, la proportion qui exprime accord en une chose d'une part et altérité d'autre part, ne peut se comprendre sans le nombre. C'est pourquoi le nombre enferme tout ce qui est susceptible de proportions. Donc, il ne crée pas une proportion en quantité seulement, mais en tout ce qui, d'une façon quelconque, par substance ou par accident, peut concorder et différer. Aussi Pythagore jugeait-il avec vigueur que tout était constitué et compris par la force des nombres. Or, la précision des combinaisons dans les choses matérielles et l’adaptation exacte du connu à l'inconnu sont tellement au-dessus de la raison humaine que Socrate estimait qu’il ne connaissait rien que son ignorance ; en même temps que le très sage Salomon affirme que toutes les choses sont difficiles et que le langage ne peut les expliquer. Et un autre inspiré de l'Esprit de Dieu dit que la sagesse est cachée et qu'il n'est homme vivant qui puisse voir le siège de l'intelligence. Si donc il en est ainsi, comme l’affirme le très profond Aristote dans sa Philosophie première, pour les choses qui sont les plus manifestes dans la nature, si nous rencontrons une telle difficulté, comme des hiboux qui essaient de voir le soleil, alors que le désir que nous avons en nous n'est pas vain, il nous faut connaître notre ignorance. Si nous atteignons tout à fait ce but, nous atteindrons la docte ignorance. En effet l’homme dont le zèle est le plus ardent ne peut arriver à une plus haute perfection de sagesse que s'il est trouvé très docte dans l'ignorance même, qui est son propre, et l'on sera d'autant plus docte, que l'on saura mieux qu'on est ignorant. Tel est mon but : la docte ignorance, c'est à en parler quelque peu que j'ai consacré mes efforts.


§ 2 - ÉCLAIRCISSEMENT PRÉLIMINAIRE DES PAGES QUI SUIVENT.

Avant de traiter de la plus grande des doctrines : celle de l'ignorance, je tiens pour nécessaire d'étudier ce que c'est que d'être le plus grand.
J'appelle maximum une chose telle qu'il ne puisse pas y en avoir de plus grande. Or, la plénitude convient à un seul être ; c'est pourquoi l'unité coïncide avec la maximité et elle est aussi entité. Or, si une telle unité est absolue d'une façon universelle, hors de tout rapport et de toute restriction, il est manifeste, puisqu'elle est la maximité absolue, que rien ne lui est opposé. C'est pourquoi le maximum absolu est une chose unique qui est tout, en qui tout est, parce qu'il est le maximum. Comme rien ne lui est opposé, avec lui, en même temps, coïncide le minimum ; c'est pourquoi il est ainsi dans tout. Et parce qu'il est absolu il est en acte tout l'être possible, ne subit des choses aucune restriction et en impose à toutes. Ce maximum que la foi indubitable de toutes les nations révère aussi comme Dieu, sera, dans mon livre premier sur la raison humaine, l'objet que, sans jamais pouvoir le comprendre, je m'efforcerai de rechercher, sous la conduite de celui qui, seul, habite dans une lumière inaccessible. En second lieu comme la maximité absolue est l'entité absolue, par laquelle toutes les choses sont ce qu'elles sont, ainsi est-ce d'elle, que l'on nomme maximum absolu, que vient l'unité universelle d’essence, et, par suite, elle existe à l'état restreint comme univers, parce que son unité s'est restreinte en une pluralité, sans laquelle elle ne peut pas être. Mais bien que, dans son unité universelle, ce maximum embrasse toute chose, de sorte que tout ce qui provient de l'absolu est en lui et que lui est en tout, il ne saurait cependant pas subsister en dehors de la pluralité, dans laquelle il est, parce qu'il n'existe pas sans la restriction et qu'il ne peut pas en être affranchi. Sur ce maximum, qui apparaît comme l'univers, j'ajouterai des remarques : et ce sera mon livre second. En troisième lieu le maximum montrera la nécessité d'un troisième ordre de considérations. En effet, comme l'univers ne subsiste que d'une façon restreinte dans la pluralité, nous rechercherons, dans les choses multiples elles-mêmes, le maximum un, dans lequel l'univers subsiste au degré maximum et le plus parfait, dans sa réalisation et dans sa fin. Et comme cet univers s'unit avec l'absolu, qui est le but universel, parce qu'il est la fin la plus parfaite et qui dépasse toutes nos possibilités, nous ajouterons, sur ce maximum à la fois restreint et absolu, que nous appelons du nom à jamais béni de Jésus, nous ajouterons, dis-je, quelques mots, autant que Jésus lui-même nous aura inspiré. Mais si l'on veut atteindre le sens de ce que je vais dire il faut élever son intelligence plus haut que la force des mots eux-mêmes, et non pas insister sur les propriétés de vocable, car les mots ne peuvent pas être adaptés avec propriété à de si grands mystères intellectuels. Il est nécessaire de se servir d'une façon transcendante des exemples que tracera ma main ; que le lecteur, laissant là les choses sensibles, s'élève aisément à l'intellectualité simple ; j'ai travaillé à chercher cette voie, avec un talent médiocre, mais aussi clairement que j'ai pu, pour ouvrir, en évitant toute rudesse de plume, et mettre au jour aussitôt la racine même de la docte ignorance, quelqu'impossible qu'il soit d'en saisir la vérité précise.

§3. — LA VÉRITÉ PRÉCISE EST INSAISISSABLE

Parce qu'il va de soi qu'il n'y a pas de proportion de l'infini au fini, il est aussi très clair, de ce chef, que, là où l'on peut trouver quelque chose qui dépasse et quelque chose qui est dépassé, on ne parvient pas au maximum simple ; en effet ce qui dépasse et ce qui est dépassé sont des objets finis ; au contraire le maximum simple est nécessairement infini. Quelque objet que l'on me donne, si ce n'est pas le maximum simple lui-même, il est manifeste qu'on pourra toujours m'en donner un plus grand. Et, parce que nous voyons que l'égalité comporte des degrés, de sorte que telle chose soit plus égale à celle-ci qu'à celle-là, à cause des convenances et différences génériques, spécifiques, de lieu, d'influence et de temps, avec les choses qui lui ressemblent, il est clair qu'on ne peut pas trouver deux ou plusieurs objets semblables et égaux à tel point que des objets plus semblables encore ne puissent pas exister en nombre infini. Que les mesures et les objets mesurés soient aussi égaux que l'on voudra, il subsistera toujours des différences. Donc, notre intelligence finie ne peut pas, au moyen de la similitude, comprendre avec précision la vérité des choses. En effet, la vérité n'est pas susceptible de plus ou de moins, mais elle est d'une nature indivisible, et tout ce qui n'est pas le vrai lui-même est incapable de la mesurer avec précision ; ainsi ce qui n'est pas cercle ne peut pas mesurer le cercle, car son être consiste en quelque chose d'indivisible. Donc l'intelligence, qui n'est pas la vérité, ne saisit jamais la vérité avec une telle précision qu'elle ne puisse pas être saisie d'une façon plus précise par l'infini ; c'est qu'elle est à la vérité ce que le polygone est au cercle : plus grand sera le nombre des angles du polygone inscrit, plus il sera semblable au cercle, mais jamais on ne le fait égal au cercle, même lorsqu'on aura multiplié les angles à l'infini, s'il ne se résout pas en identité avec le cercle. Donc, il est clair que tout ce que nous savons du vrai, c'est que nous savons qu'il est impossible à saisir tel qu'il est exactement ; car la vérité, qui est une nécessité absolue, qui ne peut pas être plus ou moins qu'elle est, se présente à notre intelligence comme une possibilité. Donc, la quiddité des choses, qui est la vérité des êtres, est impossible à atteindre dans sa pureté ; tous les philosophes l'ont cherchée, aucun ne l'a trouvée, telle qu'elle est ; et plus nous serons profondément doctes dans cette ignorance, plus nous approcherons de la vérité elle-même.


§4 - LE MAXIMUM ABSOLU EST COMPRIS SANS ÊTRE SAISI ; AVEC LUI COÏNCIDE LE MINIMUM.

Le maximum simple et absolu qui est ce qu'il peut y avoir de plus grand, parce qu'il est trop grand pour pouvoir être saisi par nous puisqu'il est la vérité infinie, est atteint par nous sans que nous puissions le saisir. En effet, comme il n'est pas de nature à admettre un excédent et un excès, il est au-dessus de tout ce qui peut être conçu par nous ; car tous les objets qui sont appréhendés par les sens, la raison ou l'intelligence, diffèrent tellement entre eux et de l'un à l'autre, qu'il n'y a pas entre eux d'égalité précise. Donc l'égalité maxima, celle qui n'a de diversité et de différence avec rien, dépasse toute intelligence ; c'est pourquoi le maximum absolu, puisqu'il est tout ce qui peut être est tout entier en acte, et, comme il est ce qu'il peut y avoir de plus grand, pour la même raison il est ce qu'il peut y avoir de plus petit : n'est-il pas tout ce qui peut être (1) ? Or, le minimum est une chose telle qu'il ne puisse y en avoir de plus petite. Et, comme le maximum est ainsi, il est évident que le minimum coïncide avec le maximum. Pour que cela soit plus clair, que l'on restreigne le maximum et le minimum à la quantité : la quantité maxima est grande au maximum ; la quantité minima est petite au maximum. Que l'on purifie de la quantité le maximum et le minimum en enlevant par l'intelligence le grand et le petit et l'on voit clairement que le maximum et le minimum coïncident. Ainsi en effet le maximum est un superlatif, comme le minimum un superlatif. Donc la quantité absolue n'est pas maxima plutôt que minima, puisqu'en elle le minimum et le maximum coïncident. Donc, les oppositions n'existent que pour les objets qui (2) admettent un excédent et un excès, elles leur conviennent avec des différences, mais en aucune façon elles ne conviennent au maximum absolu, car il est au-dessus de toute opposition. Par suite, comme le maximum absolu est absolument en acte toutes les choses qui peuvent être, tellement en dehors de n'importe quelle opposition que le minimum coïncide dans le maximum, il est, de la même manière, au-dessus de toute affirmation et de toute négation. Et tout ce dont on conçoit l'existence, est et n'est pas, tout aussi bien. Et tout ce dont on conçoit l'inexistence, n'est pas et est, tout aussi bien Mais alors tel objet particulier se trouve être toutes les choses réunies ; toutes les choses réunies se trouvent n'être rien du tout, et ce qui est au maximum est en même temps au minimum. En effet il n'y a aucune différence entre l'affirmation : « Dieu qui est la maximité absolue elle-même, est la lumière » et l'affirmation : « Dieu est au maximum la lumière, lui qui est au minimum la lumière ». En effet la maximité absolue ne serait pas tout le possible en acte, si elle n'était pas infinie, si elle ne bornait pas toutes les choses, et si elle pouvait être bornée par l'une d'elles. Nous allons l'expliquer dans les pages suivantes, grâce à la bonté de Dieu lui-même.
Or, cela dépasse toute notre intelligence, car elle ne peut pas, dans son principe, combiner les contradictoires par la voie de la raison, parce que nous cheminons parmi les objets que nous manifeste la nature elle-même ; et notre intelligence, trébuchant parce qu'elle est loin de cette force infinie, ne peut pas lier des contradictoires, séparés par un infini. Donc, au-dessus de toute démarche de la raison, nous voyons, d'une façon incompréhensible, que la maximité absolue est infinie, que rien ne lui est opposé, et qu'avec elle coïncide le minimum. Mais le maximum et le minimum, tels qu'ils sont employés dans cet ouvrage, sont des termes d'une valeur transcendante, d'une signification absolue, de telle sorte que toutes les choses sont embrassées dans leur simplicité absolue, au-dessus de toute restriction à une quantité de masse ou de force.
(1) Manuscrits de Munich : T = Tegernsee clm. 18711, E = Emmeramensis clm. 14213. Editions : A = 1502, B = 1514, C = 1565.
Dans ce passage, déjà si discuté, le raisonnement ou, si l'on préfère, l'ordre des idées nous semble être le suivant : L'auteur, ne l'oublions pas, veut établir que le maximum est insaisissable. L'égalité maxima, dit-il, celle qui ne comporte aucune différence, même infime, dépasse notre intelligence ; c'est pourquoi le maximum, dont nous avons établi précédemment qu'il est tout ce qui peut-être, est profondément en acte, et je dois le faire coïncider avec le minimum, puisqu'il est tout ce qui peut être et que, par conséquent, il ne peut rien y avoir de plus petit.
Pour notre façon de comprendre non potest majus (minus) esse, nous renvoyons au chap. XIII, livre I : « Circumferentia, quae major esse non potest » = la circonférence qu'il peut y avoir de plus grande. Dans ce tour quelque peu obscur, nous voyons une des caractéristiques de la manière cusienne.
(2) Nous suivons E et T.


§5 - LE MAXIMUM EST UN.

De cela il résulte très clairement que le maximum absolu est intelligible sans qu'on puisse le saisir, et nommable sans qu'on puisse le nommer, comme nous l'enseignerons d'une façon plus manifeste par la suite. Il n'y a pas d'objet que l'on puisse nommer et qui soit tel qu'il n'y en ait pas un plus grand ou un plus petit, parce que les noms sont attribués par un mouvement de la raison aux choses qui admettent un excédent ou un excès. Et puisque toutes les choses sont de la façon la meilleure qu'elles peuvent, du même coup sans le nombre il ne peut pas y avoir de pluralité des êtres. En effet enlevez le nombre et il n'y aura plus de distinction des choses, d'ordre, de proportion, d'harmonie et même de pluralité des êtres. D'ailleurs si le nombre lui-même était infini, puisque alors il serait grand au maximum et qu'avec lui coïnciderait le minimum, tout ce qui vient avant tomberait pareillement. Il revient en effet au même que le nombre soit infini et qu'il soit au minimum. Si donc, en montant dans l'échelle des nombres on parvient en acte à un maximum, cependant parce que le nombre est fini, on ne parvient pas à un maximum tel qu'il ne puisse pas y en avoir de plus grand, car celui-là serait infini. C'est pourquoi il est manifeste que l'ascension du nombre est, en acte, chose finie et qu'en puissance il arriverait à un autre nombre ; mais dans la descente le nombre se comporterait de la même façon ; par soustraction, on peut toujours en donner un plus petit, comme, pour l'ascension, on pouvait en donner un plus grand par addition, les mêmes conséquences se produisent ; sinon on ne trouverait dans les nombres ni distinction entre les choses, ni ordre, ni pluralité, ni excédent, ni excès ; bien plus, il n'y aurait pas de nombre. C'est pourquoi il est nécessaire que, dans le nombre, on arrive à un minimum, tel qu'il ne puisse pas y en avoir de plus petit : l'unité. Et, parce qu'il ne peut rien y avoir de plus petit que l'unité, elle sera un minimum simple, et celui-ci coïncide, comme on le voit tout de suite, avec le maximum. Or, l'unité ne peut pas être un nombre, parce que le nombre, comme il admet un excédent, ne peut en aucune façon être ni un minimum ni un maximum simple ; mais elle est, parce que minimum, le principe de tout nombre, et, parce que maximum, la fin de tout nombre. L'unité est donc absolue ; rien ne lui est opposé, elle est la maximité absolue elle-même ; elle est le Dieu béni. Cette unité, puisqu'elle est maxima, ne peut pas être multipliée, puisqu'elle est tout ce qui peut être. Donc elle ne peut pas devenir elle-même un nombre. Que l'on voie où le nombre nous a amenés : nous comprenons qu'au Dieu que nous ne saurions nommer, convient très exactement l'unité absolue et que Dieu est un de telle sorte qu'il soit en acte tout ce qui peut être. C'est pourquoi l'unité elle-même ne reçoit ni plus ni moins et on ne saurait la multiplier. Aussi la Déité est-elle l'unité infinie. Donc celui qui a dit : « Écoute, Israël : ton Dieu est un» et « vous n'avez qu'un maître et qu'un Père aux cieux» n'aurait rien pu dire de plus vrai ; et celui qui dirait qu'il y a plusieurs dieux, affirmerait très faussement qu'il n'y a ni Dieu ni rien de tout ce qui compose l'univers : on le montrera dans les pages suivantes. En effet, de même que le nombre qui est un être de raison fabriqué par notre faculté de discernement comparative, présuppose nécessairement l'unité, qui est tellement le principe du nombre que, sans elle, il est impossible que le nombre existe ; de même les pluralités des choses, qui descendent de cette unité infinie, sont avec elle dans un rapport tel que sans elle, elles ne pourraient pas être ; en effet comment seraient-elles sans être ? Or, l'unité absolue est entité ; nous le verrons plus loin.


§6 - LE MAXIMUM EST LA NÉCESSITÉ ABSOLUE.

On a montré, dans ce qui précède, que toutes les choses, sauf le seul maximum simple, sont finies et limitées par rapport à lui. Mais le fini, le limité a un commencement et une fin ; or, on ne peut pas dire que le maximum soit plus grand qu'un fini donné et qu'il soit fini, même si, de cette façon, on progresse toujours et jusqu'à l'infini, car dans les excédents et les excès la progression à l'infini ne peut pas se faire en acte, sinon le maximum serait de la nature des objets finis ; donc, le maximum est nécessairement en acte le principe et la fin de tous les objets finis. En outre rien ne pourrait être si le maximum simple n'existait pas ; en effet, comme tout objet qui n'est pas le maximum est fini, il dérive d'un principe ; or, il sera nécessaire qu'il dérive d'un objet autre que lui, autrement si c'était de lui-même, il aurait été, avant même d'être, et il n'est pas possible, comme la règle le montre, que de principe en cause on aille jusqu'à l'infini. Donc, le maximum simple sera ce sans quoi rien ne peut exister. En outre restreignons le maximum à l'être et disons : rien n'est en opposition à l’être au maximum (1), donc ni l’être ni l’être au minimum ; comment donc peut-on comprendre que le maximum puisse ne pas être, quand être au minimum est être au maximum ? De plus on ne peut comprendre d'aucun objet qu'il soit sans l’être. Or, l'être absolu ne peut être autre chose (2) que le maximum absolu. Donc, on ne peut comprendre d'aucun objet qu'il soit sans le maximum. En outre la vérité maxima est le maximum absolu ; or, ce qui est vrai au maximum est que le maximum simple lui-même soit, ou qu'il ne soit pas, ou qu'il soit et ne soit pas, ou que ni il ne soit, ni il ne soit pas ; on ne peut ni dire ni penser davantage ; donc, on peut me dire n'importe laquelle de ces propositions comme vraie au maximum, ma démonstration est faite, car j'ai la vérité maxima, c'est-à-dire le maximum simple. Par suite bien que dans les prémisses on ait exprimé que ce nom Être ou n'importe quel autre n'est pas le nom précis du Maximum — et n'est-il pas au-dessus de tout être qu'on puisse nommer ? — cependant on doit lui reconnaître qu'il est au maximum et de façon telle qu'on ne puisse pas le nommer par le nom maximum au-dessus de tout être qu'on puisse nommer.
Pour de telles raisons et une infinité de raisons supérieures analogues la docte ignorance voit que le maximum simple existe nécessairement, de telle sorte qu'il est l'absolue nécessité. Or, il a été prouvé que le maximum simple ne peut être qu'un, donc il est très vrai que le maximum est un.
(1) Nous lisons maxime esse. (2) Nous suivons E et T.

§ 7 - DE L'ÉTERNITÉ TRINE ET UNE.

Il n'y eut jamais aucune nation qui ne servît pas Dieu et ne le reconnût pas pour le maximum absolu. Nous savons que Minar dans ses Antiquités a noté : « Les Sisséniens adoraient par-dessus tout l'unité. » Or, le très illustre Pythagore dont l'autorité était inébranlable de son temps, estimait que cette unité est trine. Explorant la vérité de ce jugement, tout en portant plus haut notre esprit, raisonnons conformément aux prémisses. Ce qui précède toute altérité est éternel, personne n'en doute : l'altérité en effet c'est la mutabilité, or, tout ce qui précède naturellement la mutabilité est immuable, donc éternel. Mais l'altérité est composée de l'un et de l'autre, et c'est pourquoi l'altérité, comme le nombre, est postérieure à l'unité. Donc l'unité est, par nature, antérieure à l'altérité, et, puisqu'elle la précède naturellement, l'unité est éternelle.
En outre toute inégalité se compose d'une égalité plus un excédent. Donc l'inégalité est, par nature, postérieure à l'égalité, ce que l'on peut prouver très solidement par résolution. En effet toute inégalité se résout en une égalité ; car l'égal se trouve entre le plus grand et le plus petit. Si donc on enlève ce qui dépasse on aura l'égal ; et si, au contraire, on a eu un plus petit, qu'on enlève du reste ce qui dépasse et on obtiendra un égal. Et cela on pourra le faire jusqu'à ce que, par des diminutions, l'on soit parvenu à des éléments simples (l). Il est donc évident que toute inégalité se ramène, par des diminutions, à une égalité. Par conséquent l'égalité précède naturellement l'inégalité. Mais inégalité et altérité vont ensemble par nature. En effet où il y a inégalité, au même endroit il y a nécessairement altérité et inversement. C'est en effet entre deux choses au moins, qu'il y aura altérité. Or, ces choses, par rapport à l'une d'elles, feront un double, c'est pourquoi il y aura inégalité. Donc, altérité et inégalité iront ensemble par nature, surtout puisque la dualité est la première altérité et la première inégalité ; mais on a prouvé que l'égalité précède par nature l'inégalité, donc du même coup l'altérité ; c'est pourquoi l'égalité est éternelle.
En outre si, de deux causes, l'une a été antérieure à l'autre, l'effet de la première sera par nature antérieur à l'effet de la seconde ; or, l'unité est soit connexion, soit cause de connexion. C'est pour cela en effet que l'on dit certaines choses « connexes » parce qu'elles sont unies. La dualité, elle, est soit division, soit cause de division. La dualité en effet est la première division. Si donc l'unité est cause de connexion, la dualité est cause de division. Donc, comme l'unité est antérieure par nature à la dualité, ainsi la connexion est antérieure par nature à la division. Mais la division et l'altérité vont ensemble, par nature, et c'est pourquoi la connexion, comme l'unité, est éternelle, puisqu'elle est antérieure à l'altérité. Il a donc été prouvé, puisque l'unité est elle-même éternelle et que l'égalité est éternelle, que, de la même manière, la connexion est éternelle. Mais il ne peut pas y avoir plusieurs éternels. Si en effet il y avait plusieurs éternels, alors, puisque l'unité précède toute pluralité, il y aurait quelque chose, d'antérieur par nature à l'éternité, ce qui est impossible. En outre s'il y avait plusieurs éternels, l'un manquerait à l'autre, aussi aucun d'entre eux ne serait parfait, et il y aurait ainsi un éternel, qui ne serait pas éternel, puisqu'il ne serait pas parfait ; cela étant impossible, il ne se peut pas qu'il y ait plusieurs éternels ; mais parce que l'unité est éternelle, l'égalité est éternelle, et de même !a connexion : donc unité, égalité et connexion, sont une seule chose. Et voici bien cette unité trine que Pythagore, le premier de tous les philosophes, l'honneur de l'Italie et de la Grèce, a enseignée à notre adoration. Mais ajoutons encore quelques mots plus précis sur la génération de l'égalité par l'unité.
(l) L'élément simple c'est celui oui ne comporte pas en lui d'inégalité. c'est l’égalité absolue. V. la suite.


§8 - DE LA GÉNÉRATION ÉTERNELLE.

Montrons maintenant très rapidement que, par l'unité, est engendrée l'égalité de l'unité, et, de plus, que la connexion procède de l'unité et de l'égalité de l'unité. Unité est synonyme de ontité, du mot grec ??, qui se dit en latin ens, et l'unité est entité. Dieu en effet est l'entité même des choses, car il est le principe de l’essence, et c’est pourquoi il est entité. Or, égalité de l'unité est synonyme d'égalité de l'entité, c'est-à-dire à' égalité de l'essence ou de l'existence. Or, l'égalité de l'essence est ce qui dans une chose n'est pas susceptible de plus et de moins, de trop et de trop peu. En effet si elle est en plus qu'il ne faut dans une chose, c'est un monstre, et si elle est en moins, il n'y a pas non plus de génération de l'égalité par l'unité ; ce qui apparaît clairement, lorsqu'on étudie la nature de la génération : en effet la génération est soit la répétition de l'unité, soit la multiplication de la même nature par le père, par procession dans un fils. A la vérité cette sorte de génération ne se trouve que dans les seules choses caduques ; au contraire la génération de l'unité par l'unité est une répétition unique de l'unité, c'est-à-dire une fois l'unité ; et si je multiplie l'unité deux fois, trois fois ou davantage, l'unité procréera d'elle-même autre chose : un binaire, un ternaire, ou un autre nombre ; mais l'unité répétée une fois seulement engendre l'égalité de l'unité, ce qui ne peut se comprendre autrement que par l'engendrement de l'unité par l'unité, et, en vérité, cette génération est éternelle.


§ 9 - PROCESSION ÉTERNELLE DE LA CONNEXION.

De même que la génération de l'unité par l'unité est une répétition unique de l'unité, ainsi la procession de l'une et de l'autre est une répétition de la répétition de cette unité, ou, si on préfère, l'unition de l'unité et de l'égalité de l'unité elle-même. Or, on appelle procession une sorte d'extension de l'un dans l'autre, comme, lorsque deux choses sont égales, une certaine égalité s'étend, pour ainsi dire, de l'une à l'autre pour les unir et les lier d'une façon quelconque ; c'est donc à bon droit que l'on dit de la connexion qu'elle procède de l'unité et de l'égalité de l'unité, et en effet il n'y a pas de connexion d'une chose seule, mais l'unité procède de l'unité dans l'égalité et de l'égalité de l'unité dans l'unition. Aussi est-ce à juste titre qu'on dit qu'elle procède des deux puisqu'elle s'étend, d'une certaine manière, de l'une à l'autre.
Mais nous disons que la connexion n'est engendrée ni par l'unité ni par l'égalité de l'unité parce qu'elle ne naît de l'unité ni par répétition, ni par multiplication et, bien que l'égalité de l'unité naisse de l'unité et que la connexion procède de l'une et de l'autre, c'est une seule et même chose que l'unité, l'égalité de l'unité et la connexion qui procède des deux, comme si on appelait la même chose ceci, cela, le même (hoc, id, idem). Ce qui est appelé cela (id) est rapporté au premier et ce qui est appelé le même (idem) lie l'objet rapporté et l'unit au premier. Si donc sur le pronom id on avait formé le mot idité pour que nous pussions dire unité, idité, identité, idité marquant une relation avec l'unité, et identité désignant une connexion de l'idité et de l'unité, ces termes conviendraient d'assez près à la trinité. Sans doute nos très saints docteurs ont appelé Père l'unité, Fils l'égalité et Esprit-Saint la connexion ; mais ils l'ont fait à cause d'une similitude avec les objets caduques. En effet dans le père et dans le fils il y a une nature commune, qui est unique, et, aussi, par l'effet même de la nature, le fils est égal au père ; car il ne se trouve ni plus ni moins d’humanité dans le fils que dans le père et, entre eux, il y a une certaine connexion. En effet l'amour naturel lie l'un à l'autre et cela à cause de la similitude de la même nature qui est en eux, et qui descend du père dans le fils ; et pour cela même il aime son fils plus qu'un autre homme, parce qu'il lui est conforme en humanité. C'est d'après une telle similitude, si éloignée soit-elle, que l'unité a été appelée Père, l'égalité Fils et la connexion Amour ou Esprit Saint, en considération seulement des créatures, comme nous le montrerons plus bas, quand nous en serons là. Et voici bien, à mon avis, d'après l'enquête pythagoricienne, l'enquête très manifeste sur la trinité dans l'unité et l'unité dans la trinité à jamais adorables.

§ 10 - COMMENT L'INTELLIGENCE DE LA TRINITÉ DANS

Cherchons maintenant ce que veut dire Martianus, lorsqu'il nous apprend que la philosophie qui voulait s'élever à la compréhension de cette trinité a vomi cercles et sphères. On a montré ci-dessus que le maximum infiniment simple est unique et que la représentation de corps la plus parfaite, comme la sphère, n'en est pas un, ni celle d'une surface, comme le cercle, ni celle de lignes droites, comme le triangle, ni celle de la simple rectitude, comme la ligne droite ; mais lui-même est au-dessus de tout cela, tant et si bien qu'il faut nécessairement vomir ce que l'on atteint grâce aux sens à l'imagination ou à la raison, au moyen des organes naturels, et parvenir à l'intelligence la plus simple et la plus abstraite, où toutes choses sont l'Unité, où la ligne droite est un triangle, le cercle une sphère (1), l'unité une trinité, et inversement, où l'accident est la substance, le corps l'esprit, le mouvement le repos et ainsi de suite pour tout le reste ; et dès lors que l'on comprend que tout objet dans l'Unité elle-même est l'Unité on comprend que l'Unité elle-même est toutes choses et que, par conséquent, en elle-même, tout objet est toutes choses. Et l'on n'a pas vomi complètement la sphère, le cercle ..., si l'on ne comprend pas que l'unité suprême elle-même est nécessairement trine ; en effet on ne pourra en aucune façon la comprendre tout à fait comme suprême, si on ne la comprend pas comme trine, pour user d'exemples qui conviennent à la chose.
Nous voyons que l'acte d'intelligence, dans son unité, se compose de l'être intelligent, de l'objet intelligible et du fait de comprendre. Si donc de ce point de départ : l'être intelligent, on veut se transporter jusqu'au maximum et dire que le maximum est l'être intelligent au maximum, et si l'on n'ajoute pas que lui-même est l'objet intelligible au maximum, et le fait de comprendre au maximum, on n'a pas une conception exacte de l'unité maxima et parfaite. Si en effet l'unité est l'intellection maxima et parfaite qui, sans ces trois composantes, ne pourra être ni intellection, ni intellection parfaite, il n'a pas une conception exacte de l'unité, celui qui n'atteint pas la trinité de l'unité elle-même. Pas d'unité en effet sans trinité, car le mot exprime indivision, discernement et connexion. L'indivision, en vérité, vient de l'unité, de même le discernement, de même aussi l'union ou connexion ; donc l'unité maxima n'est pas autre chose qu'indivision, discernement et connexion, et, comme elle est indivision, elle est éternité sans commencement, de même que l'éternel ne s'est séparé de rien ; comme elle est discernement elle vient d'une éternité immuable ; et comme elle est connexion ou union elle procède des deux. Donc lorsque je dis : « L'unité est maxima » j'exprime la trinité. En effet, en disant « l'unité », j'exprime le commencement sans commencement ; « maxima », le commencement qui sort du commencement et lorsque je dis, grâce au verbe, qu'il y a là une copulation et une union, j'exprime la procession qui vient des deux termes. Si donc il a été très manifestement prouvé plus haut qu'il n'y a qu'un maximum, parce que minimum, maximum et connexion sont une seule chose, et, ainsi, que l'unité elle-même est à la fois minima, maxima et union, de là résulte comment il est nécessaire à la philosophie de vomir tout ce qu'on obtient par l'imagination et le raisonnement, si elle veut comprendre, par l'intellection simple, que l'unité maxima est trine. Cependant tu t'étonnes de ce que j'ai dit : alors qu'il est nécessaire que celui qui veut appréhender le maximum par l'intellection simple dépasse les différences et les diversités des choses, n'ai-je pas placé la ligne, la superficie, le cercle et la sphère dans le maximum ? Mais ainsi, ma main qui s'efforcera de t'amener à aiguiser ton intelligence, le fera plus facilement avec sûreté ; tu verras que toutes ces idées sont nécessaires et très justes, que, très directement, lorsque, du symbole, tu te seras élevé à la vérité, en portant ton intelligence très haut au-dessus des mots, elles t'amèneront à une étonnante félicité ; car, dans la docte ignorance, tu progresseras sur ce chemin où, autant qu'il est permis à un homme d'un zèle ardent, qui s'est élevé selon les forces de la nature humaine, tu pourras voir le maximum lui-même, unique et suprême, qui dépasse toute compréhension : Dieu, dans son unité et sa trinité à jamais bénies.
(l) A, B, C : la ligne est triangle, cercle et sphère.

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cusa

Biographie résumée de Jean Delumeau

Ce théologien allemand, qui finit cardinal, s’efforça de concilier la primauté pontificale avec les thèses conciliaires et travailla à l’union de l’Église romaine avec les Églises orthodoxes. Mais son nom retient surtout l’attention aujourd’hui en raison de son ouvrage La docte ignorance (1440) qui passa inaperçu en son temps. Or y figuraient des conceptions astronomiques qui annonçaient dès le milieu du XVe siècle la 'nouvelle astronomie' qui allait s’imposer plus tard avec Copernic, Kepler et Galilée. (Jean Delumeau, Nicolas de Cues, Célébrations nationales 2001, Min. de la Cult. et de la Commun., Fr.)

 

 

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