béatitude,
nirvana, extase.
LE bonheur est L’illusion Evelyne
Rogue
(internet)
Le bonheur, notion aussi abstraite que complexe, et pourtant universelle,
semble renvoyer inéluctablement à l'indéfinissable,
voire à l'indicible, pour employer un terme cher à
Wittgenstein . Et cela se comprend d'autant mieux que nous savons
que la diversité humaine est presque infinie, de telle sorte
que chaque bonheur particulier est l'ordonnance subtile et changeante
de bonheurs singuliers. Autrement dit, les bonheurs particuliers
sont pratiquement infinis. Il n'y a donc aucune raison pour que
leur diversité se résolve spontanément en une
harmonie, d'autant qu'elle devrait encore correspondre exactement
aux ressources disponibles. Le bonheur n'est-il donc qu'une illusion?
Ne renvoie-t-il pas à un au-delà beaucoup plus complexe?
N'est-il pas ontologiquement parlant inscrit dans l'homme? N'est-il
pas la téléologie de toute vie sur terre? Autrement
dit, le bonheur n'est-il pas plus qu'un concept? Vous l'aurez compris,
notre propos ne consiste pas tant à dénoncer le bonheur
comme illusion, idéal de l'imagination ou utopie, qu'à
tenter d'en faire ressortir les aspects tant négatifs que
positifs. Le bonheur comme en deçà et/ou au delà
de la raison ne possède-t-il pas une valeur intrinsèque?
Peut-être même est-il source d'énergie, force
vitale, puissance de persévérer dans son être
pour tout individu désirant.
Extrait
Pour que le bonheur ne soit plus une illusion, il faut nécessairement
le lier à quelque chose de durable dans l'espace et le temps;
au Souverain bien, par exemple - lequel se réfléchit
dans la vertu. D'ailleurs, nul n'ignore à quel point le
bonheur requiert à la fois une vertu parfaite et une vie
menée à son terme. Mais définir le bonheur
par rapport à la vertu, à la recherche du bien et
du bon peut-être source d'illusion. Et cela d'autant plus
que pour consacrer sa vie au bon et au bien, en vu du bonheur, encore
faut-il savoir en quoi consistent le bon, le bien, le juste, l'injuste ... Or, si rien n'est ni beau ni laid, ni juste ni injuste
et, pareillement au sujet de toutes choses, que rien n'est en vérité,
car chaque chose n'est pas plutôt ceci que cela; force
est d'admettre que l'apparence est partout où elle
se présente . Autrement dit, en raison de l'isosthénie
des raisons contraires, il faut s'exercer à parvenir à
l'adiaphorie la plus absolue et la plus radicale. Adiaphorie qui
se réfléchit dans une triple attitude face à
la vie: aphasie, ataraxie et apathie. Mais là encore, cette
quête du bonheur est illusoire, et cela en un double sens.
En effet, non seulement, en voulant mettre un terme aux illusions
des sens, les sceptiques tombent-ils dans le piège de l'illusion
de la raison qui leur fait prendre un anti-bonheur pour le bonheur
en soi. Mais en plus, une telle quête du bonheur laisse supposer
que ce dernier dépend de nous. Or si l'on remonte à
la définition même du bonheur on s'aperçoit
que ce terme est dérivé du latin augurium
qui signifie chance augure. Le bonheur ne
dépendrait donc que du hasard, de la chance, se réfléchissant
ainsi dans une sorte de fatalité.
Mais l'homme veut et cherche, de manière irrépressible,
à maîtriser son destin; et par là même,
c'est-à-dire dans sa quête effrénée du
bonheur, quête du Graal au demeurant, il donne un sens à
sa vie. Le bonheur comme illusion n'est donc rien de moins que sa
raison de vivre, le fondement de sa puissance à persévérer
dans son être. L'illusion consiste donc pour l'homme à
prendre ses désirs pour des réalités.
Il se ment à lui-même parce qu'il a besoin de cette
illusion pour vivre. Cette illusion est, ontologiquement parlant,
la téléologie intrinsèque de toute existence.
Comme le faisait d'ailleurs très justement remarquer Kant,
ordonner à chacun de chercher à se rendre heureux
serait une tâche insensée, car on ne commande jamais
à quelqu'un ce que de lui-même il veut inévitablement.
Concept de bonheur subjectif et empirique que Kant reproche aux
épicuriens d'avoir confondu avec la vertu. Cette recherche
du bonheur ne peut être en effet que variable, divergente
d'un individu à l'autre, pour ne pas dire contradictoire.
Texte
La nature humaine est par essence concupiscente, il n'y a donc rien
d'étonnant à ce que la conception hédoniste
ait fait reposer le bonheur dans la jouissance. En effet, si l'on
considère que le bonheur est un état durable de joie
et/ou de plaisir, le faire reposer dans la satisfaction de tous
les désirs le condamne à un morcellement infini, le
bonheur n'étant plus composé que d'instants successifs
de bonheur mis bout à bout. Le bonheur ne serait-il
donc que la somme de tous les instants de bonheur? Il
y a bien là illusion. Et sans doute est-ce la raison pour
laquelle l'eudémonisme, contrairement à l'hédonisme,
a préféré lier le bonheur à la vertu,
à la vie morale. Et cela dans la mesure où, pour mériter
d'être recherché, le bonheur doit nécessairement
posséder une valeur intrinsèque. En dehors de toute
morale, l'eudémonisme faisait de la quête du plaisir
et de la satisfaction des désirs la finalité de toute
vie sur terre. Ainsi, seule une vie vertueuse pouvait apporter à
l'homme le bonheur. Là encore, il y a bien illusion, tromperie,
erreur sur la manière de concevoir le bonheur ainsi que la
finalité de toute humanité. En effet, on peut être
vertueux et malheureux, de même que l'on peut être très
heureux en étant peu, ou pas vertueux du tout ! Pourtant,
c'est cette illusion qui permet à l'homme de donner un sens
à sa vie; un sens non plus seulement lié au hic et
nunc mais envisagé comme téléologie existentielle
en tant que telle.
Pour que le bonheur ne soit plus une illusion, il faut nécessairement
le lier à quelque chose de durable dans l'espace et le temps;
au Souverain bien par exemple - lequel se réfléchit
dans la vertu. D'ailleurs, nul n'ignore à quel point le
bonheur requiert à la fois une vertu parfaite et une vie
menée à son terme. Mais définir le bonheur
par rapport à la vertu, à la recherche du bien et
du bon peut être source d'illusion. Et cela d'autant plus
que pour consacrer sa vie au bon et au bien, en vue du bonheur,
encore faut-il savoir en quoi consiste le bon, le bien, le juste,
l'injuste ... Or, si rien n'est ni beau ni laid, ni juste
ni injuste et, pareillement au sujet de toutes choses, que rien
n'est en vérité, car chaque chose n'est pas plutôt
ceci que cela; force est d'admettre que l'apparence
est partout où elle se présente. Autrement dit,
en raison de l'isosthénie des raisons contraire, il faut
s'exercer à parvenir à l'adiaphorie la plus absolue
et la plus radicale. Adiaphorie qui se réfléchit dans
une triple attitude face à la vie: aphasie, ataraxie et apathie.
Mais là encore, cette quête du bonheur est illusoire,
et cela en un double sens. En effet, non seulement, en voulant mettre
un terme aux illusions des sens, les sceptiques tombent-ils dans
le piège de l'illusion de la raison qui leur fait prendre
un anti-bonheur pour le bonheur en soi. Mais en plus, une telle
quête du bonheur laisse supposer que ce dernier dépend
de nous. Or si l'on remonte à la définition même
du bonheur, on s'aperçoit que ce terme est dérivé
du latin augurium, qui signifie chance,
augure. Le bonheur ne dépendrait donc que du
hasard, de la chance, se réfléchissant ainsi dans
une sorte de fatalité.
Mais l'homme veut et cherche, de manière irrépressible,
à maîtriser son destin; et par là même,
c'est-à-dire dans sa quête effrénée du
bonheur, quête du Graal au demeurant, il donne un sens à
sa vie. Le bonheur comme illusion n'est donc rien de moins que sa
raison de vivre, le fondement de sa puissance à persévérer
dans son être. L'illusion consiste donc pour l'homme à
prendre ses désirs pour des réalités.
Il se ment à lui-même parce qu'il a besoin de cette
illusion pour vivre. Cette illusion est, ontologiquement parlant,
la téléologie intrinsèque de toute existence.
Comme le faisait d'ailleurs très justement remarquer Kant,
ordonner à chacun de chercher à se rendre heureux
serait une tâche insensée, car on ne commande jamais
à quelqu'un ce que de lui-même il veut inévitablement.
Concept de bonheur subjectif et empirique que Kant reproche aux
épicuriens d'avoir confondu avec la vertu. Cette recherche
du bonheur ne peut être en effet que variable, divergente
d'un individu à l'autre, pour ne pas dire contradictoire.
Afin que le bonheur soit définissable et applicable par
et pour tous universellement, il faudrait que les hommes soient
capables de s'accorder sur une loi morale universelle, seule capable
de fonder la moralité. Or pour réaliser cette condition,
il faut d'une part que l'homme, être désirant par essence,
soit capable de refréner ses pulsions, de maîtriser
ses désirs, d'orienter ses inclinations, voire de faire abstraction
de tous ses penchants sensibles qui risquent à chaque instant
de le détourner de la loi morale. Mais à supposer
même qu'il y parvienne, c'est-à-dire qu'il sorte vainqueur
de cette lutte opposant passion et raison, et par suite soit capable
de ne vivre qu'en conformité avec la loi morale, il serait
alors en droit d'exiger un certain bénéfice. Or rien
n'assure l'individu capable d'une telle abnégation qu'il
sera récompensé en retour. En effet, l'être
raisonnable, qui agit dans le monde, n'est pas cependant en même
temps cause du monde et de la nature elle-même. Autrement
dit, puisque la volonté morale ne gouverne ni l'ordre réel
du monde, ni celui de la nature, le bonheur, supposé et recherché,
n'est qu'un postulat de la raison pratique. Cette idée, ou
idéal, de bonheur, qui n'est peut-être qu'une construction
de la raison n'en est pas moins une construction nécessaire,
condition sine qua non de la raison d'espérer dans l'homme.
Pour résoudre toutes ces difficultés, Kant en vient
à affirmer que la raison doit postuler le souverain bien,
c'est-à-dire espérer que la loi morale universelle
vise réellement un bien qui, s'il ne se réalise pas
ici-bas, permet cependant un progrès moral indéfini
et assure la réconciliation dans la vertu et une certaine
forme de bonheur, dans un autre monde que celui-ci. C'est donc une
fois de plus le désir inscrit dans l'homme de croire en une
vie bienheureuse hic et nunc ou dans un in illo tempore différé
qui le pousse à forger de tels concepts. l'homme a besoin
de donner un sens à sa vie et c'est la raison pour laquelle
ce bonheur en tant qu'idéal de l'imagination
lui est nécessaire. L'idée de bonheur repose donc
sur un postulat de la raison pratique, mais postulat indispensable
dans la mesure où le postulat de la possibilité
du souverain bien dérivé (du meilleur monde) est en
même temps le postulat de la réalité d'un souverain
bien primitif, à savoir de l'existence de Dieu. Mutatis
mutandis, nous pourrions penser au bonheur compris comme erreur
des sens, tel qu'il est exposé par Platon au livre X de la
République. Mais bien plus qu'une simple illusion, le bonheur
apparaît ici comme un idéal de l'imagination; il revêt
une force insoupçonnée. Contrairement à l'opinion
qui veut que l'on condamne non seulement le fruit de l'illusion
mais aussi celui de l'imagination, il nous faut leur reconnaître
une certaine positivité.
Imaginez un instant toutes nos illusions disparues, notre imagination
anéantie; non seulement le monde nous paraîtrait bien
terne - c'est un euphémisme - mais c'est notre raison de
vivre, sinon nos raisons d'espérer qui auraient disparu avec
elles. L'imagination, contrairement à ce que l'on répète
souvent, n'est pas source de chimères mais reine des
facultés . Elle est avant tout créatrice. Le
bonheur est certes une illusion, mais une illusion sans cesse dépassée,
indéfiniment renouvelée; de sorte qu'il se trouve
à la fois en deçà et au-delà de l'illusion,
de l'imagination et de la raison. Le bonheur comme idéal,
non pas de la raison, mais de l'imagination, est non seulement source
de dépassement du hic et nunc mais aussi et surtout projection.
C'est d'ailleurs ce bonheur tant désiré, fruit de
l'imagination, qui permet à l'homme de forger des projets,
c'est-à-dire d'élaborer la projection imaginaire d'un
but à atteindre, celui d'être heureux: tous les
hommes recherchent d'être heureux. Cela est sans exception,
quelques différents moyens qu'ils y emploient . Cette
quête du bonheur est donc universelle.
Mais justement dans la mesure où chacun possède sa
propre idée du bonheur, il semble nécessaire de se
demander dans quelle mesure toutes les conceptions subjectives,
tant singulières qu'individuelles, du bonheur, peuvent se
trouver subsumées sous un concept objectif. L'un nous dit
qu'il faut avoir tous les désirs, pouvoir les satisfaire,
y trouver du plaisir; en cela consiste le bonheur , l'autre
que le bonheur est la satisfaction de toutes nos inclinations,
tant en extension, c'est-à-dire en multiplicité, qu'en
intensité, c'est-à-dire en degré, et en protension,
c'est-à-dire en durée . Mais si tel est le cas,
alors force est d'admettre que le bonheur général
n'est autre que la somme des bonheurs individuels. Sans doute est-ce
utopique de penser en ces termes. Cela reviendrait en effet à
additionner le divers, la multiplicité des bonheurs divergents,
voire contradictoires, afin d'obtenir un bonheur unique, identique
pour tous, et par suite universel.
Pour que le bonheur ainsi entendu soit possible, il faudrait soit
que tous les désirs individuels soient identiques, c'est-à-dire
non seulement qu'ils convergent vers une même fin , mais aussi
emploient les mêmes moyens; soit que l'on confie à
un seul homme la lourde, très lourde tâche, de réaliser
le bonheur de tous. Les bonheurs sont effet divergents et contradictoires,
ils sont source de conflits. Comment donc concilier des bonheurs
particuliers, multiples, divergents, contradictoires. Il suffit,
selon J. Bentham, de les laisser s'affronter librement, pacifiquement,
sur des marchés réglés, pour que des négociations
et des arbitrages sans nombre les conduisent à des équilibres
momentanées, que l'on peut convenir d'appeler bonheurs
moyens. Mais nous ne saurions nous satisfaire d'une telle
solution; la résolution du problème passe alors peut-être
par un pacte d'Association. En effet, dans le premier cas, en additionnant
ainsi les bonheurs individuels de manière à obtenir
un bonheur général, on n'obtient qu'une suite d'éléments
juxtaposés les uns aux autres, irréductibles à
toute forme d'unité et d'unicité. Il n'y a qu'agrégation
de bonheurs individuels et singuliers, et non bonheur général.
Pour obtenir un tel bonheur, c'est-à-dire commun à
tous, il faut qu'il y ait association. C'est du moins ce que le
Contrat Social se proposait de réaliser. De l'association
seule, peut naître le bonheur général, car seule
l'idée d'association suppose que les individus ne sont pas
simplement rassemblés, mais bien unis. En renonçant
à sa propre singularité au profit de tous, chacun
se retrouve dans la grande idée du Tout; il se constitue
une sorte de personne morale distincte des personnes
physiques qui la composent, tout en gardant une volonté propre.
Cette association se trouve d'ailleurs au fondement d'une entité
nouvelle: le bonheur public opposé au bonheur
privé. Cependant, pour que ce bonheur se réalise,
il faut que la réalisation en soit confiée à
une personne. C'est du reste le rôle essentiel du législateur
que de chercher l'utilité, c'est-à-dire le plus
grand bonheur du plus grand nombre. L'arithmétique
des bonheurs est-elle alors possible? L'intérêt commun
n'est-il que la somme algébrique des intérêts
particuliers? La recherche du bonheur ne serait-elle donc plus utopique?
Pourtant, le bonheur commun ne saurait être confondu avec
le bonheur général. En effet, le bonheur commun est
un bonheur singulier, concret, placé par chacun en tête
de son bonheur particulier. Ainsi non seulement bonheur particulier
et bonheur commun ne s'excluent-ils pas l'un l'autre, mais le bonheur
particulier ne peut être réalisé que si et seulement
si le bonheur commun l'est d'abord. Autrement dit, les citoyens
ne cherchent à réaliser le bonheur commun que parce
qu'il est la condition de possibilité de leur bonheur particulier,
sauf à supposer un dévouement pur, qui est psychiquement
impossible. Pourtant, ce bonheur commun, autant que le bonheur général,
est utopique. En effet, il suffit que les citoyens ne correspondent
pas à l'idéal attendu, pour qu'ils soient incapables
de percevoir et de réaliser le bonheur général.
De plus, le bonheur ne saurait être imposé par un seul
homme à tous, qu'elles qu'en fussent les conditions préalables.
Et cela dans la mesure où le gouvernement arbitraire
d'un prince juste et éclairé est toujours mauvais
. En effet, même éclairé, sage et vertueux,
le despotisme s'avère toujours néfaste et cela en
tant qu'il est arbitraire. Ses vertus sont la plus dangereuse
et la plus sûre des séductions: elles accoutument insensiblement
un peuple à aimer, respecter, servir son successeur quel
qu'il soit, méchant ou stupide. De plus, il enlève
au peuple le droit de se libérer, de vouloir ou ne vouloir
pas . Autrement dit, le bonheur, aussi nécessaire soit-il
à l'homme, lorsqu'il est octroyé par un seul à
tous, n'est autre qu'un esclavage déguisé. In fine,
il tue l'esprit aussi bien critique que démocratique; il
peut même aller jusqu'à devenir un outil de consentement
à la domination. Ainsi, lorsqu'il s'agit de confier à
l'État la charge du bonheur de chacun, notamment à
travers le bonheur commun, on peut penser qu'il s'agit d'une utopie,
voire d'une utopie dangereuse en ce qu'elle méconnaît
la liberté et la singularité de chaque être.
Et pourtant, il n'en demeure pas moins que l'aspiration au bonheur
est non seulement légitime mais aussi - toute utopique qu'elle
est - condition du progrès moral de l'humanité.
Autrement dit, que le bonheur soit une illusion c'est certain,
qu'on lui assigne pour but la vertu ou le Souverain bien est moins
important que de prendre conscience qu'il n'est pas - même
en tant qu'idéal de l'imagination ou utopie - rêve
éveillé rendant manifeste la passivité et/ou
l'impuissance de l'individu; au contraire, il accroît notre
puissance: celle d'être heureux ou de rendre l'autre heureux.
Le je n'existe en effet que parce qu'il y a de l'autre
en moi et pour moi. Je n'est je que pour
et par l'autre; de même que mon bonheur, qui se
reflète dans mon regard, se réfléchit dans
le regard de l'autre sur moi, dans le pour-autrui. Il faut donc
pour qu'il y ait un bonheur digne de ce nom, que celui-ci se manifeste
non pas dans la satisfaction immédiate d'une pulsion individuelle,
singulière et passagère, mais dans la recherche du
bonheur pour autrui. Le bonheur comme illusion n'est pas seulement
source d'erreurs, comme on se plaît trop souvent à
le répéter, mais aussi et surtout désir de
réalisation. Désir de réalisation de bonheur
pour moi et pour autrui. Peut-être est-il un idéal
de l'imagination, sans doute aussi utopique et uchronique; il n'est
qu'un leurre, mais un leurre que l'humanité se doit de transformer
en réalité. Le bonheur ne doit pas être seulement
la manifestation d'un en-soi-pour-soi, mais d'un en-soi-pour-autrui.
Ce n'est d'ailleurs sans doute qu'à cette condition que l'on
pourra faire passer le bonheur du mythe à la réalité.
|