Baudelaire, preface à Poe
[...]
Il y a dans l'homme,
dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie moderne
ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innommée,
sans ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront
inexpliquées, inexplicables. Ces actions n'ont d'attrait
que parce que elles sont mauvaises, dangereuses; elles possèdent
l'attirance du gouffre. Cette force primitive, irrésistible,
est la perversité naturelle, qui fait que l'homme est
sans cesse et à la fois homicide et suicide, assassin
et bourreau; - car, ajoute-t-il, avec une subtilité remarquablement
satanique, l'impossibilité de trouver un motif raisonnable
suffisant pour certaines actions mauvaises et périlleuses,
pourrait nous conduire à les considérer comme le
résultat des suggestions du Diable, si l'expérience
et l'histoire ne nous enseignaient pas que Dieu en tire souvent
l'établissement de l'ordre et le châtiment des coquins;
- après s'être servi des mêmes coquins comme
de complices! tel est le mot qui se glisse, je l'avoue, dans
mon esprit, comme un sous-entendu aussi perfide qu'inévitable.
Mais je ne veux, pour le présent, tenir compte que de
la grande vérité oubliée, - la perversité primordiale
de l'homme, - et ce n'est pas sans une certaine satisfaction
que je vois quelques épaves de l'antique sagesse nous
revenir d'un pays d'où on ne les attendait pas. Il est
agréable que quelques explosions de vieille vérité sautent
ainsi au visage de tous les complimenteurs de l'humanité,
de tous ces dorloteurs et endormeurs qui répètent
sur toutes les variations possibles de ton: "Je suis né bon,
et vous aussi, et nous tous, nous sommes nés bons!" oubliant,
non! feignant d'oublier, ces égalitaires à contre-sens,
que nous sommes tous nés marqués pour le mal!
De quel mensonge pouvait-il être dupe,
celui qui parfois - douloureuse nécessité des milieux
- les ajustait si bien? Quel mépris pour la philosophaillerie,
dans ses bons jours, dans les jours où il était,
pour ainsi dire, illuminé. Ce poète, de qui plusieurs
fictions semblent faites à plaisir pour confirmer la prétendue
omnipotence de l'homme, a voulu quelquefois se purger lui-même.
Le jour où il écrivait: "Toute certitude est
dans les rêves", il refoulait son propre américanisme
dans la région des choses inférieures; d'autres
fois, rentrant dans la vraie voie des poètes, obéissant
sans doute à l'inéluctable vérité qui
nous hante comme un démon, il poussait les ardents soupirs
de l'ange tombé qui se souvient des Cieux; il envoyait
ses regrets vers l'âge d'or et l'Eden perdu; il pleurait
toute cette magnificence de la nature, se recroquevillant devant
la chaude haleine des fourneaux; enfin , il jetait ces admirables
pages: Colloque entre Monos et Una, qui eussent charmé et
troublé l'impeccable De Maistre.
C'est lui qui a dit, à propos du socialisme, à l'époque
où celui-ci n'avait pas encore un nom, où ce
nom du moins n'était pas tout à fait vulgarisé: "Le
monde est infesté actuellement par une nouvelle secte
de philosophes, qui ne se sont pas encore reconnus comme formant
une secte, et qui conséquemment n'ont pas adopté de
nom. Ce sont les croyants à toute vieillerie (comme qui
dirait: prédicateurs en vieux). Le grand prêtre
dans l'Est est Charles Fourier, - dans l'Ouest, Horace Greely;
et grands prêtres ils sont à bon escient. Le seul
lien commun parmi la secte est la crédulité; -
appelons cela démence, et n'en parlons plus. Demandez à l'un
d'eux pourquoi il croit ceci ou cela; et, s'il est consciencieux
(les ignorants le sont généralement) il vous fera
une réponse analogue à celle que fit Talleyrand,
quand on lui demanda pourquoi il croyait à la Bible. "J'y
crois, dit-il, d'abord parce que je suis évêque
d'Autun, et en second lieu parce que je n'y entends absolument
rien. Ce que ces philosophes-là appellent argument est
une manière à eux de nier ce qui est et d'expliquer
ce qui n'est pas."
Le progrès, cette grande hérésie
de la décrépitude, ne pouvait pas non plus lui échapper.
Le lecteur verra, en différents passages, de quels termes
il se servait pour la caractériser. On dirait vraiment, à voir
l'ardeur qu'il y dépense, qu'il avait à s'en venger
comme d'un embarras public, comme d'un fléau de la rue.
Combien eût-il ri, de ce rire méprisant du poète
qui ne grossit jamais la grappe des badauds, s'il était
tombé, comme cela m'est arrivé récemment,
sur cette phrase mirifique qui fait rêver aux bouffonnes
et volontaires absurdités des paillasses, et que j'ai
trouvée se pavanant perfidement dans un journal plus que
grave: Le progrès incessant de la science a permis tout
récemment de retrouver le secret perdu et si longtemps
cherché de... (feu grégeois, trempe de cuivre,
n'importe quoi disparu) dont les applications les plus réussies
remontent à une époque barbare et très ancienne!
! ! - Voilà une phrase qui peut s'appeler une véritable
trouvaille, une éclatante découverte, même
dans un siècle de progrès incessant; mais je crois
que la momie Allamistakeo n'aurait pas manqué de demander,
avec le ton doux et discret de la supériorité,
si c'était aussi grâce au progrès incessant
- à la loi fatale, irrésistible, du progrès,
- que ce fameux secret avait été perdu. - Aussi
bien, pour laisser là le ton de la farce, en un sujet
qui contient autant de larmes que de rire, n'est-ce pas une chose
véritablement stupéfiante de voir une nation, plusieurs
nations, toute l'humanité bientôt, dire à ses
sages, à ses sorciers: "Je vous aimerai et je vous
ferai grands, si vous me persuadez que nous progressons sans
le vouloir, inévitablement, - en dormant; débarrassez-nous
de la responsabilité, voilez pour nous l'humiliation des
comparaisons, sophistiquez l'histoire, et vous pourrez vous appeler
les sages des sages"? N'est-ce pas un sujet d'étonnement
que cette idée si simple n'éclate pas dans tous
les cerveaux: que le progrès (en tant que progrès
il y ait) perfectionne la douleur à la proportion qu'il
raffine la volupté, et que, si l'épiderme des peuples
va se délicatisant ils ne poursuivent évidemment
qu'une Italiam fugientem, une conquête à chaque
minute perdue, un progrès toujours négateur de
lui-même?
Mais ces illusions, intéressées
d'ailleurs, tirent leur origine d'un fonds de perversité et
de mensonge, - météores des marécages, -
qui poussent au dédain les âmes amoureuses du feu éternel,
comme Edgar Poe, et exaspèrent les intelligences obscures,
comme Jean-Jacques, à qui une sensibilité blessée
et prompte à la révolte tient lieu de philosophie.
Que celui-ci eût raison contre l'animal dépravé,
cela est incontestable; mais l'animal dépravé a
le droit de lui reprocher d'invoquer la simple nature. La nature
ne fait que des monstres, et toute la question est de s'entendre
sur le mot sauvages. Nul philosophe n'osera proposer pour modèles
ces malheureuses hordes pourries, victimes des éléments,
pâture des bêtes, aussi incapables de fabriquer des
armes que de concevoir l'idée d'un pouvoir spirituel et
suprême. Mais, si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme
civilisé, avec l'homme sauvage, ou plutôt une nation
dite civilisée avec une nation dite sauvage, c'est-à-dire
privée de toutes les ingénieuses inventions qui
dispensent l'individu d'héroïsme, qui ne voit que
tout l'honneur est pour le sauvage? Par sa nature, par nécessité même,
il est encyclopédique, tandis que l'homme civilisé se
trouve confiné dans les régions infiniment petites
de la spécialité. l'homme civilisé invente
la philosophie du progrès pour se consoler de son abdication
et de sa déchéance; cependant que l'homme sauvage, époux
redouté et respecté, guerrier contraint à la
bravoure personnelle, poète aux heures mélancoliques
où le soleil déclinant invite à chanter
le passé et les ancêtres, rase de plus près
la lisière de l'idéal. Quelle lacune oserons-nous
lui reprocher? Il a le prêtre, il a le sorcier et le médecin.
Que dis-je? Il a le dandy, suprême incarnation de l'idée
du beau transportée dans la vie matérielle, celui
qui dicte la forme et règle les manières. Ses vêtements,
ses parures, ses armes, son calumet, témoignent d'une
faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés.
Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies à ces
yeux qui percent la brume, à ces oreilles qui entendraient
l'herbe qui pousse? Et la sauvagesse à l'âme simple
et enfantine, animal obéissant et câlin, se
Un pareil milieu - je l'ai déjà dit,
je ne puis résister au désir de le répéter,
- n'est guère fait pour les poètes. Ce qu'un esprit
français, supposez le plus démocratique, entend
par un Etat, ne trouverait pas de place dans un esprit américain.
Pour toute intelligence du vieux monde, un Etat politique a un
centre de mouvement qui est son cerveau et son soleil, des souvenirs
anciens et glorieux, de longues annales poétiques et militaires,
une aristocratie, à qui la pauvreté, fille des
révolutions, ne peut qu'ajouter un lustre paradoxal; mais
cela! cette cohue de vendeurs et d'acheteurs, ce sans nom, ce
monstre sans tête, ce déporté derrière
l'Océan, un Etat! - je le veux bien, si un vaste cabaret,
où le consommateur afflue et traite d'affaires sur des
tables souillées, au tintamarre des vilains propos, peut-être
assimilé à un salon, à ce que nous appelions
jadis un salon, république de l'esprit présidée
par la beauté!
Il sera toujours difficile d'exercer, noblement
et fructueusement à la fois, l'état d'homme de
lettres, sans s'exposer à la diffamation, à la
calomnie des impuissants, à l'envie des riches, - cette
envie qui est leur châtiment! - aux vengeances de la médiocrité bourgeoise.
Mais ce qui est difficile dans une monarchie tempérée
ou dans une république régulière, devient
presque impraticable dans une espèce de capharnaüm,
où chaque sergent de ville de l'opinion fait la police
au profit de ses vices, - ou de ses vertus, c'est tout un; -
où un poète, un romancier d'un pays à esclaves,
est un écrivain détestable aux yeux d'un critique
abolitionniste; où l'on ne sait quel est le plus grand
scandale, - le débraillé du cynisme ou l'imperturbabilité de
l'hypocrisie biblique. Brûler des nègres enchaînés,
coupables d'avoir senti leur joue noire fourmiller du rouge de
l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de théâtre, établir
la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les sauvages (ce
terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore souillés
de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute pour
consacrer le principe de la liberté illimitée,
la guérison des maladies de neuf mois, tels sont quelques-uns
des traits saillants, quelques-unes des illustrations morales
du noble pays de Franklin, l'inventeur de la morale de comptoir,
le héros d'un siècle voué à la matière.
Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles
de brutalités, en un temps où l'américanomanie
est devenue presque une passion de bon ton, à ce point
qu'un archevêque a pu nous promettre sans rire que la Providence
nous appellerait bientôt à jouir de cet idéal
transatlantique.
III
Un semblable milieu social engendre nécessairement
des erreurs littéraires correspondantes. C'est contre
ces erreurs que Poe a réagi aussi souvent qu'il a pu,
et de toute sa force. Nous ne devons donc pas nous étonner
que les écrivains américains, tout en reconnaissant
sa puissance singulière comme poète et comme conteur,
aient toujours voulu infirmer sa valeur comme critique. Dans
un pays où l'idée d'utilité, la plus hostile
du monde à l'idée de beauté, prime et domine
toute chose, le parfait critique sera le plus honorable, c'est-à-dire
celui dont les tendances et les désirs se rapprocheront
le plus des tendances et des désirs de son public, - celui
qui, confondant les facultés et les genres de production,
assignera à toutes un but unique, - celui qui cherchera
dans un livre de poésie les moyens de perfectionner la
conscience. naturellement, il deviendra d'autant moins soucieux
des beautés réelles, positives, de la poésie;
il sera d'autant moins choqué des imperfections et même
des fautes dans l'exécution. Edgar Poe, au contraire,
divisant le monde de l'esprit en intellect pur, goût et
sens moral, appliquait la critique suivant que l'objet de son
analyse appartenait à l'une de ces trois divisions. Il était
avant tout sensible à la perfection du plan et à la
correction de l'exécution; démontant les oeuvres
littéraires comme des pièces mécaniques
défectueuses (pour le but qu'elles voulaient atteindre),
notant soigneusement les vices de fabrication; et, quand il passait
au détail de l'oeuvre, à son expression plastique,
au style en un mot, épluchant, sans omission, les fautes
de prosodie, les erreurs grammaticales et toute cette masse de
scories qui, chez les écrivains non artistes, souillent
les meilleures intentions et déforment les conceptions
les plus nobles.
Pour lui, l'imagination est la reine des facultés,
mais par ce mot il entend quelque chose de plus grand que ce
qui est entendu par le commun des lecteurs. L'imagination n'est
pas la fantaisie; elle n'est pas non plus la sensibilité,
bien qu'il soit difficile de concevoir un homme imaginatif qui
ne serait pas sensible. L'imagination est une faculté quasi
divine qui perçoit tout d'abord, en dehors des méthodes
philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les
correspondances et les analogies. Les honneurs et les fonctions
qu'il confère à cette faculté lui donnent
une valeur telle (du moins quand on a bien compris la pensée
de l'auteur) qu'un savant sans imagination n'apparaît
plus que comme un faux savant, ou tout au moins comme un savant
incomplet.
Parmi les domaines littéraires où l'imagination
peut obtenir les plus curieux résultats, peut récolter
les trésors, non pas les plus riches, les plus précieux
(ceux-là appartiennent à la poésie) mais
les plus nombreux et les plus variés, il en est un que
Poe affectionne particulièrement, c'est la Nouvelle. Elle
a sur le roman à vastes proportions cet immense avantage
que sa brièveté ajoute à l'intensité de
l'effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d'une
haleine, laisse dans l'esprit un souvenir bien plus puissant
qu'une lecture brisée, interrompue souvent par les tracas
des affaires et le soin des intérêts mondains. L'unité d'impression,
la totalité d'effet est un avantage immense qui peut donner à ce
genre de composition une supériorité tout à fait
particulière, à ce point qu'une nouvelle trop courte
(c'est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu'une
nouvelle trop longue. L'artiste, s'il est habile, n'accommodera
pas ses pensées aux incidents; mais, ayant conçu
délibérément, à loisir, un effet à produire,
inventera les incidents, combinera les événements
les plus propres à amener l'effet voulu. Si la première
phrase n'est pas écrite en vue de préparer cette
impression finale, l'oeuvre est manquée dès le
début. Dans la composition tout entière, il ne
doit pas se glisser un seul mot qui ne soit une intention, qui
ne tende, directement ou indirectement, à parfaire le
dessein prémédité.
Il est un point par lequel la nouvelle a une
supériorité, même sur le poème. Le
rythme est nécessaire au développement de l'idée
de beauté, qui est le but le plus grand et le plus noble
du poème. Or, les artifices du rythme sont un obstacle
insurmontable à ce développement minutieux de pensées
et d'expressions qui a pour objet la vérité. Car
la vérité peut être souvent le but de la
nouvelle, et le raisonnement, le meilleur outil pour la construction
d'une nouvelle parfaite. C'est pourquoi ce genre de composition,
qui n'est pas situé à une aussi grande élévation
que la poésie pure, peut fournir des produits plus variés
et plus facilement appréciables pour le commun des lecteurs.
De plus, l'auteur d'une nouvelle a à sa disposition une
multitude de sons, de nuances de langage, le ton raisonneur,
le sarcastique, l'humoristique, que répudie la poésie,
et qui sont comme des dissonances, des outrages à l'idée
de beauté pure. Et c'est aussi ce qui fait que l'auteur
qui poursuit dans une nouvelle un simple but de beauté,
ne travaille qu'à son grand désavantage, privé qu'il
est de l'instrument le plus utile, le rythme. Je sais que, dans
toutes les littératures, des efforts ont été faits,
souvent heureux, pour créer ces contes purement poétiques;
Edgar Poe lui-même en a fait de très beaux. Mais
ce sont des luttes et des efforts qui ne servent qu'à démontrer
la force des vrais moyens adaptés aux buts correspondants,
et je ne serais pas éloigné de croire que, chez
quelques auteurs, les plus grands qu'on puisse choisir, ces tentations
héroïques vinssent d'un désespoir.
[...]
Mais il est une autre hérésie,
qui, grâce à l'hypocrisie, à la lourdeur
et à la bassesse des esprits, est bien plus redoutable
et a des chances de durée plus grandes, - une erreur qui
a la vie plus dure, - je veux parler de l'hérésie
de l'enseignement, laquelle comprend comme corollaires inévitables
l'hérésie de la passion, de la vérité et
de la morale. Une foule de gens se figurent que le but de la
poésie est un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt
fortifier la conscience, tantôt enfin démontrer
quoi que ce soit d'utile. Edgar Poe prétend que les Américains
ont spécialement patronné cette idée hétérodoxe;
hélas! il n'est pas besoin d'aller jusqu'à Boston
pour rencontrer l'hérésie en question. Ici même,
elle nous assiège, et tous les jours elle bat en brèche
la véritable poésie. La poésie, pour peu
qu'on veuille descendre en soi-même, interroger son âme,
rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but qu'elle-même;
elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun poème ne sera
si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème,
que celui qui aura été écrit uniquement
pour le plaisir d'écrire un poème.
Je ne veux pas dire que la poésie n'ennoblisse
pas les moeurs, - qu'on me comprenne bien, - que son résultat
final ne soit pas d'élever l'homme au-dessus du niveau
des intérêts vulgaires; ce serait évidemment
une absurdité. Je dis que, si le poète a poursuivi
un but moral, il a diminué sa force poétique; et
il n'est pas imprudent de parier que son oeuvre sera mauvaise.
La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance,
s'assimiler à la science ou à la morale; elle n'a
pas la vérité pour objet, elle n'a qu'elle-même.
Les modes de démonstration de vérité sont
autres et sont ailleurs. La vérité n'a rien à faire
avec les chansons. Tout ce qui fait le charme, la grâce,
l'irrésistible d'une chanson, enlèverait à la
vérité son autorité et son pouvoir. froide,
calme, impassible, l'humeur démonstrative repousse les
diamants et les fleurs de la Muse; elle est donc absolument l'inverse
de l'humeur poétique.
L'intellect pur vise à la vérité,
le goût nous montre la beauté, et le sens moral
nous enseigne le devoir. Il est vrai que le sens du milieu a
d'intimes connexions avec les deux extrêmes, et il n'est
séparé du sens moral que par une si légère
différence, qu'Aristote n'a pas hésité à ranger
parmi les vertus quelques-unes de ses délicates opérations.
Aussi, ce qui exaspère surtout l'homme de goût dans
le spectacle du vice, c'est sa difformité, sa disproportion.
Le vice porte atteinte au juste et au vrai, révolte l'intellect
et la conscience; mais, comme outrage à l'harmonie, comme
dissonance, il blessera plus particulièrement certains
esprits
culte > |