Cicéron. de fato.
CICERON TRAITÉ DU DESTIN.
oeuvres Cicéron sous la direction de
NISARD, 1841
I. --- Cette question appartient à la doctrine des moeurs
(gehthos pour les Grecs) ; ce nom de doctrine des moeurs est celui
que nous donnons d'ordinaire à cette partie de la philosophie;
mais, pour enrichir notre langue, on peut être reçu
à l'appeler la morale.
Il faut aussi faire connaître la nature et les règles
des propositions que les Grecs nomment axiomes. Lorsqu'elles ont
l'avenir pour objet et pour matière, ce qui peut être
ou n'être pas, il est fort embarrassant de se prononcer sur
leur valeur; c'est la question philosophique des possibles , question
toute du ressort de la logique, que j'appelle l'art de raisonner.
Dans mes livres de la Nature des Dieux et de la Divination, j'avais
suivi la méthode académique, qui laisse les deux sentiments
opposés se produire dans toute leur force, sans interruption,
et permet ainsi à chacun de reconnaître facilement
quelle opinion semble la plus vraisemblable, et de se déclarer
pour elle. Mais aujourd'hui une circonstance fortuite m'empêche
d'introduire cette méthode dans mon traité du Destin.
J'étais à Pouzzol en même temps que Hirtius,
consul désigné, l'un de mes meilleurs amis, et qui
cultivait alors avec beaucoup d'ardeur l'art qui a rempli ma vie.
Nous étions le plus souvent ensemble, occupés surtout
à rechercher par quels moyens on pourrait ramener dans l'État
la paix et la concorde. César était mort, et de tous
côtés il nous semblait voir des semences de dissensions
nouvelles; nous pensions qu'on devait se hâter de les étouffer,
et ces graves soucis occupaient à eux seuls presque tous
nos entretiens.
Nous n'eûmes point d'autre pensée en plus de vingt
rencontres; mais un jour où nous trouvâmes plus de
liberté, et où nous fûmes moins empêchés
par les visiteurs que d'ordinaire, les premiers moments de notre
entrevue furent donnés à nos préoccupations
habituelles, et à cet échange en quelque façon
obligé de nos pensées sur la paix et le repos public.
II. Quand nous eûmes achevé,
Eh bien! me dit Hirtius,
les exercices oratoires, que vous n'avez pas abandonnés,
j'espère, ont donc cédé la première
place à la philosophie? j'aimerais à vous entendre
en traiter quelque point. - Je suis prêt, lui répondis-je,
à vous satisfaire, ou à vous entendre vous-même.
Mais vous avez bien raison de penser que je n'ai point renoncé
à ces exercices oratoires qui ont redoublé votre zèle,
m'a-t-on dit, alors que déjà votre ardeur était
extrême; et d'ailleurs, les sujets qui m'occupent maintenant
ne sont pas de nature à affaiblir, mais plutôt à
vivifier l'éloquence. Je vois entre elle et le genre de philosophie
que je cultive une fort étroite alliance; l'orateur emprunte
à l'Académie la finesse et la force de la pensée,
et lui rend en retour l'abondance et les ornements du langage. Je
crois être assez initié aux secrets de ces deux arts;
c'est donc à vous de me dire aujourd'hui quelle sorte de
fruits vous voulez goûter. - Vous ne pouvez rien m'offrir
de plus agréable et je reconnais là votre exquise
bonté, toujours si prompte à satisfaire mes voeux.
Mais je sais ce que vous pensez de l'éloquence; plus d'une
fois j'ai pu jouir de votre talent, et j'espère en jouir
encore ; tandis que vos Tusculanes viennent de m'apprendre que vous
avez adopté l'habitude académicienne de discuter et
réfuter quelque proposition que ce fût.
Je voudrais en faire l'essai, et vous donner un sujet, si vous le
permettez. - Tout ce qui peut vous être agréable, lui
dis-je, est fait pour me plaire. Mais, vous le savez, ce n'est pas
un Grec que vous allez entendre, c'est un homme qui ne se hasarde
pas avec trop de confiance à ce difficile exercice, et qui
depuis longtemps a été distrait de ces études.
- Je saurai vous entendre comme je sais vous lire, me répondit-il.
Commencez donc---.
III. --- Examinons ces exemples.
En ce qui touche les uns, comme
le poète Antipater, l'influence du solstice d'hiver sur la
naissance, la maladie simultanée de deux frères, l'urine,
les ongles, et tant d'autres du même genre, il faut reconnaître
une certaine sympathie naturelle que, pour ma part, je suis loin
de nier; mais je n'y vois point la marque de la fatalité.
Pour ce qui regarde les autres, on y rencontre certainement quelques
coups du sort, comme dans les aventures de ce naufragé, d'Icadius
et de Daphitas. Posidonius même (j'en demande pardon à
mon maître) me semble en tirer quelques-ans de son cru, car
il en est, il faut bien le dire, qui sont de toute invraisemblance.
Quoi, si la destinée de Daphitas était de tomber de
cheval et de mourir de sa chute, fallait-il l'entendre d'une chose
qui n'avait du cheval que le nom? L'oracle avertit Philippe de se
défier d'un quadrige : raisonnablement était-il question
du quadrige gravé sur la garde de l'épée de
son meurtrier? Est-ce d'ailleurs cette garde d'épée
qui lui a donné la mort? Est-ce donc un événement
bien merveilleux que ce naufragé, dont on ne nous dit pas
le nom, soit tombé dans un ruisseau? et cependant, au rapport
de notre auteur, c'est dans les flots que l'oracle l'avait condamné
à périr. Quant à l'histoire du brigand Icadius,
je déclare que je n'y aperçois aucun effet du Destin
; car Posidonius ne nous dit pas qu'on lui ait rien prédit.
Qu'y a-t-il d'étonnant qu'une pierre se soit détachée
de la caverne pour lui rompre les jambes? Je crois que, quand même
Icadius n'aurait pas été dans la caverne, la pierre
n'en fût pas moins tombée. Car, ou il n'y a absolument
rien de fortuit, ou cet accident peut s'expliquer par le hasard.
Voici la question que je fais, et qui s'étend fort loin :
supposons que le Destin n'ait aucune influence, qu'il n'existe pas,
qu'il n'en soit pas même question, et que tous les événements,
ou presque tous, arrivent par hasard, fortuitement, sans motif assignable,
les choses se passeraient-elles autrement qu'elles ne se passent
maintenant? A quoi bon le Destin, quand on peut, sans y recourir,
expliquer toutes choses ou par la nature ou par le hasard?
IV. Mais en voilà assez sur le livre de Posidonius;
il
nous serait peu bienséant d'en poursuivre trop loin la critique
- revenons aux pièges de Chrysippe. J'attaquerai d'abord
le fameux chapitre de la sympathie, et je prendrai ensuite chacun
des autres à partie.
Nous voyons combien il y a de différence entre les climats;
les uns sont salubres, les autres pestilentiels; ici l'on rencontre
des tempéraments lymphatiques; les humeurs regorgent; plus
loin, il n'y a que maigreur et sécheresse. On n'aurait jamais
signalé toutes ces variétés de climat. À
Athènes, l'air est vif, et l'on croit que c'est ce qui donne
tant d'esprit aux Athéniens; à Thèbes, il est
épais, et les Thébains sont lourds et robustes. Cependant
ce n'est pas cet air vif qui amènera un disciple à
Zénon, à Arcésilas ou à Théophraste,
et cet air épais n'engagera pas un athlète à
rechercher plutôt la victoire à Némée
qu'aux jeux Isthmiques. Imaginez tout ce que vous voudrez, vous
ne parviendrez pas à me prouver que c'est l'influence des
lieux qui me fait promener sous le portique de Pompée plutôt
qu'au champ de Mars, avec vous plutôt qu'avec tout autre,
aux ides, et non pas aux kalendes. La nature des lieux a donc une
certaine influence, mais qui est incontestablement restreinte; il
en est de même de l'influence des astres ; je vous accorderai,
si vous le voulez, qu'on en voit quelques effets, mais très
certainement elle ne s'étend pas à toutes les choses
humaines. Mais, nous dit Chrysippe, ne remarquez-vous pas combien
les goûts et les caractères des hommes offrent de variété?
les uns aiment ce qui est doux, les autres ce qui a un peu d'amertume;
les uns sont voluptueux, colères, cruels, présomptueux;
les autres ont pour ces vices un éloignement naturel. Ainsi
donc, puisque d'homme à homme l'on trouve tant de différences,
n'est-il pas conséquent de rapporter tous ces tempéraments
divers à des causes opposées?
V. Ce raisonnement de Chrysippe prouve qu'il ne comprend pas de
quoi il s'agit, et quelle est la position de la question. Car, de
ce que les hommes éprouvent certaines inclinations déterminées
par des causes naturelles et précédentes, il ne s'ensuit
pas que nos volontés et nos impulsions propres soient déterminées
par de semblables causes. S'il en était ainsi, rien ne serait
en notre pouvoir. Nous avouons qu'il ne dépend pas de nous
d'avoir l'esprit fin ou épais, d'être débiles
ou robustes; mais qui voudrait conclure de là qu'il n'est
pas même en notre pouvoir de nous asseoir ou de nous promener,
prouverait qu'il ne sait ce que c'est que de tirer une conséquence.
Car s'il est vrai que des causes naturelles nous rendent ingénieux
ou lourds d'esprit, forts ou débiles, il ne s'ensuit en aucune
sorte que des causes irrésistibles nous déterminent
à nous promener ou à nous asseoir, par exemple, et
règlent à l'avance toutes nos actions. Stilpon, ce
philosophe mégarique, était, à ce que l'on
nous rapporte, un homme fort ingénieux, et jouissait, de
son temps, d'une assez belle renommée. Nous pouvons voir,
dans les propres écrits de ses amis, qu'il éprouvait
une vive inclination pour le vin et les femmes; et ce n'est pas
pour le décrier qu'ils en parlent, mais plutôt pour
le louer; car ils ajoutent qu'il avait tellement dompté et
subjugué cette nature vicieuse par la force de la discipline,
que jamais homme au monde ne le surprit dans l'ivresse ou agité
de mauvaises passions. Bien mieux, ne savons-nous pas le jugement
que porta un jour de Socrate le physionomiste Zopyre, qui faisait
profession de connaître le tempérament et le caractère
des hommes à la seule inspection du corps, des yeux, du visage,
du front? Il déclara que Socrate était un sot et un
niais, parce qu'il n'avait pas la gorge concave, parce que tous
ses organes étaient fermés et bouchés; il ajouta
même que Socrate était adonné aux femmes; ce
qui, nous dit-on, fit rire Alcibiade aux éclats. Les dispositions
vicieuses peuvent être produites par des causes naturelles;
mais les détruire et les déraciner complètement,
à ce point que l'âme où elles régnaient
d'abord en soit à jamais affranchie, ce n'est pas là
le fait de la nature, mais l'oeuvre de la volonté, de l'énergie,
d'une constante discipline, toutes choses qui sont anéanties,
si l'on parvient à établir l'empire du destin sur
le fondement de la divination.
VI. Si vous admettez une divination, il faut nous dire sur quelles
observations certaines elle repose; j'appelle observations certaines
ce que les Grecs nomment théorèmes. Je ne croirai
jamais que sans leur secours il soit possible d'exercer aucun art,
et en particulier l'art de prédire l'avenir. Les astrologues
ont donc certaines règles que l'expérience leur a
fournies, celle-ci, par exemple : «Celui qui est né
au lever de la Canicule ne mourra pas dans la mer.» Prenez
bien garde, Chrysippe, de trahir vous-même votre propre cause,
que vous avez à soutenir contre les rudes attaques de Diodore,
un vigoureux dialecticien. Si l'on doit tenir pour vraie cette proposition
générale : «Celui qui est né au lever
de la Canicule ne mourra pas dans la mer,» il faudra conséquemment
reconnaître la vérité de celle-ci: «Si
Fabius est né au lever de la Canicule, Fabius ne mourra pas
dans la mer.» Conséquemment encore, il impliquerait
contradiction de dire : «Fabius est né au lever de
la Canicule, et Fabius mourra dans la mer;» et comme on suppose
comme certain que Fabius est né au lever de la Canicule,
il impliquerait aussi contradiction de dire : «Fabius existe,
et Fabius mourra dans la mer.» Cette dernière énonciation
: «que Fabius existe, et qu'il mourra dans la mer; »
renferme donc à la fois une contradiction et une impossibilité.
Donc lorsque vous dites : «Fabius mourra dans la mer,»
vous parlez d'une chose qui est impossible. Donc enfin, tout ce
que l'on dit de l'avenir, contrairement à la vérité,
est impossible.
VII. Mais c'est là, Chrysippe, une conséquence que
vous n'acceptez nullement, et c'est sur ce point que Diodore vous
livre le plus terrible combat. Selon lui, il n'y a de possible que
ce qui est vrai actuellement, ou sera vrai un jour; et il soutient
que tout ce qui doit être sera nécessairement, et que
tout ce qui ne doit pas être, est impossible. Vous prétendez,
vous, que ce qui ne doit pas être est cependant possible;
qu'il est possible, par exemple, de briser ce joyau, quoique pourtant
on ne doive jamais le rompre; et vous tenez qu'il n'était
point nécessaire que Cypsélus régnât
à Corinthe, quoique depuis mille ans l'oracle d'Apollon eût
prédit son règne. Mais si vous ajoutez une foi entière
à ces prédictions divines, vous serez contraint d'avouer
que tout ce que l'on dit de l'avenir, contrairement à la
vérité, est impossible; comme si l'on disait, par
exemple : «Scipion l'Africain sera maître de Carthage;»
vous conviendrez aussi que lorsqu'on prédit l'avenir tel
qu'il doit être, lorsqu'on parle d'un événement
qui véritablement arrivera, l'événement devra
nécessairement arriver. Mais ce sont là toutes les
maximes de Diodore, qui sont ennemies des vôtres. Si l'on
doit tenir pour vraie une proposition de cette sorte: «Celui
qui est né au lever de la Canicule ne mourra pas dans la
mer,» et si ce qu'affirme la première partie de la
proposition est nécessaire (tout ce qui est vrai dans le
passé est nécessaire; Chrysippe en convient lui-même,
malgré le sentiment de son maître Cléanthe;
car ce qui est fait est immuable; le vrai dans le passé ne
peut plus devenir le faux); si, disons-nous, ce qu'affirme la première
partie de la proposition est nécessaire, la conséquence
est pareillement nécessaire. Chrysippe n'admet pas cette
nécessité dans tous les cas. Mais cependant si une
cause naturelle s'oppose à ce que Fabius meure dans la mer,
il est impossible que Fabius périsse dans la mer.
VIII. Voilà qui embarrasse fort, Chrysippe; que répond-il ?
que sans doute les Chaldéens et tous les devins se trompent
en employant cette forme de proposition, et qu'ils ne doivent pas
dire : «Celui qui est né au lever de la Canicule ne
mourra pas dans la mer, » mais plutôt : «Il n'est
pas d'homme qui soit né au lever de la Canicule, et qui doive
mourir dans la mer.» O plaisante hardiesse ! pour ne point
prêter le flanc à Diodore, le voilà qui veut
apprendre aux Chaldéens à énoncer leurs théorèmes.
Mais si les Chaldéens doivent introduire dans leur langage
la négation absolue de certaines liaisons de choses, au lieu
d'affirmer absolument la liaison de certaines choses, pourquoi la
médecine, la géométrie et tous les autres arts
ne suivraient-ils pas la même méthode? Le médecin,
en première ligne, ne donnera pas au fruit de son expérience
la forme suivante : «Celui dont le pouls bat de telle façon,
a la fièvre; » mais il dira plutôt : «
Il n'y a point d'homme dont le pouls batte de telle façon,
et qui n'ait la fièvre.» Le géomètre
ne dira pas non plus : «Les grands cercles de la sphère
se coupent par le milieu, » mais bien : «Il n'y a point
sur la sphère de grands cercles qui ne se coupent par le
milieu.» Enfin il n'est pas au monde une seule proposition
qui ne puisse se transformer de telle sorte qu'au lieu d'affirmer
une liaison, on nie un rapport. Et ce n'est pas sa seule transformation
qu'on puisse faire subir à l'énoncé des théorèmes.
Nous disions d'abord : «Les grands cercles de la sphère
se coupent par le milieu;» nous pouvons dire : «S'il
y a des grands cercles sur la sphère; » ou bien encore:
«Puisqu'il y a des grands cercles sur la sphère.»
On peut donner vingt formes diverses à une proposition, mais,
de toutes, la plus bizarre est celle dont Chrysippe espère
que les Chaldéens se voudront contenter par amour pour le
Stoïcisme. Le malheur est que pas un d'eux ne veut apprendre
ce beau langage; car il est plus difficile d'étudier tous
ces détours et ces finesses, que d'observer le lever et le
coucher des astres.
IX Mais revenons à la question des possibles,
si vivement
débattue par Diodore; et demandons-nous quelle valeur logique
il faut attribuer au possible. Diodore prétend qu'il n'y
a de possible que ce qui est vrai actuellement ou le deviendra un
jour. Penser ainsi, c'est déclarer qu'il n'arrivera rien
qui ne soit nécessaire, et que tout ce qui est possible est
actuellement réel, ou le sera un jour; ce qui implique que
l'on ne peut pas plus changer ce qui doit être que ce qui
a été. Toute la différence, c'est que l'on
voit clairement que le passé est immuable; tandis que l'on
ne croit pas toujours qu'il en soit de même de l'avenir, qui
parfois se dérobe. Lorsqu'on voit un homme atteint d'une
maladie mortelle, on reconnaît que véritablement il
mourra de cette maladie; mais si un médecin nous en disait
autant d'un malade moins gravement attaqué, et qu'il dît
vrai, la mort n'en arriverait pas moins certainement. Il est donc
clair que l'on ne peut rien changer à l'avenir, et que les
faits y sont immuablement marqués. Quand je dis : «Scipion
mourra, » j'affirme une chose qui, bien que future, ne peut
en aucune sorte n'être pas vraie; car je parle d'un homme
qui nécessairement doit mourir. Si l'on avait ajouté
: «Scipion mourra de nuit dans son lit, de mort violente,
» on aurait dit vrai, car on aurait affirmé une chose
qui devait être; et la preuve qu'elle devait être, c'est
qu'effectivement elle est arrivée. Cette proposition : «Scipion
mourra, » n'était pas plus vraie que celle-ci : «Il
mourra de telle mort; » Scipion devait nécessairement
mourir, mais tout aussi nécessairement il devait mourir de
telle façon; et cet événement futur : «Scipion
sera tué,» n'était pas plus douteux que ne l'est
aujourd'hui ce fait accompli : « Scipion a été
tué.» Cela étant, il n'y a plus de raison pour
qu'Épicure redoute le Destin, demande à ses atomes
d'en affranchir le monde, leur prête un mouvement de déclinaison,
et s'engage en même temps en deux difficultés inextricables
: l'une de supposer des faits qui n'ont point de cause, ce qui va
directement contre ce principe . «Rien ne se fait de rien,»
principe défendu par tous les physiciens et par Epicure lui-même;
la seconde, d'admettre que de deux atomes portés dans le
vide, l'un suit la ligne directe, et l'autre de lui-même s'en
écarte. Épicure peut fort bien accorder que toute
proposition est vraie ou fausse, sans craindre pour cela que tout
arrive nécessairement par l'effet du Destin. Ce n'est pas
en vertu de causes éternelles, et qui aient leur racine dans
l'ordre nécessaire du monde, que cette proposition est vraie
: «Carnéade descend à l'Académie, »
et cependant elle n'est pas vraie sans cause; mais il y a une différence
entre les causes fortuites qui influent sur la production d'un fait,
et les causes efficientes qui le déterminent, en vertu de
l'ordre immuable de la nature. Il a toujours été vrai
qu'Épicure mourrait à soixante-douze ans, sous l'archonte
Pytharatus; cependant il n'y avait point de causes fatalement nécessaires
pour qu'il en fût ainsi : mais, puisque l'événement
est arrivé, de tout temps il est certain. Ceux qui disent
que l'avenir est immuable, et que ce qui doit être ne peut
pas ne pas être, sont loin de conclure que par conséquent
le Destin gouverne le monde; ils ne font qu'expliquer la force des
termes. Mais ceux qui admettent une série de causes éternellement
enchaînées, dépouillent l'homme de sa volonté
libre, et le font l'esclave du Destin. J'en ai dit assez sur ce
point; passons à d'autres.
X Voici comment Chrysippe raisonne : «S'il y a quelque
mouvement sans cause, on ne peut pas dire que toute proposition
(g-axiohma, dans la langue des Dalecticiens) soit ou vraie, ou fausse.
Car ce qui n'a pas de cause efficiente n'est ni vrai ni faux. Mais
toute proposition est ou vraie ou fausse. Donc il n'y a point de
mouvement sans cause. Cela étant, tout ce qui arrive est
l'effet de causes précédentes. S'il en est ainsi,
tout arrive fatalement. Il est donc démontré que le
Destin préside à tous les événements
du monde.» Je répondrai d'abord que, me fallût-il
nier avec Épicure que toute proposition soit ou vraie ou
fausse, j'aimerais mieux en venir à cette extrémité,
que de recevoir en ma croyance le dogme de la fatalité universelle.
Encore le sentiment d'Épicure mérite-t-il d'être
discuté; mais celui de Chrysippe est de tous points insoutenable.
Aussi l'habile Stoïcien emploie tous ses efforts à démontrer
qu'il n'est point de proposition qui ne soit ou vraie ou fausse.
D'un côté, Épicure appréhende qu'en accordant
ce principe, il ne lui faille accorder aussi que tout arrive fatalement,
car il lui semble que si l'une des deux alternatives est vraie de
toute éternité, elle est par conséquent certaine;
certaine, elle est nécessaire, et voilà le Destin
reconnu. D'autre part, Chrysippe se trouve fort empêché,
si l'on ne convient que toute proposition est ou vraie ou fausse,
à démontrer que la fatalité règle tout,
et que les événements futurs sont de toute éternité
déterminés dans leurs causes. Mais Épicure
croit échapper à la fatalité par la déclinaison
de ses atomes. Voilà un troisième mouvement : à
ceux que produisent la pesanteur et le choc, il faut ajouter cette
déclinaison infiniment petite, g-elakiston, dit Épicure.
Mais voilà un mouvement sans cause; si Épicure ne
le déclare pas expressément, au fond il est forcé
d'en convenir. Car si un atome vient à dévier, ce
n'est pas qu'il ait été poussé par un autre
: comment deux atomes pourraient-ils s'entrechoquer, puisque, d'après
Épicure lui-même, ils sont tous emportés par
la pesanteur, suivant une ligne droite et perpendiculaire? Non seulement
ils ne s'entrechoquent point, mais ils ne se touchent même
jamais. Donc bien certainement admettre les atomes et leur déclinaison,
c'est admettre un mouvement sans cause. Épicure a imaginé
cette déclinaison, parce qu'il craignait que si la pesanteur
emportait seule les atomes d'un mouvement naturel et nécessaire,
il n'y eût aucune action libre, l'âme étant contrainte
de suivre toujours l'impulsion originelle des atomes. Aussi Démocrite,
l'inventeur des atomes, a-t-il mieux aimé soumettre toutes
choses à la fatalité, que de soustraire ses corpuscules
à leurs mouvements naturels.
XI L'esprit ingénieux de Carnéade apprit aux Épicuriens
comment ils pouvaient défendre leur sentiment sans recourir
à cette déclinaison chimérique. Il attribue
à l'âme le pouvoir de produire certains mouvements
volontaires, qui sont incontestablement plus raisonnables que la
déclinaison épicurienne, dont on ne peut, après
tout, alléguer aucune cause. Avec la thèse de Carnéade,
il est facile de répondre à Chrysippe. On lui accorde,
qu'il n'est aucun mouvement sans cause; mais on nie que tout ce
qui arrive doive s'expliquer par des causes efficientes et antécédentes
à la fois, car il ne faut point chercher les causes de la
volonté en dehors d'elle. C'est par un abus de langage que
nous disons qu'un homme veut ou ne veut pas, sans cause; quand nous
parlons ainsi, ce sont les causes externes et antécédentes
que nous entendons exclure, et non toute espèce de cause.
Quand nous disons qu'un vase est vide, nous n'exprimons pas la même
idée que les physiciens lorsqu'ils affirment qu'il n'y a
pas de vide dans la nature: ce que notre langage signifie, c'est
que le vase ne contient pas d'eau, par exemple pas de vin, pas d'huile.
Tout pareillement, lorsque nous disons que l'âme agit sans
cause, nous entendons sans cause externe et précédente,
mais non pas sans cause absolument. A ce compte on pourrait dire
de l'atome lui-même qui est emporté dans le vide par
son propre poids, qu'il se meut sans cause, puisque son mouvement
n'est déterminé par aucune cause externe. Mais les
physiciens, nous entendant prononcer ces mots d'effets sans causes,
vont se rire de nous; hâtons-nous de distinguer, et de leur
dire : il est compris dans la nature même de l'atome que son
propre poids l'entraîne; et c'est là la cause de son
mouvement. Par une raison semblable, il ne faut pas chercher de
cause externe au mouvement volontaire de l'âme; car la nature
du mouvement volontaire implique qu'il soit en notre puissance et
dépende de nous; il n'est donc point sans cause, car la cause
que vous cherchez, c'est sa nature même. S'il en est ainsi,
on peut très certainement accorder que toute proposition
est vraie ou fausse, sans être obligé de convenir qu'en
conséquence tout arrive fatalement.
XII Non pas, répond Chrysippe; parce qu'aucun événement
futur ne peut être vrai, qui n'ait dans le présent
des causes en vertu desquelles il arrivera un jour; tout événement
est donc nécessairement lié à ses causes, et
tout ce qui est vrai à l'avance se produit fatalement. -
Tout serait bientôt dit sans doute, s'il fallait accorder
ou que le Destin gouverne tout, ou qu'il y a des effets sans causes.
Mais, je vous le demande, cette proposition: «Scipion prendra
Numance,» ne peut-elle être vraie qu'à la condition
qu'une série infinie de causes ait de toute éternité
amené cet événement? Imaginez qu'on l'ait exprimée
six cents siècles avant, eût-elle été
fausse? Si alors il n'était pas vrai de dire : «Scipion
prendra Numance,» il n'est pas vrai de dire aujourd'hui, après
la ruine de cette ville : «Scipion a pris Numance;»
car est-il possible qu'un fait se soit accompli, dont il n'ait pas
été vrai de dire : il s'accomplira? Ce que nous appelons
vrai dans le passé, c'est ce qui a été réel
à une certaine époque; et en même sorte, nous
appelons vrai l'événement futur qui sera réel
dans l'un des moments de l'avenir. Ainsi donc, si l'on doit dire
que toute proposition est ou vraie ou fausse, il ne s'ensuit pas
que tout, dans le monde, soit produit par des causes immuables et
éternelles, et que chaque événement arrive
forcément tel qu'il devait arriver. Il y a des causes fortuites
qui donnent de la vérité aux propositions de ce genre
: «Caton viendra au sénat,» et qui ne sont point
comprises dans la nature des choses, ni dans l'ordre éternel
de l'univers. L'avenir est tout aussi certain que le passé;
mais cette certitude n'entraîne ni la nécessité
ni le Destin. Incontestablement, si cette proposition : «Hortensius
viendra à Tusculum,» n'est pas vraie, on doit admettre
qu'elle est fausse; mais les Épicuriens prétendent
qu'elle n'est ni vraie ni fausse, ce qui est absurde. Nous ne nous
laisserons point embarrasser non plus par le sophisme paresseux
(g-argos g-logos), comme l'appellent les philosophes; car, s'il
fallait l'en croire, nous nous tiendrions dans une inaction complète.
Voici sous quelle forme on le présente : «Si votre
destinée est de guérir de cette maladie, appelez un
médecin ou n'en appelez pas, vous guérirez. Par la
même raison, si votre destinée est de ne point guérir
de cette maladie, appelez un médecin ou n'en appelez pas,
vous ne guérirez point. Or, il est évident que l'un
ou l'autre est dans votre destinée. Il est donc inutile d'appeler
un médecin.»
XIII C'est avec raison qu'on a nommé cet argument le sophisme
paresseux, parce que, en vertu du même principe, on supprime
absolument toute action. On peut même, sans parler du Destin,
mais sans rien ôter à la force de l'argument, le proposer
de cette sorte : «Si de toute éternité il est
vrai que vous devez guérir de cette maladie, appelez le médecin
ou ne l'appelez pas, vous guérirez. Et, par la même
raison, s'il est vrai de toute éternité que vous ne
guérirez pas de cette maladie, appelez le médecin
ou ne l'appelez pas, vous ne guérirez point;» et la
suite. Chrysippe réfute ce sophisme. Il y a, dit-il, des
choses simples, il en est d'autres naturellement liées. Si
je dis : «Socrate mourra tel jour, » je parle d'un fait
en lui-même, simple, isolé. Socrate n'a rien à
faire, rien à éviter, il mourra certainement ce jour-là.
Mais si l'on dit à l'avance : «OEdipe naîtra
de Laïus,» on ne peut ajouter «que Laïus ait
ou non commerce avec une femme;» car les deux choses sont
nécessairement liées, et Chrysippe les appelle confatales;
car on déclare à la fois que Laïus aura commerce
avec sa femme, et que de ce commerce OEdipe naîtra. C'est
comme si l'on disait : «Milon luttera aux jeux Olympiques,»
et que quelqu'un reprît : «Ainsi, soit que Milon ait
un adversaire, soit qu'il n'en ait point, il luttera ,» il
serait dans l'erreur; quand on dit : «il luttera,» c'est
une de ces propositions que nous appelons liées, car il n'y
a pas de lutte sans adversaires. Tous les sophismes de ce genre
se réfutent par la même distinction. Appelez le médecin,
ou ne l'appelez pas; pur sophisme; car l'appel du médecin
est tout autant que la guérison dans l'arrêt de la
destinée. Ce sont là des conditions nécessaires,
que Chrysippe, comme je l'ai dit, appelle confatales.
XIV Carnéade n'approuvait nullement les arguments de ce
genre, et pensait que ce fameux sophisme était fort inconsidéré.
Il attaquait les Stoïciens d'une autre manière, sans
recourir à aucune subtilité. Voici comment il raisonnait
: «Si tout arrive en vertu de causes externes et efficientes,
tous les événements sont enchaînés naturellement
dans un tissu que rien ne peut rompre. S'il en est ainsi, la nécessité
produit tout. Mais alors rien n'est en notre pouvoir. Or, il y a
certainement quelque chose en notre pouvoir. Mais tout serait déterminé
par des causes externes et efficientes, si tout arrivait fatalement.
Donc tout ce qui se fait ne se fait point fatalement. » Il
est impossible de donner à ce raisonnement une forme plus
pressante. Supposez que l'on veuille retourner l'argumentation,
et dire : «Si tout événement futur est vrai
de toute éternité, en cette sorte que tel il doit
arriver, tel il arrivera certainement, il faut en conclure que tout
ce qui se fait est le résultat nécessaire d'une série
de causes naturellement enchaînées;» on ne prouverait
absolument rien. Il y a une grande différente entre une série
de causes naturelles qui, de toute éternité, rendent
certain un événement futur, et la connaissance fortuite
que l'on peut avoir à l'avance de la certitude d'un fait,
sans, pour cela, qu'il se rattache à une série infinie
de causes naturelles. Aussi Carnéade affirmait-il qu'Apollon
lui-même ne pouvait prédire d'autres événements
que ceux dont l'ordre de la nature comprend les causes, et qui doivent
en être le résultat nécessaire. A quelles marques
ce dieu aurait-il pu reconnaître que Marcellus, qui fut trois
fois consul, devait périr dans la mer? Cet événement
était vrai de toute éternité, mais il n'avait
pas de cause déterminante dans l'ordre de la nature. Carnéade
allait jusqu'à dire qu'Apollon ne pouvait connaître
le passé, quand il n'en restait plus de traces; à
plus forte raison l'avenir lui était-il impénétrable.
Comment savoir ce qui doit arriver, ajoutait-il, si on ne lit l'avenir
dans les causes qui le préparent? Apollon n'a donc pu prédire
le parricide d'OEdipe, car il n'y avait dans la nature des choses
aucune cause essentielle en vertu de laquelle il dût nécessairement
donner la mort à son père; en un mot, Apollon n'a
pu faire aucune prédiction de ce genre.
XV Ainsi donc si les Stoïciens, qui admettent la fatalité
universelle, doivent, pour être conséquents, croire
à de tels oracles et à tout le cortège de la
divination, taudis que ceux pour qui les événements
futurs sont vrais de toute éternité, peuvent se soustraire
à ces conséquences ; n'est-il pas évident que
ces derniers sont dans une condition bien meilleure que les Stoïciens?
Ceux-ci sont étroitement pressés; ceux-là au
moins peuvent respirer et trouver plus d'une issue. Ils accordent
sans doute que rien ne peut se faire sans une cause suffisante;
mais le Destin n'y gagne rien, si cette cause ne doit point être
rattachée à la série sans fin des causes naturelles.
La cause est ce qui produit véritablement son effet : par
exemple, une blessure est cause de la mort; l'indigestion, de la
maladie; le feu, de la chaleur. Il ne faut point entendre par cause
tout ce qui précède un fait, mais seulement ce qui
le précède d'une manière efficiente. Je vais
au champ de Mars, mais ce n'est point là la cause qui me
fait jouer au jeu de paume; Hécube n'est pas cause de la
ruine de Troie, parce qu'elle met au monde Pâris; Tyndare
n'est pas cause du meurtre d'Agamemnon, parce qu'il engendre Clytemnestre.
A ce compte, un voyageur bien vêtu serait cause qu'un brigand
va le dépouiller. On peut mettre dans la même famille
ces vers d'Ennius : «Plût au ciel que sur le mont Pélion
la hache n'ait jamais abattu le pin navigateur !» Il pouvait
remonter plus haut : «Plût au ciel que le mont Pélion
n'eût jamais porté d'arbre! » plus haut encore
: «Plût au ciel qu'il n'y eût jamais eu de mont
Pélion !» Il pouvait enfin remonter de proche en proche
à l'infini. Continuons : «Et que le premier vaisseau,
sorti de ces forêts, n'eût jamais paru sur les flots
! ---» A quoi bon rappeler ces anciens événements?
parce qu'ils précèdent cette triste aventure: «Sans
eux Médée, ma triste maîtresse, n'aurait point
fui la maison paternelle, l'esprit déchiré, blessée
au coeur par ce cruel amour; » mais évidemment, ce
ne sont pas là les causes de l'amour de Médée.
XVI. Les partisans de Diodore disent qu'il faut reconnaître
une grande différence entre le fait qui est seulement la
condition de l'existence d'un autre fait, et celui qui détermine
nécessairement cette existence. On ne peut appeler cause
ce qui ne produit pas, par sa propre vertu, l'effet dont il est
réputé cause; on ne peut donc appeler cause ce qui
est simplement la condition de l'existence d'un fait; mais seulement
ce qui, par sa seule présence, produit nécessairement
l'événement dont il est cause. Avant que Philoctète
eût été mordu par un serpent venimeux, quelle
cause y avait-il dans la nature des choses pour qu'il fût
abandonné à Lemnos? Mais, après cette morsure,
son abandon eut une cause prochaine et très rapprochée
de l'événement; c'est la nature de l'événement
qui nous en dévoile la cause. Cependant, de toute éternité,
cette proposition fut vraie : «Philoctète sera abandonné
dans une île;» et il fut toujours impossible que de
vraie elle devînt fausse. Car il est nécessaire que,
entre deux contradictoires (j'appelle ici contradictoires deux propositions
dont l'une affirme une chose que l'autre nie), il est nécessaire,
disons-nous, qu'entre deux propositions de ce genre, malgré
le sentiment d'Epicure, l'une soit vraie, et l'autre fausse; ainsi,
de toute éternité, cette proposition : «Philoctète
guérira, était vraie,» et celle-ci : «Il
ne guérira pas,» était fausse. A moins toutefois
que nous ne voulions nous ranger à l'opinion des Épicuriens,
qui soutiennent que de telles propositions ne sont ni vraies ni
fausses; mais bientôt, rougissant d'une telle absurdité,
ils viennent à dire, ce qui est plus absurde encore, qu'en
opposant deux propositions contradictoires, il faut avouer que l'une
des deux est vraie; mais que, à les considérer isolément,
ni l'une ni l'autre ne sont vraies. Il est difficile de croire que
l'impudence et l'ignorance de la logique puissent aller plus loin.
Comment ne voient-ils pas que déclarer qu'une proposition
n'est ni vraie ni fausse, c'est avouer qu'elle n'est pas vraie,
partant qu'elle est fausse? ou bien qu'elle n'est pas fausse, partant
qu'elle est vraie? La maxime défendue par Chrysippe, que
toute proposition est ou vraie ou fausse, me semble donc au-dessus
de toute contestation ; et l'on doit en conclure que certaines choses
sont vraies de toute éternité, sans être pour
cela le résultat d'une série infinie de causes naturelles
et l'oeuvre de la fatalité.
XVII. La vérité est, si je ne me trompe, que, entre
les deux doctrines opposées des anciens philosophes, l'une
qui établissait le gouvernement absolu du Destin et l'empire
de la nécessité, et dont les principaux partisans
furent Démocrite, Héraclite, Empédocle et Aristote;
l'autre qui affranchissait de cet empire les mouvements volontaires
de l'âme ; Chrysippe, en arbitre conciliateur, a voulu partager
le différend par la moitié, mais a penché pour
ceux qui ôtent aux mouvements de l'âme les liens de
la nécessité. Malheureusement il s'embarrasse dans
son langage, il prête bientôt le flanc aux partisans
de la fatalité, et leur donne des armes contre lui-même.
Choisissons, pour nous en convaincre, une des premières questions
que j'aie traitées, celle du consentement. Les anciens philosophes,
qui admettaient la fatalité universelle, disaient que le
consentement est nécessaire et forcé. Ceux qui professaient
le sentiment contraire niaient l'empire de la fatalité sur
le consentement, et prétendaient que si l'on soumettait le
consentement au Destin, on le rendait inévitablement nécessaire.
Voici comme ils raisonnaient : «Si tout arrive fatalement,
tout se fait en vertu de causes externes et efficientes; si notre
propre impulsion est dans cette condition-là, tout ce qui
vient ensuite de notre impulsion y est en même sorte, par
conséquent le consentement s'y trouve. Mais si la cause de
notre impulsion propre n'est pas en nous, l'impulsion elle-même
n'est pas en notre pouvoir. S'il en est ainsi, rien de ce qui suit
l'impulsion ne dépend de nous. Donc, notre consentement et
nos actions ne sont pas en notre pouvoir : d'où il résulte
que la louange et le blâme, les honneurs et les supplices
sont des contre-sens.» Mais ce sont là des conséquences
absurdes, dont il est vraisemblable de conclure que tout ce qui
se fait ne se fait pas fatalement.
XVIII. Chrysippe, qui rejette la nécessité et qui veut
cependant que rien n'arrive sans causes antécédentes,
établit une distinction entre les causes, pour éviter
la nécessité et retenir le Destin. Parmi les causes,
dit-il, les unes sont parfaites et principales, les autres auxiliaires
et prochaines; c'est pourquoi quand je dis que tout arrive en vertu
de causes antécédentes, je n'entends pas, que ce soient
des causes parfaites et principales, mais seulement des causes auxiliaires
et prochaines. Il répond ainsi à l'argument que je
rapportais tout à l'heure : «Si tout se fait par le
Destin, dit-il, il en résulte bien que tout se fait en vertu
de causes antécédentes, mais non pas que ces causes
soient principales et parfaites; il suffit qu'elles soient auxiliaires
et prochaines. Elles ne sont pas en notre puissance, il est vrai;
mais on ne doit pas en conclure que notre impulsion n'est pas en
notre puissance. Cette conclusion ne serait fondée que si
nous parlions de causes parfaites et principales; alors seulement,
ces causes n'étant pas en notre puissance, il serait vrai
que notre impulsion ne nous appartiendrait pas non plus. Ainsi donc
l'argument que je combats n'a de force que contre ceux qui admettent
à la fois le Destin et l'efficacité nécessaire
des causes; mais il ne prouve rien contre ceux qui, tout en recevant
des causes antécédentes, ne les font ni principales
ni parfaites.» Quant à la difficulté qui reste
encore, lorsqu'on rattache le consentement à des causes précédentes,
Chrysippe pense qu'il la résoudra facilement. Voici de quelle
manière : «Quoiqu'il ne puisse y avoir de consentement
sans une perception qui nous remue, cependant, dit-il, la perception
n'est que la cause prochaine et non pas efficiente du consentement,
qui se trouve alors dans une condition dont nous avons déjà
parlé : il ne peut se produire sans l'excitation d'une cause
étrangère, (car il n'y a point de consentement sans
perception ; mais il se produit comme se meut un cylindre et un
sabot. (C'est la comparaison familière de Chrysippe.) Il
faut que l'on chasse le sabot pour qu'il tourne; mais une fois lancé,
il continue à tourner de sa propre impulsion.»
«Celui qui chasse le sabot le met en mouvement, mais
ne lui donne pas sa volubilité.» Ainsi, toujours selon
Chrysippe, l'objet de la perception imprime et grave en quelque
sorte son image en notre âme, mais notre consentement reste
en notre pouvoir; notre volonté reçoit, comme le sabot,
une impulsion du dehors; mais c'est en vertu de sa propre nature,
et spontanément, qu'elle suit cette impulsion. Si quelque
événement arrivait sans cause antécédente,
il serait faux que le Destin réglât tout; mais s'il
est raisonnable d'accorder que tout fait a sa cause qui le précède,
comment se défendre de cette conséquence légitime
que tout se fait par le Destin? pourvu toutefois que l'on ne perde
jamais de vue la distinction qui a été établie
entre les causes. - Voilà les explications de Chrysippe.
Ceux qui prétendent que le Destin ne détermine pas
notre consentement, et qui nient en même temps que le consentement
ne puisse se produire que provoqué par une perception, ceux-là
soutiennent véritablement une autre thèse; mais ceux
qui accordent que le consentement est toujours provoqué par
la perception, et qui cependant veulent soustraire le consentement
à la loi du Destin, me semblent fort n'avoir pas d'autre
sentiment que Chrysippe. Celui-ci, tout en décidant que la
cause prochaine et déterminante du consentement est la perception,
n'accorde pas qu'elle en soit la cause nécessaire; et, lorsqu'il
prétend que tout se fait par le Destin, il n'entend pas que
tout arrive en vertu de causes antécédentes et nécessaires.
Ceux qui, sans admettre le Destin, accordent qu'il n'y a de consentement
qu'à la condition d'une perception antérieure, conviendront
facilement que si l'on entend par Destin seulement la préexistence
d'une cause comme condition indispensable d'un fait, à ce
compte le Destin règne partout. On voit donc clairement que
les deux doctrines, lorsqu'elles s'expliquent, aboutissent aux mêmes
conclusions, et que si elles diffèrent dans les termes, au
fond elles expriment la même pensée. Voici en peu de
mots toute la question D'abord y a-t-il une distinction entre les
causes? et peut-on dire que, dans certains cas, les causes préexistantes
ne laissent rien en notre pouvoir, et déterminent nécessairement
leurs effets; tandis que dans d'autres circonstances, malgré
l'influence des causes externes, nous sommes toujours les maîtres
de suivre la direction qui nous plaît? Les deux partis s'accordent
à établir cette distinction; mais les uns pensent
que tout ce qui se passe en nous en vertu de causes préexistantes,
et sans qu'il soit en notre pouvoir d'y rien changer est l'oeuvre
du Destin, tandis que ce dont nous sommes maîtres lui échappe.
XX. C'est ainsi qu'il faut résoudre la difficulté,
au lieu d'appeler à son aide des atomes errants et déviés.
L'atome décline, dit Épicure; et d'abord pourquoi?
Je sais que les atomes ont un certain mouvement d'impulsion (selon
Démocrite; de gravité et de pesanteur, selon vous-même,
Épicure). Quelle est donc cette nouvelle cause naturelle
qui donne aux atomes un mouvement de déclinaison? Est-ce
que les atomes tirent au sort pour savoir lequel déclinera,
lequel conservera la ligne directe? Pourquoi cette mesure infiniment
petite de déclinaison, et non pas une plus grande? et pourquoi
seulement ce degré insaisissable, et non pas deux ou trois
degrés? C'est là trancher les questions, mais non
les résoudre; car vous n'expliquez la déclinaison
de l'atome, ni par une impulsion qu'il recevrait du dehors, ni par
l'influence qu'exercerait sur lui le vide dans l'immensité
duquel il est emporté, ni par un changement survenu dans
l'atome lui-même. Il renonce tout â coup à suivre
la direction que lui imprime son mouvement naturel; pourquoi? sans
raison; vous n'en donnez aucune. Et cependant Épicure croit
mettre au monde quelque chose qui en vaille la peine, quand il produit
cette ridicule invention qui répugne au bon sens. Pour moi,
il me semble que si le Destin, et mieux encore l'aveugle fatalité,
la nécessité absolue de toutes choses, ont un défenseur,
et la liberté un ennemi, c'est bien ce philosophe qui déclare
qu'on ne petit échapper à la fatalité qu'en
recourant à cette déclinaison chimérique. Je
veux bien supposer qu'il y ait des atomes, ce qui ne me sera jamais
démontré, cette déclinaison n'en restera pas
moins éternellement inexplicable, si les atomes ont reçu
naturellement de leur gravité une impulsion qui les entraîne
nécessairement de haut en bas, parce que tout corps pesant,
qui ne rencontre pas d'obstacle, se meut et tombe par une loi nécessaire;
il faut aussi que le mouvement de déclinaison soit imprimé
nécessairement par la nature à certains atomes, ou
même à tous, s'ils le veulent.
|