Le sentiment d'injustice et le mal
Injustice, justice, révolte et fatalisme
Le plus grand mal, à part l'injustice, serait que l'auteur de l'injustice ne paie pas la peine de sa faute. Platon
La présence du « mal », engendrent bien souvent deux réponses paradoxales :
1/ La révolte face à un événement qu'on estime injuste.
2/ Le fatalisme conduisant à accepter les choses comme elles viennent. La vie telle qu'elle s'offre
et le « mal » tel qu'il est.
La révolte peut conduire à des réactions
comme la vengeance,
la vendetta, la cruauté l'incapacité au pardon,etc.
Le fatalisme peut conduire à la résignation, à l'absence
de combativité, à une certaine immobilité de
la société.
Comme c'est bien souvent le cas, l'idéal
nous commanderait de prendre le meilleur de chacune des deux attitudes.
Séparément en effet,
chacune des deux est incohérente avec
les grands principes de l'humanité démocratique
contemporaine.
La révolte face au mal
Paie le mal avec la justice, et la bonté avec la bonté. Lao-Tseu
Certains aspects de la révolte, sont extrêmement positifs pour l'humanité.
Le refus d'admettre le mal par exemple, oblige la société à améliorer
ses lois, son droit, sa technique, ses moyens
de surveillance etc.
En ne cédant pas à la
fatalité, des hommes trouvent des moyens de lutte (manifestations, associations
de victimes, syndicat) pour obliger la société à réformer la justice, à l'améliorer.
Du côté négatif, l'impossibilité d'admettre les choses telles qu'elles sont, s'accompagne bien souvent d'un radicalisme exagéré.
Celui-ci engendre une grande difficulté à pardonner, et à comprendre certaines motivations humaines.
Il assombrit l'image du coupable,
avec le risque d'en faire un bouc émissaire.
Il a enfin une
fâcheuse tendance à doper les systèmes archaïques
et violents (vengeance, loi du talion, état policier, enfermement à outrance).
Alors qu'il serait préférable de soutenir l'éducation, la prévention,
la pédagogie, le soin
psychologique etc.
Le fatalisme et le mal
Des stoiciens au marxisme
Certains aspects du fatalisme, sont également positifs pour l'humanité.
Ils permettent d'accepter plus facilement
des choses irréversibles, comme la très bien compris le bon sens populaire (« ce qui
est fait est fait », « la vengeance ne ramène personne à la
vie » etc.)
Mais ce fatalisme, a également
ses mauvais profils.
Sous certains angles, il freine
l'évolution de la société. Il empêche les réformes, maintient
des principes archaïques (comme la caste où le clan).
Le fatalisme contribue à justifier la guerre et la violence comme moyen d'évolution.
Il peut conduire également à accepter l'inacceptable lorsqu'il se présente.
Pour un fatalisme créatif
Y aurait-il une posture médiane idéale
?
Il s'agirait peut-être d'accepter les résultats du mal une fois qu'ils se sont déroulés, et quand tout à été tenté pour l'arrêter. Une position refusant la vengeance individuelle ou étatique, et acceptant sans violence de laisser la justice nationale et internationale faire son devoir (c'est pourquoi il est fondamental d'avoir une justice nationale et internationale efficace et juste).
Une position cherchant à comprendre comment de tels faits
ont été accomplis.
Une position enfin, s'investissant
pour faire régresser les causes du mal, pour protéger l'humanité et la faire évoluer.
L'idéal : Une évolution des mentalités
Pour adopter face aux mal ce genre de position, il faudrait :
Des médias réinvestis dans leur rôle éducatif ...
capables d'enseigner les grandes règles de la justice ... d'éclairer les véritables causes du « mal » ... de montrer les circonstances atténuantes (au lieu de pousser le public à se focaliser sur la victime et à se défouler sur les "bourreaux"). Des médias capables de valoriser le concept de pardon (et de libérer ainsi, un peu l'humanité
des forces négatives).
Il faudrait également mettre en
place une véritable structure de soutien psychologique pour chaque victime du mal (et pas uniquement lors des grandes
catastrophes).
Créer un véritable organisme de
prévention de
la délinquance. un organisme conscient de l'importance de l'éducation, et des valeurs diffusées par la société.
Proposer un travail psychologique, éducatif et social authentique aux délinquants. Une thérapie capable de leur faire toucher l'intérêt qu'il y à à engager son énergie dans la voie positive. Cela diminuerait rapidement les risques
de récidive (puissant générateur du sentiment d'injustice).
Lutter contre toute impunité. En offrant en contre partie, des sanctions justes, humanistes et éducatives (et surtout, des alternatives à la prison quand c'est possible).
Mais le premier chantier à ouvrir, le plus urgent me semble-t-il, c'est d'améliorer rapidement les conditions
de détention. Il faudrait imaginer des structures plus humaines et entièrement vouées au « rétablissement », à la réinsertion.
Il parait tout de même aberrant d'envoyer des « durs » dans un endroit encore plus dur que le dur endroit qui les a formés et de leur donner en plus les délinquants doux en pâture.
La réalité
Mais ce traitement idéal du « mal » est
loin des conditions pratiques humaines.
bien souvent le sentiment d'injustice, la haine,
le désir de vengeance, servent à protéger
l'homme d'une souffrance trop intense.
Et puis comment ne pas trouver
injuste l'abus ou le meurtre d'un enfant ? Le viol ou la torture gratuite d'une femme
?
Pourquoi le destin, la vie les a choisis de façon
qui semble tellement arbitraire ?
Pourquoi cet enfant, cette femme plutôt qu'une
autre ? Pourquoi le sort semble s'acharner sur telle famille,
sur tel groupe humain ?
Peut-être trouverons-nous quelques clés d'apaisement
en réfléchissant à l'idée
de juste et d'injuste. En nous penchant sur l'apport positif du mal et sur la responsabilité réelle de la société dans l'expression du mal, sa valorisation, sa récidive.
Juste, injuste, sentiment d'injustice
L'exemple de la mort
La vérité jaillira de l'apparente injustice. Albert Camus
Il serait illusoire de penser pouvoir faire disparaître dès à présent le sentiment d'injustice de l'humanité.
Cette émotion fait partie des puissants moteurs de l'activité humaine.
Prenons un exemple.
Le grand événement
vécu la plupart du temps comme une injustice, c'est la mort.
Le bon sens populaire nous dit égaux face à elle dans la mesure où chaque être
humain est mortel.
Pourtant, si nous n'avons pas à subir l'injustice de
vivre à côté d'êtres humains immortels, certains d'entre nous vivent plus longtemps que d'autres.
Certains meurent très vieux, d'autres très jeunes.
De mort naturelle ou de mort violente, etc.
Nous pouvons donc estimer tout cela très injuste.
Mais que serait alors un monde juste face à la mort ?
Peut-être un monde où chaque être humain mourait
au seuil le plus haut de l'espérance de vie humaine. Autrement
dit selon les statistiques, 83 ans pour les femmes et 79 ans pour
les hommes.
Et si c'était le cas, certains d'entre nous ne trouveraient-ils pas ce décalage entre hommes et femmes, injuste ?
Et quand bien même, ce décalage serait aboli, d'autres
n'estimeraient-ils pas injuste également
de savoir l'année de sa mort ? Ne diraient-ils
pas qu'il s'agit là d'une véritable torture, une véritable injustice ?
L'exemple de la différence
Et même si nous parvenions à abolir le sentiment d'injustice lié a la mort, l'homme ne trouverait sans doute injuste d'être différent
de son voisin. De n'avoir pas les mêmes qualités (même s'il bénéficie
lui de qualités personnelles).
Peut-être faudrait-il donc, pour abolir tout sentiment d'injustice,
une ressemblance absolue entre les hommes ? Un monde de clones ayant exactement
les mêmes qualités, les mêmes activités, avec les mêmes sensations,
les mêmes destins, les mêmes vies. Des sosies parfaits
vivant dans un monde sans différences et sans souffrance.
Un tel monde évidemment ne peut pas exister.
Il ne pourrait rien
créer,
rien faire évoluer, rien espérer.
Et quand bien même nous le ferions exister, il serait
malgré tout porteur d'injustice.
En effet, chaque clone occupant un endroit unique sur le monde, aurait une vision unique et particulière de ce monde, donc une vision
différente des autres et susceptible de faire naître des sentiments d'injustices.
Le sentiment d'injustice
est enfant de la différence et
sans différences il ne peut y avoir d'humanité.
L
'injustice semble donc bien être un des outils ponctuel mais fondamental pour construire la société humaine.
C'est donc notre sentiment d'injustice, notre vision de l'injustice,
qu'il est bon de faire évoluer.
Bourreau et victime
La place de victime supérieure à celle de bourreau
Le monde est iniquité ; si tu l'acceptes, tu es complice, si tu le changes, tu es bourreau. Jean-Paul Sartre
Un autre poncif
nous conduit bien souvent à vivre un sentiment d'injustice.
C'est l'idée selon laquelle, le
bourreau serait plus heureux que sa victime, le prédateur
que sa proie,
le riche que le pauvre, l'abuseur
que l'abusé..
Si tel était le cas, la civilisation romaine
n'aurait jamais cédé le pas face aux chrétiens
résignés qu'elle martyrisait. Et pourtant, la société perverse des romains à été engloutie par la grande vague d'amour du christianisme.
Autrement dit, des dominants qui avaient le choix entre la toute puissance du bourreau et l'humilité de la victime, ont choisit d'épouser les valeurs d'amour des dominés et d'orienter l'occident dans ce sens.
Si le bourreau était
plus heureux que sa victime, l'esclavage se serait tout simplement imposé comme valeur suprême.
Seulement, la conscience humaine, en évoluant, convertissait de plus en plus d'esclavagistes pour les entraîner vers les bienfaits de la lutte pour la justice.
Et ainsi, s'appuyant sur les coups de butoirs de philosophes et de spirituels comme Thoreau où Martin Luther King, les plaisirs malsains de l'abus d'autrui cèdent la place aux bonheurs de l'esprit clair et juste.
Si les bourreaux étaient plus heureux que leurs victimes, l'égoïsme plastronnerait, fier de lui, contemplant avec délice
ses dégâts.
Pourtant, l'inverse lentement s'impose.
Hormis le petit pourcentage
de cas pathologique et inconscient, apte à jubiler
de son égoïsme,
son sadisme, ou sa domination, la plupart des êtres
humains sont malheureux du mal qu'ils font aux autres. Ils le regrettent
rapidement lorsque, sans le vouloir, ils en font.
Nous sommes une foule sentimentale,
pétri d'idéal,
pour reprendre la belle chanson d'Alain
Souchon. Et
même si nos névroses et les valeurs
du système nous conduisent parfois à envier la morgue d'un patron voyou, l'indifférence d'un chef
mafieux, la maîtrise d'un acteur
porno, et bien
la majorité humaine n'échangerait pas sa place.
Quant aux rares sensibles s'aventurant vers la vie insensible, discriminante ou égoïste, ils reviennent un jour ou l'autre à leur véritable nature.
N'est pas insensible qui veut !
La majorité humaine dispose d'un état d'esprit fraternel,
généreux, et amical. Elle est ouverte sur le monde et respectueuse d'autrui. Seule une petite minorité d'êtres
humains est psychologiquement capable d'agir froidement en bourreau.
Capable d'être résolument égoïste, de considérer autrui comme un objet
à son service.
Un état d'esprit éduqué dans le sens de la générosité, de la fraternité
et du respect d'autrui, ne serais pas heureux dans le rôle
inverse.
Qui aimerait vivre la vie d'un tortionnaire,
d'un esclavagiste ?
Qui aimerait vivre, dans l'état d'esprit narcissique considérant
les femmes comme des objets ? Les étrangers comme des esclaves ?
Les pauvres avec dédain ? Leurs employés avec arrogance ? Les ouvriers avec mépris ?
Qui serait prés à abandonné sa nature sensible pour
endosser l'habit du bourreau ?
Si la position de bourreau était supérieure à celle de victime, les actes de collaboration et
de délation pendant la dernière guerre mondiale aurait impliqué, n'ont pas un infime pourcentage de la population, mais la majorité humaine.
La responsabilité de la société
L'éducation, la maltraitance, les valeurs de la société au coeur du problème
Quel plus terrible fléau que l'injustice qui a les armes à la main. AristoteAinsi donc, le « mal », parfois, se donne à ressentir comme une véritable injustice.
C'est le cas par exemple, lorsqu'une victime innocente croise la route d'un abuseur, d'un psychopathe, ou d'un assassin en série.
Nous pouvons effectivement ajouter
cela au compte de l'injustice. Mais nous pouvons atténuer ce sentiment en ajoutant à la fatalité d'être au mauvais endroit au mauvais moment, l'ensemble des responsabilités incontestables du système.
Certes le hasard ou la destinée joue un rôle dans notre rencontre avec le "mal". Mais il y a également un véritable
travail
à faire au niveau de la société.
Il suffit d'analyser le
parcours de vie d'un tueur en série, pour saisir immédiatement les responsabilités de la société.
La plupart du temps, ces passages à l'actes, sont précédés d'un nombre considérable de signes avant-coureurs.
Nous commençons à savoir déceler très tôt les traumatismes d'enfance et les soigner.
Nous savons déceler les carences affectives, les déficiences empathiques, les exagérations narcissiques, et nous apprenons doucement à les réparer.
Nous commençons également à prendre au sérieux les premiers actes cruels ou violents et à déchiffrer le niveau de dangerosité de certains individus ... (Un exemple édifiant)
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