Breton, conjonction, port au prince haiti
LE SURREALISME par ANDRE BRETON
Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres, Mesdames,
Messieurs,
M'adressant il y a quelques jours à mes amis les jeunes poètes haïtiens, je soulignais en passant que la condition de l'homme est ici fort différente de ce qu'elle est dans les pays économiquement plus évolués. J'observais que si, à certains égards, cette condition est à coup sûr plus précaire, à d'autres égards elle m'apparaît comme beaucoup plus privilégiée. Je crois devoir éclaircir tout d'abord ce propos trop laconique: soyez assurés que j'ai pleine conscience de tout ce qui manque au peuple haïtien. La carte du monde, en 1945, est telle qu'elle accuse encore, par rapport au passé, le contraste entre la misère des uns et le bien-être des autres, au moins sur le plan matériel. Et il est peu de signes qui permettent d'augurer d'un prochain nivellement des besoins et des ressources à l'échelle internationale. Devant la justice dont nous rêvons — rigoureusement la même pour tous — je sais qu'aucune nation tant qu'Haïti n'est fondée à dresser contre l'indifférence pratique et l'exploitation plus ou moins déguisée un plus accablant réquisitoire. La grandeur de son passé et de ses luttes, qui devrait en faire un point de mire pour le reste du monde, est bien loin de lui avoir acquis les concours indispensables auxquels son énergie et sa vitalité exceptionnelles l'autorisent à prétendre. En raison de tels attendus, la condition de l'homme haïtien n'est pas seulement précaire, mais encore elle est pathétique. Le premier devoir de ceux qui, comme moi, ont été amenés à l'observer de près doit être de la faire connaître au dehors et, tant dans cette France dont par le langage et le cœur vous restez si proches qu'à l'intérieur des organismes internationaux qui travaillent à assurer une meilleure répartition des biens de ce monde, d'attirer par tous les moyens appropriés l'attention sur elle, de faire prendre forme concrète à la sympathie élective qu'elle réclame.
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En quoi, dès lors, puis-je bien tenir cette condition pour privilégiée ? Je la tiens pour telle dans la mesure où elle maintient l'homme à l'abri de l'aliénation de lui-même qui le guette si elle ne l'a pas déjà terrassé dans les pays industriels. Du fait même de ce que cette condition a de très dur, du fait qu'en dépit des efforts des gouvernements les plus soucieux de l'intérêt populaire elle n'est améliorable que dans des limites en partie indépendantes de leur volonté, l'homme reste, ici, en contact étroit avec les forces naturelles. Certes je suis encore bien loin d'avoir pu mesurer ce qu'est en Haïti la tâche humaine dans toute son ampleur, mais je crois pouvoir dire que je me la figure, depuis celle du chef de navire et de ses officiers hautement responsables scrutant l'horizon sans grande éclaircie des temps actuels jusqu'à celle du matelot perdu dans les mâts mais en même temps campé entre tous devant le devenir humain qu'est le coupeur de cannes. Et, comme on regarde une statuette égyptienne marchant à travers les siècles de son pas égal et inégalable, j'observe aussi, en fonction de cette tâche qui est bien près, à nous hommes blancs, de nous apparaître comme surhumaine, l'allure, qui prend si aisément un aspect allégorique pour toute votre île, de la femme haut chargée qui se rend au marché ou en revient par les chemins difficiles et longs, avec cette aisance souveraine et ce port de tête que la beauté classique lui envie, et qui de ma fenêtre volatilise au dessus d'elle le fardeau, fait à chaque geste apparaître en merveilleuse dérive le centre de gravité. Et je sais aussi que ce peuple, qui comme aucun autre a eu raison de l'esclavage et des oppressions successives, ne peut manquer de disposer d'un grand secret. Ce secret, il serait bien surprenant qu'il ne faille le chercher dans son union et dans ce qui la scelle. Je n'hésite pas à admettre que ce secret, qui n'est rien moins que celui de son génie et dont l'apport à la communauté humaine ne pourra manquer d'être tenu pour inappréciable de l'instant où cette communauté aura cessé de se nier et de se déchirer pour se comprendre, je n'hésite pas à admettre, dis-je, inie ce secret réside dans son infrastructure exceptionnelle. N'en déplaise à ceux — ils sont légion partout — qui se montrent honteux de leurs origines et se rapetissent d'autant eux-mêmes, il me paraît évident que le destin de ce pays est inséparable de ses croyances et de ses idéaux séculaires, dès l'instant où ceux-ci se montrent ' encore si vivaces. Ce qui lui a donné la force de supporter, d'abord, puis de secouer tous les jougs, ce qui a été l'âme de sa résistance, c'est le patrimoine africain qu'il a réussi à transplanter ici et à faire fructifier malgré ses chaînes. Il est, selon moi, admirable et à tout jamais exemplaire que les mystères de l'animisme africain, dont, comme le
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note le Dr. Priée Mars, les traditions orales ont été transmises au paysan haïtien par ésotérisme, que ces traditions, dis-je, aient réussi à primer en les englobant purement et simplement les mystères de la religion chrétienne; qui était celle de l'oppresseur. Admirable aussi que les mystères de la religion indienne, celle de la terre nouvellement occupée, se soient fait un chemin à travers les vêvers du culte vodou, comme l'a mis en lumière le Dr. Maximilien et comme il me paraît hors de doute après avoir vu, à quelques mois de distance, l'Indien Navajo et le houngan, d'une main qui obéit incontestablement à la même commande, «tirer la farine». Ainsi s'opère sous nos yeux la fusion de trois cultes au bénéfice d'un culte initial et s'accomplit une expérience tendant, sous le coup de la nécessité la plus impérieuse, celle de survivre, à retrouver et à faire valoir l'unité des premières aspirations humaines. Je ne voulais pas parler du surréalisme en Haïti sans avoir, au préalable, jeté un très respectueux regard sur ce qui conditionne l'élan imprescriptible de liberté et l'affirmation de dignité à toute épreuve de votre pays. Mais certains d'entre vous savent déjà et d'autres sont appelés à découvrir que le surréalisme vérifie là une de ses thèses fondamentales, à savoir que la première condition de persistance d'un peuple, comme de viabilité d'une culture, est qu'ils puissent, l'un et l'autre, se retremper sans cesse dans les grands courants affectifs qui les ont portés à leur naissance, faute de quoi ils périclitent rapidement. Considérant sous cet angle la condition de l'homme en Haïti par rapport à ce qu'elle est dans les pays qui se targuent d'être à l'avant-garde du progrès technique, je n'hésite pas à penser que c'est du côté de ces derniers que sont la misère spirituelle et la plus pressante détresse. Il y a moins d'une semaine, Pierre Mabille brossait, pour les plus jeunes d'entre vous, le tableau de ce collège d'apprentis-sorciers qu'est une catégorie de savants d'aujourd'hui déchaînant des forces comme celle de la désintégration atomique dont ils ne nous promettent pas de garder le contrôle. Peu avant mon départ de New York on déclarait, dans les milieux psychologiques spécialisés, qu'il fallait s'attendre à ce qu'une telle découverte engendrât, sur le plan littéraire et artistique, un grand nombre d'œuvres de purs désespoir et insanité, sur lesquelles serait appelé à se modeler le goût à venir. Sans même en venir à ces extrémités, bien qu'elles n'aient rien de chimérique — des ethnologues, toutes informations prises auprès des physiciens, attestent qu'on est en présence de la plus grande découverte humaine depuis celle du feu et que cette découverte modifie de fond en comble les perspectives dans tous les domaines — il suffit du moindre coup d'œil rétrospectif
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pour s'assurer que le progrès mécanique, que l'homme y contribue par son travail ou qu'il se borne à en jouir, tend à l'isoler dans un monde abstrait où se déprécie de jour en jour le sens de son effort ou de son plaisir, quand il ne le précipite pas par surcroît dans la désillusion la plus cruelle. On l'a assez vu avec l'aviation saluée au départ comme l'instrument idéal de « «rapprochement» entre les peuples.
Le passant toujours pressé des grandes villes américaines ou européennes est à cet égard une dupe perpétuelle. Il ne sait plus d'où vient, moins encore où il va. Il aurait tout à rapprendre du paysan haïtien.
Je crois pouvoir dire que le surréalisme a répondu historiquement à la nécessité de réajustement de la condition humaine sous ces deux aspects : matériel et spirituel, dont mes amis et moi avons très vite aperçu la compénétration. Ces deux aspects, à partir de là, nous nous sommes refusés obstinément et nous nous refuserons toujours à les dissocier.
Je me sens assez libre maintenant pour ne plus avoir à m'écarter de l'objet précis de cette conférence, qui est d'aider à comprendre ce qu'est le surréalisme. Une certaine ambiguïté immédiate contenue dans ce mot (sur-réalisme) peut en effet conduire à penser qu'il désigne je ne sais quelle attitude transcendantale (consistant à se placer au-dessus du réel) alors qu'au contraire il exprime — et d'emblée a exprimé pour nous — une volonté d'approfondissement du réel, de prise de conscience toujours plus nette en même temps que toujours plus passionnée du monde sensible. Toute l'évolution du surréalisme, de ses origines à ce jour, répond du souci qui ne nous a pas quittés, qui s'est fait, de jour en jour, plus impérieux, d'éviter à tout prix de considérer un système de connaissance comme un refuge, de le voir s'ériger de loin en tour d'ivoire, du souci de poursuivre toutes fenêtres ouvertes sur le dehors nos investigations propres, de s'assurer sans cesse que les résultats de ces investigations sont de nature à affronter le vent de la rue.
Le surréalisme, de mouvement poétique puis artistique qu'il a commencé par être à mouvement intellectuel beaucoup plus général qu'il
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est devenu, ne saurait à coup sûr se concevoir comme un phénomène de génération spontanée. Non seulement il plonge ses racines dans l'aube de la pensée humaine et se trouve d'illustres répondants dans des textes comme les fragments recueillis d'Heraclite aussi bien que le Popol-Vuh ou l'Apocalypse de Saint-Jean, mais encore il est étroitement tributaire du mouvement général des idées qui annoncent la Révolution française et de celles qui se sont donné cours par la suite. Il est, par conséquent, quelque peu artificiel, quelque peu abusif de le présenter sans lui avoir ménagé d'abord un climat préparatoire, sans avoir commencé par rendre compte des déterminations historiques qui sont les siennes. Mon premier mouvement eut été de n'en venir pour vous à l'exposé du surréalisme qu'après vous avoir entretenus des divers chemins qui y mènent, qui tendent à le faire tenir pour un aboutissant nécessaire, et cela en poésie et en art aussi bien que dans la.manière plus générale de concevoir la vie. Ce n'est donc pas tout à fait ma faute si les circonstances en décident autrement et si, pour ne pas décevoir un désir abrupt que vous pouvez avoir de me connaître, je me vois obligé de me passer de tout parrainage. Dans des causeries ultérieures plus intimes, je me propose d'ailleurs d'établir avec grand soin la relation de cause à effet qui relie le surréalisme à un certain nombre de mouvements collectifs ou individuels qui l'ont précédé.
J'ai été amené à exposer bien des fois en quoi consiste la trouvaille initiale qui me mit sur la voie de l'activité surréaliste à laquelle mes amis et moi nous nous sommes consacrés depuis vingt-cinq ans et je m'excuse si, pour certains d'entre vous, je me redis.
C'est en 1919, que mon attention se fixa sur les phrases plus ou moins partielles qui, en pleine solitude, à l'approche du sommeil, deviennent perceptibles pour l'esprit — sans qu'il soit possible de leur découvrir de relation avec notre pensée consciente antérieure. Un soir, eir particulier, avant de m'endormir, je perçus, nettement articulée au point qu'il était impossible d'y changer un mot, mais distraite cependant du bruit de toute voix, une assez bizarre phrase qui me parvenait sans porter trace apparente des événements auxquels, à ma connaissance, je me trouvais mêlé à cet instant-là de ma vie. phrase qui me parut insistante, phrase oserai-je dire qui cognait à la vitre. Je l'examinai mentalement et me disposais à passer outre quand son caractère organique me retint. En vérité cette phrase m'étonnait, je
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ne l'ai sans doute pas retenue textuellement par la suite, c'était quelque chose comme : «II y a un homme coupé en deux par la fenêtre» mais elle était d'une grande puissance concrète, accompagnée d'ailleurs de la représentation visuelle faible d'un homme marchant et tronçonné à mi-hauteur par une fenêtre perpendiculaire à l'axe de son corps A y réfléchir quelque peu il ne pouvait s'agir que du simple redressement dans l'espace d'un homme qui se penche à la fenêtre. Mais la fenêtre ayant suivi le déplacement de l'homme pendant qu'il se redressait et se maintenant avec lui plus longtemps que de raison dans le même rapport de structure, il en résultait à mes yeux une représentation de type bouleversant, qui me découvrit en un éclair de nouveaux horizons poétiques, dont j'étais d'ailleurs et dont je suis toujours très avide. «Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre» : cette courte phrase, à la prendre de l'extérieur, était peu de chose et je n'en suis pas moins à distance porté à admettre qu'elle était une clé. Je ne l'eus pas, en effet, plus tôt saisie et retournée en tous sens qu'elle fit place à une succession à peine intermittente de phrases qui ne me surprirent guère moins et me dévoilèrent la continuité de jaillissement d'une source verbale demeurée jusqu'alors presque insoupçonnée, source aussi de pensée poétique par excellence et n'entretenant manifestement avec la pensée que chacun se connaît, avec la pensée consciente, que des rapports lointains.
En ce qui regarde la continuité de jaillissement de cette source, et aussi la possibilité de la déceler en lui-même pour tout être humain, qui sont le principal postulat longtemps discuté du surréaliste, je crois devoir faire remarquer qu'elles sont aussi plausibles, aussi probables que la continuité du rêve et la généralisation du processus onirique à tous les individus de l'espèce humaine. Je sais qu'en disant cela on enfreint dans bien des pays qui ne sont pas celui-ci un véritable tabou. Le rationalisme et l'action tout utilitaire qui le prend pour support ont si bien établi leur hégémonie sur le monde moderne qu'il est très courant d'entendre des gens protester avec une nuance de vanité qu'ils ne rêvent jamais mais ceci, à mon sens, ne donne que la mesure de leur refoulement, c'est-à-dire de leur profond désaccord avec eux-mêmes. Et aussi, il faut bien l'ajouter, de leur ignorance, car tous ceux qui se sont occupés professionnellement du problème du rêve ont observé que leur mémoire tendait à leur retracer leurs propres rêves de plus en plus nombreux comme de plus en plus précis, ce qui tendrait, pour ceux qui l'examinent de près, à faire du rêve humain un tissu à peine lacunaire qui s'étend de la naissance à la mort. Encore les lacunes qu'il présente ne dérobent-elles que ce dont
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la conscience même la plus libérée, pour des raisons de censure individuelle, ne veut à aucun prix. Je suis profondément convaincu que le rêve ne peut en aucune manière être localisé et circonscrit dans le sommeil. Dans l'activité de veille la plus préméditée, la plus fiévreuse, la plus accaparante, le rêve chemine simplement sous roche. C'est ainsi qu'en Haïti, où certaines contraintes ne jouent pas, on peut découvrir sur un banc de parc des écoliers qui étudient une leçon dans un livre tout en chantant sans y prendre garde un air qui charrie leurs croyances ancestrales et couve le goût, qu'ils ont hérité avec elles, de la liberté.
Pour en revenir à la petite phrase de 1919, je lui sais gré de m'avoir fait entrevoir le monde surréaliste et de m'avoir permis d'y pénétrer, aidé de cette lanterne sourde. Tout occupé, en effet, que j'étais de Freud à cette époque et familiarisé avec ses méthodes d'examen que j'avais eu l'occasion d'expérimenter durant la guerre, je résolus d'obtenir de moi ce qu'à des fins curatives on cherche à obtenir d'eux, soit un monologue de débit aussi rapide que possible, sur lequel l'esprit critique du sujet n'ait loisir de faire porter aucun jugement, qui ne s'embarrasse par suite d'aucune réticence, et qui transgresse au possible le précepte qu'on inculque à l'homme dès son enfance d'avoir à «tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler». Il m'avait paru, et il me paraît encore, la phrase déjà citée en témoignait, que la vitesse de la pensée n'est pas supérieure à celle de la parole, et qu'elle ne défie pas forcément la langue, ni même la plume qui court. C'est dans ces dispositions qu'avec un ami, Philippe Soupault, à qui j'avais fait part de ces premières réflexions, j'entrepris de noircir en toute hâte du papier, avec un total mépris de ce qui pouvait s'ensuivre littérairement. A la fin du premier jour, nous pouvions nous lire une cinquantaine de pages du contenu desquelles nous n'avions gardé aucun souvenir, commencer à confronter nos résultats. Dans l'ensemble, nos textes présentaient une remarquable analogie : même vice de construction, mêmes défaillances, si l'on veut, par rapport à tout ce qui s'écrit d'élaboré, mais aussi, de part et d'autre l'illusion d'une verve extraordinaire, un très haut rendement émotionnel, un choix considérable d'images d'une qualité telle que nous n'eussions pas été capables d'en préparer une seule de longue main, un pittoresque très spécial et, de ci de là, quelque proposition d'une bouffonnerie aiguë... Le titre «Les champs magnétiques», sous lequel furent réunis peu après des textes de Soupault et de moi répondant à la même aspiration mais dont, de chapitre en chapitre, nous avions varié délibérément la vitesse et le genre, du récit à la
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forme dialoguée et au poème, de manière à faire rendre au nouvel instrument tout ce qu'il peut donner, ce titre. «Les champs magnétiques» rend parfaitement compte de cette propriété d'aimantation que nous venions de découvrir aux formes spontanées, éruptives du langage et dont nous demeurions éblouis. Plus j'y songe, plus j'estime que cette révélation ne fut pourtant pas suffisante à donner essor au surréalisme qui attendra cinq ans avant de se formuler en 1924, dans mon Premier Manifeste. C'est qu'en effet il me fallut formuler très vite des réserves, sinon sur l'écriture automatique, du moins sur diverses contrefaçons qui en circulaient parmi nous. Il fallut lutter, sans grand succès, contre la tentation du plus grand nombre qui était de la faire entrer en composition avec certaines directions conscientes dans l'espoir de se la soumettre, après l'avoir «domestiquée». Je pense que ce fut là une première grande hérésie dans le surréalisme naissant. Elle consista à faire primer l'ambition individuelle sur l'intérêt général qui commandait qu'on fît abstraction de soi pour écouter, comme nous avions voulu mettre tout- homme en posture de le faire, pour écouter, selon l'expression même de Victor Hugo, «ce que dit la bouche d'ombre».
Ma déception de ce côté avait été si grande que, tenant le message automatique pour compromis dans son essence, je m'étais tourné en 1922 vers les récits de rêves qui, du moins, offraient beaucoup moins de prise à la stylisation. Mais une seconde révélation m'attendait, de nature et de force à confirmer avec éclat la première et à accroître considérablement sa portée. Elle se produisit à la faveur de crises, autrement dit de phénomènes nerveux créés par auto-suggestion, que présentèrent coup sur coup et par simple contagion d'un seul, jouant le rôle d'initiateur, un certain nombre de mes amis. Ces crises, j'ai d'autant mieux pu les observer que, de soir en soir, durant des mois, elles eurent pour théâtre mon appartement à Paris. A l'origine, elles se produisaient dans l'obscurité, les personnes présentes disposant leurs mains en chaîne ininterrompue autour de la table, ainsi que procèdent les fervents des «tables tournantes». Au bout de quelques minutes de silence, le bruit sourd d'un front s'affaissant contre la table indiquait que l'un des participants venait de s'endormir. On allumait, on tâchait d'interpréter son désir en l'assurant qu'on l'écoutait s'il paraissait vouloir parler, en lui passant du papier et un crayon s'il paraissait vouloir écrire ou dessiner, on l'interrogeait s'il paraissait attendre qu'on l'interrogeât. Durant les premières séances
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tout au moins il convient de noter que la gesticulation du sujet endormi était extrêmement sobre, ce qui peut s'expliquer peut-être par le fait que l'assistance était en majeure partie composée de poètes. Il importe bien davantage de souligner qu'aucune croyance et qu'aucune théorie préconçues ne hantaient l'esprit de ceux qui étaient là, qu'ils donnassent ou non prise au phénomène. C'est assez dire qu'au moins dans sa genèse, la crise observée alors différait fondamentalement de la «crise de loa» haïtienne. Dépourvue de toute base religieuse, elle se déroulait sur un terrain strictement expérimental.
Ce disant, je suis bien loin de vouloir marquer une supériorité quelconque en faveur de ce qui animait alors, d'une manière fort désordonnée, le petit groupe que nous formions. Je dis qu'il est en soi-même significatif, pour ne pas dire augurai, que dans les dispositions d'esprit et de cœur où nous étions alors, mal- remis du désespoir où nous avaient laissés la première guerre mondiale et la table rase qu'elle avait fait des valeurs,admises de notre jeunesse, en quête d'une issue improbable et n'ayant à mettre en commun que notre totale disponibilité, nous ayons retrouvé le geste qui, par delà l'esclavage où tout à bien plus forte raison pouvait paraître perdu, depuis des siècles soulève au-dessus de lui-même le paysan haïtien.
Cette entreprise de notre part, toute privée de caution et abandonnée au hasard qu'elle fût, le temps me manque évidemment pour vous la rendre plus sensible par le détail. Elle donna lieu à d'innombrables improvisations verbales et graphiques" absolument pures de toute hésitation ou retouche, ces improvisations pouvant en certaines occasions commander l'identification du dormeur avec un personnage historique aussi bien que son identification avec un caillou situé sur une route précise en un lieu bien déterminé. La plus troublante manifestation de cette activité, parce que la moins réductible à une opération mentale reconstituable à froid, demeure la production presque à jet continu de «jeux de mots» dont la vertu poétique de tout premier ordre semblait être fonction de leur rigueur mathématique et que Robert Desnos déclarait écrire sous la dictée d'un être féminin fictif, Rosé Sélavy, qui constituait une personnalité d'emprunt de Marcel Duchamp, alors à NewYork. Desnos certifiait alors qu'il pouvait suivre outre-Atlantique tous les gestes de Marcel Duchamp à qui son cerveau était uni au point que Rosé Sélavy ne lui parlait que si Duchamp avait les yeux ouverts. Quelles que soient certaines des particularités qu'il présente, je pense que rien ne distingue ce cas des cas de possession.
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Pourquoi nous sommes-nous assez vite détournés de cette voie ? Parce que dans l'état de non-préparation où nous étions par rapport à ce qui y survenait et menaçait plus encore d'y survenir, la résistance croissante qu'opposaient les dormeurs au réveil et plus généralement à la vie de veille, les impulsions au meurtre et au suicide auxquelles j'ai vu donner alors des commencements d'exécution m'ont fait craindre pour la santé mentale et pour la vie de certains et persuadé que nous mésusions d'un pouvoir auquel nous ne savions pas par tradition dans quelles limites il est permis de recourir.
Mais de cette expérience, j'avais pourtant retenu deux ehoses : la première, c'est que dans une période d'extrême désarroi intellectuel et moral que j'avais connue, le bond vital avait cherché à s'accomplir par une plongée à corps perdu dans l'inconscient. Cette idée trouvait, d'ailleurs, à se corroborer par le souvenir des scènes de convulsions qui, deux siècles plus tôt en France, au moment où la foi chrétienne pour la première fois sans doute avait été réellement ébranlée par le triomphe des Jésuites sur les Jansénistes, s'étaient déroulées autour du tombeau du diacre Paris au cimetière de Saint-Médard. Telle est la double considération qui a décidé pour une grande part de mon attitude ultérieure et de celle du surréalisme. Cette attitude, je m'y suis si obstinément tenu qu'elle m'a fourni tant la conclusion d'un livre : Nadja, publié en 1928 que le point de mon départ d'un autre livre : L'amour fou, publié en 1937. Cette conclusion et ce point de départ tiennent dans une seule phrase mais dans cette phrase je me plais à penser qu'Haïti est sertie comme aucun autre pays du monde :
«La beauté sera convulsive ou ne sera pas.»
Les sommeils hypnotiques m'ont confirmé aussi dans l'idée que l'automatisme mental, loin d'être un leurre, est le moyen idéal qui s'offre à nous d'agir sur la vie par l'intermédiaire du langage, que ce langage soit le langage oral ou écrit, le langage graphique, aussi bien que celui du chant et de la danse. Le Verbe, s'il a été mis «au commencement», doit garder le pouvoir de tout recréer. Parlant naguère, à l'époque où ils venaient de se produire, des «jeux de mots» de Desnos — et en eux j'incluais toute la démarche automatique — j'écrivais déjà: «Qu'on comprenne bien que nous disons «Jeux de mots», quand ce sont nos plus sûres raisons d'être qui sont en jeu. Les mots, du reste, ont fini de jouer. Les mots font l'amour.
C'est seulement armé de ces certitudes que j'ai cru pouvoir en 1924 lancer le Manifeste du surréalisme. Par une singulière fortune, la
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définition que j'y propose du mot surréalisme a fait le tour du monde et le jour même de mon arrivée en Haïti, j'écoutais avec une émotion intense le grand poète Magloire Saint-Aude la citer par cœur à quelques-uns d'entre vous : «SURREALISME» : Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale.
Le surréalisme repose sur la croyance à. la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie.»
La revendication surréaliste s'exprime à cette époque dans toute son intransigeance originelle. On peut la tenir pour parfaitement libre en ce sens qu'elle ne se reconnaît aucune espèce de limites extérieures à elle-même. Comme le proclame la couverture du premier numéro de la revue La Révolution surréaliste, «il faut aboutir à une nouvelle Déclaration des droits de l'homme»; Cette revendication est essentiellement celle des droits du rêve, du rêve que les prétendues civilisations modernes signent leur arrêt de mort en abandonnant dédaigneusement aux collectivités techniquement inférieures d'autrefois et d'aujourd'hui.
Rimbaud avait dit dès 1873 : «La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde.» A plus d'un demi-siècle de là je proposais pour but à l'activité surréaliste la détermination de ce «point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur cessent d'être perçus contradictoirement». Le grand philosophe allemand Feuerbach, qui fut à bien des égards le maître de Marx et d'Engels, avait établi que l'«au-delà» qui hante l'esprit de l'homme était en fait réductible à la nostalgie d'un «en-deçà» et c'est encore cette pensée qui tendra, dans le surréalisme, à se rendre agissante par la voix de Paul Eluard, précisant : «II y a assurément un autre monde, mais il est dans celui-ci».
Le surréalisme, au point où je l'envisage, en est pourtant encore à sa phase intuitive. Il s'en faudra peu après d'un traumatisme affectif particulier pour qu'il entre dans sa phase raisonnante. La première de ces phases peut se caractériser sommairement par la croyance qui s'y exprime en la toute-puissance de la pensée, tenue pour capable de s'émanciper et de s'affranchir par ses propres moyens. Cette croyance traduit un sentiment que j'ai regardé par la suite comme très
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fâcheux, qui est le sentiment de la primauté de la pensée sur la matière. Durant les années qui suivent, en effet, la première guerre mondiale, sanctionnée par un traité qui, à nos yeux, accentuait encore la disharmonie permanente et renforçait les causes de conflit, l'activité surréaliste reste confinée à ses premières données théoriques tout en continuant à se faire le véhicule du «non-conformisme» intégral qui lui vaut une série ininterrompue d'adhésions. Aucune détermination politique ou sociale vraiment cohérente ne s'y manifeste jusqu'en 1925, c'est-à-dire jusqu'à ce que le gouvernement d'alors, malgré l'opposition des masses populaires, engage la France dans une guerre colonialiste contre le Maroc, montrant par là le peu de cas qu'il faisait du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, pour lequel, entre autres, on avait demandé à toute une génération de se sacrifier. Cet événement place le surréalisme devant la nécessité d'une protestation publique. Une telle protestation, à elle seule, marque la rupture avec toute une manière de penser; elle crée un précédent caractéristique qui va décider de toute la conduite ultérieure du mouvement. L'activité surréaliste, en présence de ce fait brutal, révoltant, totalement impossible à homologuer, va être amenée à l'interroger sur ses ressources propres, à en déterminer les limites, elle va exiger de nous une attitude précise, extérieure à elle-même, en face de ce qui excède ces limites. C'est alors que nous rencontrons le matérialisme dialectique comme seule force d'opposition puissamment organisée, comme seul barrage aux égoïs-mes nationaux, comme seule promesse de concorde et d'harmonie universelles. Nous éprouvons le besoin impérieux de franchir le fossé qui nous en sépare en raison de nos origines non ouvrières. Il y va d'une nécessité et d'une urgence telles que d'emblée le problème est posé parmi, nous de la manière la plus sèche, que durant des mois nous nous concertons sur le moyen de réaliser ce passage et de le rendre définitif. En cela, nous ne faisons d'ailleurs que reproduire pour notre compte toute la démarche de la pensée moderne, cette pensée qui est venue normalement à Marx par Hegel, comme elle était venue normalement à Hegel par Maître Eckhardt et par Kant. Indépendamment des déterminations poétiques auxquelles il était moins que jamais question de nous soustraire, nous subissions là des influences qui, en se composant avec celles des Encyclopédistes du XVIIIe, ne pouvaient manquer de produire une résultante d'action pratique. J'entends par là vous faire saisir comment l'activité surréaliste, par réac-
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tion contre un fait extérieur de caractère bouleversant, intolérable, a pu être amenée à réfléchir, en quelque sorte, sur elle-même, la conscience qu'elle venait de prendre de son insuffisance relative. Comment, à partir de là, elle a dû cesser de se contenter des résultats (textes automatiques, récits de rêves, morceaux improvisés, poèmes, dessins ou actes spontanés) qu'elle s'était proposés initialement. Comment elle en est venue à ne considérer ces premiers résultats que comme des matériaux à partir desquels tendait inéluctablement à se reposer, sous une forme toute nouvelle mais conditionnée de la manière la moins empirique, le problème de la connaissance.
Toutefois, ce problème, nous n'avons jamais cessé de nous opposer à la fusion de ses données et de celles d'un autre problème. J'y ai insisté à maintes reprises : le problème de la connaissance, tel qu'il se pose à nous au XX' siècle, met à l'ordre du jour les rapports de l'inconscient et du conscient. Il nous a été donné d'appliquer à sa résolution une méthode particulière qui n'a cessé de nous paraître des mieux adaptées et que nous tenons pour très perfectible : nous n'avons aucune raison d'y renoncer. A côté de l'économie dont nous n'avons garde de réduire l'importance, il y a un élément lyrique qui conditionne pour une part la structure psychologique et morale des sociétés humaines, qui l'a conditionnée de tous temps, qui continuera à la conditionner. Il n'est que de toucher Haïti pour se convaincre que cet élément lyrique, bien loin d'être comme ailleurs le seul fait de spécialistes, se dégage des aspirations du peuple entier. — L'autre problème qui se pose à nous est celui de l'action sociale, action qui, selon nous, possède sa méthode propre dans le matérialisme dialectique et dont nous pouvons d'autant moins nous désintéresser que nous tenons la libération de l'homme pour la condition sine qua non de la libération de l'esprit. Sans perdre un instant de vue que ce dernier problème est aujourd'hui plus brûlant que jamais, j'ai dit et je maintiens que les poètes et les artistes se doivent de ne pas laisser se rompre le fil de leurs recherches spécifiques. Quittes à faire à l'activité sociale une part importante de leur vie, j'estime que de toute nécessité ils doivent rester à leur poste au même titre que les chimistes et les différentes autres espèces de techniciens.
Du fait même qu'il a été et qu'il reste un mouvement vivant, c'est-à-dire en constant devenir et, de plus, appuyé sur le concret, observez
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que le surréalisme a englobé et englobe encore des hommes de tempéraments divers qui, individuellement, obéissent ou résistent, chemin faisant, à des sollicitations variables. Il va sans dire que leur accord, passager ou durable, ne saurait être interprété comme adhésion aveugle à un fond plus ou moins inerte d'idées communes, mais bien comme volonté d'aller plus loin, toujours plus loin dans le sens de l'inconnu, en quête de la pierre philosophale que seule peut être la réconciliation de l'homme avec lui-même. De temps à autre, butant sur un obstacle, l'un de ces hommes se casse une jambe, cela s'est vu : la tête, s'enfonce plaisamment dans un marécage ou même se déclare fatigué. Le surréalisme qui, jusqu'à ce jour, s'est passé de voiture d'ambulance, tient alors ces gens pour quittes. Ceux qui restent en auront laissé bon nombre derrière eux. N'importe, l'essentiel est que la relève se poursuive et qu'on puisse voir toujours plus loin, qu'à condition de ne pas démériter de ce besoin de beauté, de liberté, de vérité qu'on a pu éprouver passionnément dans la jeunesse on découvre sans en manquer un seul les paysages nouveaux, qu'on puisse certifier que la percée a été opérée en droite ligne, que tout s'est accompli sans arbitraire, sans lacune, afin que d'autres, ensuite, puissent parcourir le chemin mentalement, en toute sécurité, d'un seul trait, pour repartir en toute assurance du point que nous aurons atteint sans avoir à refaire le chemin que nous avons fait.
Je crains, Messieurs, de n'avoir su vous donner ce soir qu'un avant-goût de ce qu'est le surréalisme. Je ne pouvais d'ailleurs prétendre extraire en quelques minutes le suc d'œuvres d'ores et déjà assez nombreuses pour former une bibliothèque et pour meubler plusieurs musées. En ce qui regarde la santé morale de ce mouvement, je me bornerai à rappeler que mes amis et moi, nous ne sommes pas de ceux qui ont attendu le commencement ou la fin de cette guerre pour dénoncer le fascisme, puisque c'est à nous qu'au lendemain même de ce 6 Février 1934 où fut tenté le premier coup de force fasciste en France, il appartint de prendre l'initiative d'un Appel à la lutte qui put paraître le 10 Février demandant la proclamation de la grève générale. Le 1er Juin de cette même année 1934, parlant à Bruxelles, j'exhortais moi-même nos camarades belges de ne pas sous-estimer
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le péril. «L'ombre, leur disais-je textuellement, l'ombre a beaucoup gagné, ces derniers temps, sur l'Europe. Hitler, Dolfuss, Mussolini ont noyé dans le sang ou fait passagèrement défaillir sous l'humiliation corporelle tout ce qui était l'effort de générations tendues vers une existence un peu plus tolérable, un peu plus digne... Ce n'est pas un climat pour la pensée que de ne pouvoir considérer le monde extérieur sans y trouver aussitôt à se nier et à frémir. Or le fascisme, c'est précisément l'homologation de cet état de choses, aggravée au possible par la résignation durable qu'on cherche à obtenir de ceux qui en pâtissent. N'était — ajoutais-je, — le rôle historique évident du fascisme : rétablir momentanément la suprématie chancelante du capital financier, rôle qui suffirait à lui valoir tout ce dont nous disposons comme haine, nous tiendrions encore cette résignation de commande pour un des plus grands maux qui puissent être infligés à des êtres de notre espèce et ceux qui l'infligent mériteraient, selon nous, d'être abattus comme des chiens». Cette attitude, je n'ai pas besoin de vous assurer qu'elle s'est publiquement exprimée de manière de plus en plus véhémente à propos de la guerre d'Espagne. Si l'une de mes déclarations de ce soir peut s'empreindre de quelque fierté, que ce soit donc celle-ci : de tous ceux qui sont passés par le surréalisme, en y comprenant par suite un bon nombre de transfuges, il n'en est pas un qui, aux heures les plus sombres de l'occupation du territoire, ait abandonné la lutte contre l'ennemi fasciste alors que jusqu'ici je ne connais pas en 'France un autre groupement antérieur à la guerre, de quelque nature soit-il, dont on puisse en dire autant.
Cette position du surréalisme, position basée de notre part sur la fidélité aux principes, sur la rigueur et le refus obstiné de tout compromis, contrastant avec la faillite sinon la banqueroute frauduleuse de toutes celles que, dans l'intervalle des deux guerres, on lui opposa furieusement, cette position a donc trouvé objectivement dans les derniers événements sa pleine justification historique. «Je ne me lasserai pas, dis-je dans Les Vases communicants, d'opposer à l'impérieuse nécessité actuelle, qui est de changer les bases sociales par trop chancelantes et vermoulues du vieux monde, cette autre nécessité non moins impérieuse qui est de ne pas voir dans la Révolution à venir une fin qui, de toute évidence, serait en même temps celle de l'histoire. La fin ne saurait être pour moi que la connaissance de la destination éternelle de l'homme, de l'homme en général que la Révolution seule—entendez, bien entendu, la Révolution mondiale — pourra rendre pleinement à cette destination».
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Citant tout récemment ces derniers propos dans une revue, Maurice Blanchot, auteur de deux des ouvrages les plus marquants de cette dernière période, interprète le sentiment des jeunes en les commentant ainsi : «Cette dernière af firmatio'n indique pour quelles raisons les surréalistes se sont tournés vers le marxisme. Dans l'état actuel de la société, tous les problèmes sont faussés, les problèmes poétiques comme les autres, ou plutôt les problèmes poétiques avant tous les autres, puisque la poésie est connaissance et manifestation de l'homme dans son ensemble. Par la faute de l'Etat capitaliste, l'homme n'est pas seulement opprimé et limité, mais il se voit autrement qu'il n'est: par exemple, il a conscience de son angoisse et de son déchirement, mais il ne se rend pas compte que déchirement et angoisse sont travestis par le désarroi propre à une société qui s'effondre. De même, tant que le problème de la liberté pour l'ensemble des hommes n'est pas réglé concrètement, le problème métaphysique de la liberté ne peut être posé légitimement. C'est lorsque la liberté de l'homme ne sera plus à faire, lorsqu'elle sera donnée dans les faits, réalisée dans toutes ses conditions, c'est alors que la liberté prendra conscience d'elle-même, conscience d'elle comme de ce qui dépasse toujours ses conditions, de ce qui n'est jamais réalisé, jamais donné, ni fait. l'homme sera libre... parce que dans une société libre où il ne pourra que se choisir libre, il lui faudra tout de même encore se choisir lui-même sans pouvoir se décharger sur personne de ce soir, ni en être «affranchi» jamais. Ainsi le service que le surréalisme attend du marxisme, c'est de lui préparer une société où, d'une part, tout le monde pourra être surréaliste, mais où surtout toutes les visées surréalistes seront menées à bien, dans toute leur pureté, sans travestissement ni falsification. Comment la poésie se désintéresserait-elle de la révolution sociale? C'est cette tâche de la révolution qui, loin de lui masquer la sienne propre, «lui en livre la compréhension perspective», car, grâce à elle, elle comprend qu'il n'y a vraiment d'existence et de valeurs poétiques qu'au moment où l'homme, n'ayant plus rien à faire, parce que tout est fait, découvre le sens et la valeur de ce rien, objet propre de la poésie et de la liberté».
Messieurs, les journaux haïtiens d'hier et d'avant hier reproduisaient de très hauts propos touchant -les impérialismes nullement conjurés de cette fin de guerre et ce jeu de la souris avec le chat qui se poursuit cruellement entre les idéaux proclamés et les égoïsmes éternels.
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Ces propos devaient être appelés à s'illustrer pour moi d'une manière poignante''en tournant la feuille où je les lisais. Un entrefilet de secondé page donnait en effet de terribles précisions sur la misère où deux années de sécheresse ont réduit l'île de la Gonâve. Sous le coup de cette nouvelle qui m'atteint autant que vous, je puis dire que je' m'abîmai de honte pour l'espèce humaine. Durant un temps qui me parut fort 'long, je vous avoue que je fus assailli de sentiments d'indignité et pris de panique à l'évocation de l'accueil inespérable que j'ai'reçu-de vous en Haïti. Me revenait à l'esprit cette fin d'une conversation que j'eus, il y a longtemps, avec André Gide, et j'entends encore sa voix : « Comme nous le disions l'autre jour avec Paul Valéry : « Que peut un homme ? » Et Valéry ajouta: « Vous souvenez-vous de l'admirable question de Cervantes: Comment cacher un homme ?... » Puis je repris confiance en pensant à la devise centrale de votre drapeau.
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