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Mise à jour le 17/05/2012 - Paris

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béatitude, nirvana, extase.

 

béatitude selon Pierre JANET

Les états de béatitude et d'extase ont été également étudié du point de vue pathologique entre autre par Pierre Janet, en voici quelques extraits,
Pour comprendre les termes employés par Janet à propos des états extatiques (malades, maniaques, asthénies idiots déments etc) nous devons resituer ce texte dans son contexte médical et dans sa période historique (les années 20) mais il est intéressant de remarquer tout de même, la façon dont la béatitude et l'extase est étudiée dans ce que nous pouvons appeler le début du pur pragmatisme, et dont nous sommes sans doute à l'apothéose et à l'orée de l'achèvement.

Les idiots et les déments béats ne font plus rien il ne s'occupe plus de rien : on a souvent remarqué depuis Esquirol leur indifférence à toute influence extérieure. Qu'on leur parle, qu'on les touche, qu'ils soi-même exposé à la pluie, au froid ou à la chaleur, il ne bouge pas et sourit toujours (Janet compare cet état à la prise de kif ou d'opium ou à l'ivresse du haschisch, et i il serait intéressant d'analyser les raisons de la coïncidence occidentale entre la progression du nihilisme pragmatisme et la progression de la consommation des produits beatifiants)

Peu à peu les actes se restreignent et le malade, à peu près immobile, n'exprimant plus guère de délire compliqué, continu a sourire, à se déclarer satisfait et heureux à propos de tout. Un de mes malades présentait au début des réactions de triomphe magnifique à propos de petits actes réels (parce qu'il s'était fait couper les chux ou parce qu'il avait acheté une boite de sardines) ; plus tard, il restait immobile et rayonnant et, quand on l'interrogeait, il répondez simplement : je suis heureux parce que je suis beau. Comme un des malades de Mignard, qui manifestait une grande joie parce qu'un objet était tombé devant lui et répétait : quel bonheur, il est tombé ! il voyait tout en beau, il était le plus souvent bienveillant avec tout le monde est approuvait tout, même quand ils ne comprenaient pas. Cet optimisme tranquille se répand en idées niaises et mal systématisées : la béatitude, disait Mignard, fleuri sur des décombres.

Cet état se rencontre souvent chez les idiots et l'action de Mignard est restée classique. (Beaucoup présente une satisfaction chronique sans trace d'excitation physique ou intellectuelle, ils approuvent tout, ils sont doués content, amusé de n'importe quoi ... . Il répète que tout est bon, que tout va bien et ne désire rien changer ... . Il reste figé dans une attitude béate avec un demi sourire, la tête basse, les épaules tombantes, les bras ballants, les genoux écartés, les pieds reposant mollement sur le bord externe et ne bouge guère, il se contente vraiment de peu.

Le même sentiment de béatitude se rencontre fréquemment au cours des névroses et en particulier dans l'épilepsie. Mahomet y fait allusion quand il dit avoir visité toutes les demeures à la fois en moins de temps qu'il n'en faut pour vider une bouteille d'eau.

M. Th Thouless dans ses études sur la psychologie de la religion, rappelle de beaux exemples de cette béatitude épileptique. Dans un moment très court avant l'accès extatique, le cœur, l'esprit, le corps semble céder à la forcer à la lumière, la pensée est remplie de joie, d'espoir, toutes les anxiétés s'effacent ...
Ce sont des moments d'extrême conscience de soi-même de conscience d'une vie plus intense ... Le malade peut dire avec pleine intelligence de ses paroles, je donnerais toute ma vie pour un de ces instants car il vaut une vie entière.

Ces rêves variés sont surtout caractérisés par le sentiment de bien-être et de béatitude : la malade ne sent plus aucune attache terrestre, elle croit voler en l'air ... ... .elle restait plusieurs heures inertes, pâle, avec une respiration ralentie et se réveillait en gémissant, (parce que, disait-elle, on l'a tirait d'un grand bonheur et de rêves délicieux

Les sentiments de stupéfaction sacrée qui causent un bonheur infini ... les sensations sublimes et solennelles de Jean qui tout à coup comprend bien des choses et qui a un sentiment de bonheur jamais éprouvé ... Ce sont des impressions sublime qui prouvent l'existence de l'âme dans le corps.

Peut-on parler d'état maniaque quand on voit Madeleine garder une immobilité de statue pendant deux ou trois jours ?
Même si nous considérons le délire, nous trouvons qu'il a un contenu bien singulier et sur un certain point tout à fait différent du contenu des délires de jubilation. Dans ceux-ci, les malades, comme Alexandre, sont puissants dans le monde où nous sommes : ce qu'il possède ce sont des milliards en francs et même en dollars, ils sont des généraux, c'est-à-dire des puissants de ce monde. Les béat au contraire sont indifférents aux choses de la terre et aux actions qui ont des conséquences dans ce monde. Madeleine, pendant l'extase, ne sent pas les affronts faits à sa réputation matérielle. Jamais elle ne parle de fortune pour elle ou pour sa famille est cependant dans sa vie réelle et dans son état d'équilibre elle se préoccupe énormément des questions d'argent et voudrait même en gagner un peu pour aider les siens.

Sans doute il y a dans la béatitude de temps en temps des mots crus qui semblent bien se rapporter a des personnage en chair et en os. Beaucoup ont défendu les mystiques en disant que ce sont là des abus de langage et que les extatiques sont bien forcés d'employer le langage vulgaire qui est fait pour des corps matériels. Madeleine à un peu raison quand elle expliquaient ses amours sensuels : (mon amour pour toutes les créatures à changer de forme, c'est spirituellement que je les jette avec moi dans l'océan spirituel où ils est si doux de s'abîmer. Sans doute, dans mes transports, je vous parle de danser, mais c'est une danse spirituelle que vous ne pouvez voir, c'est une danse qui est une prière car elle est toute spirituelle. Nous trouvons Madeleine égoiste quand elle refuse un geste pour rendre service à une amie d'enfance, mais c'est que nous restons plongé dans le monde matériel où elle n'est plus : elle répond qu'elle aime cet ami spirituellement et que cet amour spirituel ne réclame pas les mêmes gestes.

Il ne faut pas oublier que les mêmes caractères se retrouvent dans toutes les béatitudes, même quand le contenu des délires n'a aucun caractère religieux.
Les idées sociales et politiques de certains extatiques sociaux sont faites pour une société idéale et non pour les hommes réels

CUVILLIER

Il existe un type de joie, la joie passive, qui se manifeste non plus par l’exubérance, mais par le calme et la détente. C'est la paix intérieure de l'âme qui a surmontée le doute et l'inquiétude. A un niveau plus élevé, c'est l'extase des mystiques qui se caractérise par un état de béatitude tout spécial accompagné du sentiment de l'union avec Dieu. c'est aussi parfois l'état de certains malades de ceux qu'on appelle béats, et qui consiste selon Janet, en « un sentiment de joie tout à fait complet avec oubli de la réalité » : les déments béats ne font plus rien et ne s'occupe plus de rien, il ne bouge pas et sourit toujours ».

LES ETATS de CONSOLATION et les extaseS (toujours JANET)

On peut désigner sous le nom d'état psychologique un ensemble de conduites qui occupe un certain temps et qui présente des caractères particuliers apparaissant régulièrement dans le même état et disparaissent dans les autres. L'état psychologique le plus remarquable de notre malade, celui qui ressemble le moins aux états que l'on observe d'ordinaire, est celui qu'elle désigne sous le nom d'état de consolation, et dont une forme particulière correspond à ce que l'on appelle d'ordinaire l'état d'extase : c'est par l'étude de cet état que nous commencerons notre analyse. On pouvait l'observer dès le premier jour quand on voyait Madeleine rester absolument immobile pendant des heures, les bras en croix, avec le sourire aux lèvres et quand on l'entendait murmurer, après un réveil difficile, qu'elle avait contemplé des tableaux magnifiques et nagé dans un océan de délices. Sous différentes formes et à différents degrés cet état se reproduisait très souvent et durait quelquefois des semaines entières, sur- tout pendant les premières années de séjour à l'hôpital.

I. Les divers degrés des états de consolation.

D'une manière générale, l'état que nous considérons présente trois caractères généraux :

le mouvement des membres, ou mieux, l'action qui se manifeste extérieurement par le mouvement des membres et par la modification apportée aux objets extérieurs est énormément réduite;

l'action psychologique interne, constituée par les paroles intérieures, les attitudes intérieures qui donnent naissance aux pensées et aux images présente au contraire un développement considérable;

dans ces états domine constamment un sentiment de joie profonde ainsi que tous les sentiments optimistes qui l'accompagnent et qui donnent aux pensées un ton particulier.

L'ouvrage récent de M. de Montmorand, Psychologie des mystiques, 1920, p. 149-157 distingue l'état de quiétude où les membres sont engourdis, Ia langue embarrassée, l'état d'union où les défaillances physiques s'accentuent, où l'âme est morte aux choses du monde: Dieu la rend comme hébétée, afin de mieux imprimer en elle la véritable sagesse

I'extase proprement dite où l'immobilité du corps est complète, quoique l'esprit reste actif, le ravissement dans lequel la ligature des sens fait cesser toute relation avec le monde extérieur: Quand le ravissement est complet, disait sainte Thérèse, il n'y a plus de notre part aucun acte, aucune opération la conscience semble anéantie comme le mouvement du corps

Madeleine présentait tous les degrés possibles de ces états et or pourrait facilement préciser chez elle un grand nombre de forme! particulières des consolations. En admettant qu'il s'agit uniquement de degrés et que bien des formes intermédiaires se présentent, je distinguais chez elle trois degrés principaux de! consolations, les recueillements, les extases et les ravissements.

Dans le premier degré, Madeleine restait le plus souvent assise ou agenouillée et ne remuait guère spontanément. Mais elle réagissait encore assez régulièrement à la plupart des stimulations extérieures; il suffisait qu'une malade ou une infirmière lui demandât quelque chose pour qu'elle fit l'action lentement, mais assez correctement ou pour qu'elle répondit d'une manière juste, quoique d'une voix très basse. La faiblesse des mouvements pendant l'état de recueillement est curieuse : Madeleine semble avoir de la peine à se tenir debout, elle se plaint quand la consolation est terminée d'avoir eu les jambes et les bras comme des paquets de chiffons . C'est surtout la parole qui manifeste cette faiblesse, car dans ces états, la malade semble tout à fait aphone. Déjà au début des consolations elle commence à perdre la voix et c'est un signe annonçant que l'état pénible dans lequel elle se trouve, va prendre fin , et que l'extase est proche. Cette aphonie persiste encore à la fin des consolations quand l'état d'extase a disparu : Madeleine parle encore très bas et se sent même gêné est ridicule de ne pouvoir répondre plus haut. Elle se rappelle cette période elle demande : est-ce qu'un soufflé donné à propos, ne me ferait pas parler plus haut ? Souvent cet aphonie se prolonge huit ou dix jours une fois elle a duré plus d'un mois. Pendant cet état de recueillement les yeux sont ordinairement ouverts. Mais souvent elle présentent un certain degré de ptosis : elle ne peut ouvrir les yeux complètement, elle nous regarde et elle lit à travers une petite tente entre les paupières mi-closes. Elle marche alors en relevant un peu la tête : cette petite lueur m'éclaire suffisamment . Elle est restée ainsi une dizaine de jours complètement aphones et à demi aveugles : puis d'un coup, dit-elle, il me semble qu'un bandeau se lève, je puis regarder droit devant moi et en même temps je peux parler haut . Quel que soit l'intérêt de ces parésies apparentes, il ne faut pas oublier que dans ces recueillements, les mouvements indispensables peuvent cependant être exécutés.

Ces petits états de recueillement peuvent passer à peu près inaperçus surtout quand ils sont courts et la vie extérieure reste correcte. Comme Madeleine l'écrit dans ses mémoires : l'extase peut devenir moins visible aux regards humains et elle est pourtant profonde avec beaucoup de belles pensées et une joie intense. Je comprends par là comment dans l'Evangile, on ne dit absolument rien des extases de la Sainte vierge et de saint Joseph qui pourtant vivaient sans cesse avec leur Dieu. bien que leurs cœurs fussent intimement et très parfaitement unis dans un commun amour, leurs corps cependant agissent, travaillent malgré les délices que leur procurait la présence de leur divin Enfant dont un seul regard eût dû les jeter dans le plus profond des ravissements.

l'extase, au contraire, ne peut pas se dissimuler et madeleine essayait, quand elle le pouvait, de ne pas s'abandonner ou de n'y céder que la nuit, ou dans l'isolement. L'immobilité en effet est absolument complète dans diverses positions, soit dans l'attitude de la prière, les mains jointes en avant de la poitrine, soit dans l'attitude fréquente de la crucifixion, soit simplement dans l'attitude d'une personne profondément endormie couchée sur le dos. Mais ce qui est important c'est que la malade ne réagit plus aux stimulations banales, n'obéit plus et ne peut être réveillée par personne: ce n'est plus la faiblesse de l'action, c'est la suppression complète de l'action. ,Nous verrons tout à l'heure une exception importante, quand il s'agit de mes propres commandements. Toutes les fonctions psychologiques internes sont conservées et très développées et après le réveil, ou simplement quand l'extase diminuée prend la forme du recueillement, Madeleine va pouvoir raconter ou écrire tout ce qu'elle a pensé et les joies qu'elle a ressenties.

Il existe certainement un troisième état qu'elle appelle le ravissement dans lequel cette activité interne paraît cesser, ou du moins il ne reste aucun souvenir de cette activité. Quand Madeleine raconte les pensées et les visions de l'extase elle s'arrête en disant: Ici je ne sais plus, j'ai dû perdre conscience plus ou moins longtemps ... Il y a des moments dont je n'ai aucune connaissance, où je m'endors dans une délicieuse ivresse, où tout mon être s'abîme dans un bonheur dont je ne puis rien dire ... c'est une sorte de mort matérielle qui en tenant compte des heures a probablement duré quatre heures.

Je dois cependant faire remarquer que je n'ai jamais moi-même constaté l'existence de cet anéantissement complet. Toutes les fois où j'ai trouvé Madeleine en apparence très profondément endormie depuis longtemps, j'ai toujours pu obtenir des réactions et vérifier plus tard qu'elle avait conservé un souvenir exact de tout ce que j'avais fait et dit. Il est probable que cet anéantissement n'est jamais aussi complet que les malades ne se le figurent et que l'on peut toujours par des excitations appropriées modifier la profondeur de l'état de torpeur. Il est aussi probable que, spontanément, la profondeur de l'engourdissement oscille et que le malade ne conserve le souvenir que de quelques période séparées les unes des autres par des lacunes : Je suis comme un enfant dans les bras de sa mère qui de temps en temps ouvre les yeux et goûte le bonheur d'être dorloté, puis qui se rendort. Ainsi mon âme se rend compte de temps en temps qu'elle est bien et qu'elle jouit de divines consolations, puis elle retombe dans l'assoupissement de l'ivresse, elle se perd dans le flots de la grâce ... Il arrive quelquefois que je sors de ces état n'ayant qu'un souvenir vague, c'est celui que j'étais avec Dieu

C'est précisément à cause de cette modification facile du degré de la consolation que j'hésite à étudier ces trois états séparément Madeleine est dans un sommeil profond avec l'apparence du ravissement, ne réagissant à aucune stimulation depuis plusieurs heures , je lui dis sans élever la voix: Lz-vous et venez avec moi ou, si elle semble ne pas entendre, j'emploie la formule qui lui plaît et dont nous verrons la signification: Demandez à Dieu qu'il vous permette de vous lever et de venir avec moi . Après quelques moments elle se lève avec lenteur, s'habille correctement et m'accompagne. Pendant cette marche, elle évite correctement les obstacles et si quelqu'un lui demande de passer par un endroit particulier ou lui dit un mot, elle obéit et elle répond. Elle a donc passé du sommeil plus profond à l'état de simple recueillement. Inversement, si à ce moment je ne lui parle plus, si je ne lui demande aucun mouvement, elle s'immobilise de nouveau, cesse d'entendre les autres personnes et je vais être obligé d'insister quelque temps pour la faire lever et retourner à son lit, quelque fois pour aller plus vite je suis obligé de la faire porter dans son lit. Elle est donc retombée du recueillement à l'extase et au ravissement.
Elle sait elle-même qu'elle peut en augmentant ou en diminuant les mouvements rendre l'état de sommeil plus ou moins profond. Cette description est bien caractéristique.

Mes consolations sont en ce moment trop fréquentes pour que je puisse dire leur nombre. II arrive quelquefois qu'elles ont duré plusieurs jours sans interruption, même des semaines. Alors je ne sais pas comment je vis ... Il me faut un grand secours de la grâce pour continuer d'agir un peu quand même ... Je lutte de toutes mes forces contre les états de sommeil dans la journée Je me prive d'assister aux offices, d'aller devant le Saint Sacrement parce que je suis alors trop exposée à tomber dans ces états Ià J'évite d'être tranquille quand je ne suis pas dans ma chambre et qu'il peut y avoir des témoins, j'arrive ainsi a dominer ce sommeil et à cacher mes impressions, mais les délices intérieurs n'en sont pas moins de plus en plus grandes. Si je me sens un peu à l'abri je cesse de me mouvoir, et je tombe tout de suite dans un ravissement dont rien peut plus me tirer .

Ces états sont donc tous analogues, ce qui et important c'est simplement l'Immobilité, la suppression de l'action plus ou moins complète.

L'immobilité complète d'une extatique, si on étudie le phénomène sous sa forme la plus typique, est vraiment étrange et je comprends que les anciens observateurs en aient été impressionnés. Quel que soit la position adoptée ou la position dans laquelle l'extase complète la trouver, qu'elle soit assise un pinceau à la main, les yeux rivés vers une image commencée, ou agenouillés en prière, ou dans l'attitude de la crucifixion, ou simplement couché sur le dos, Madeleine garde d'une immobilité de statut pendant des heures, quelquefois pendant un an ou deux jours, une fois pendant deux jours et demis, plus de soixante heures. Le visage immuable comme un masque de cire est immobile mais n'est pas inerte car les traits ne sont pas détendus. Les yeux ne sont pas toujours complètement fermés, il y a une fente entre les paupières par laquelle n'apparaît pas la sclérotique blanche, mais la pupille : ce sont des yeux qui pourrait voir s'ils daignaient regarder. Le coin de l'œil est légèrement relevé comme dans le rire, les joues sont fermes. Les commissures des lèvres sont également toujours relevées, les lèvres un peu serrées sont portées en avant: c'est l'expression du sourire et c'est l'expression du baiser. Madeleine le sait fort bien, car elle insistera cent fois sur cette disposition de la bouche au baiser qu'elle sent dès le début de la consolation: Je sens sur ma bouche un perpétuel baiser .

Pour apprécier cette immobilité il faut noter les mouvements d'ordinaire fréquents qui manquent totalement pendant cette période d'extase: Madeleine ne présente jamais ces petits mouvements spontanés ou d'apparence spontanée, ces déplacements d'un membre, ces changements de côté que l'on observe souvent même dans le sommeil prolongé de la dormeuse Laetitia, d'elle-même elle ne bouge pas le petit doigt . Elle ne réagit pas non plus aux stimulations accidentelles qui viennent du monde extérieur. Une mouche qui se promène pendant des minutes entières sur son visage détermine bien de petites crispations locales, de petits réflexes cutanés mais aucun mouvement de la tête ou de la main pour la chasser. Le plus grand bruit dans la salle n'a aucune influence. Une nuit de Noël, Madeleine était en extase pendant que les malades avaient organisé une petite fête, ni le bruit, ni les chants ne déterminèrent le moindre mouvement.

Le plus intéressant c'est la résistance aux stimulations faites intentionnellement pour la réveiller. Un soir, au début du séjour de Madeleine l'hôpital, quand elle n'était pas encore bien connue, les infirmières ont été inquiétées par son attitude et l'ont crue en danger en constatant cette immobilité absolue depuis plusieurs heures, cette respiration lente à peine perceptible, elles ont essayé de la réveiller, l'ont secoué, lui ont flagellé le visage avec de l'eau froide et elle non plus obtenir la moindre réaction. Cependant, si on la pince fortement, on détermine quelquefois après un certain temps, un petit mouvement de retrait du bras, mais c'est tout l'on n'a pas cherché à déterminer des douleurs plus fortes.

Si on cherche à déplacer les membres, les bras ou la tête, car les jambes contracturées ne sont pas mobiles, on peut observer deux cas différents. Quand les bras ont déjà une position systématique et expressive, par exemple quand ils sont dans la position de la crucifixion, ils présentent une certaine résistance au déplacement qui est facilement vaincue, mais dès qu'on abandonne le bras dans une nouvelle position, il revient comme par élasticité à la position initiale. Si, au contraire, les bras n'ont pas au début de position expressive, s'ils reposent indifféremment le long du corps, on peut les déplacer facilement et alors ils restent plus moins dans une imposition. Ils gardent la nouvelle attitude mais d'une manière peu précise, les doigts et la main retombant en partie tandis que le bras reste soulevé. Cette nouvelle position persiste un certain temps, quelquefois plusieurs minutes et le bras retombe lentement pour prendre sous l'action de la pesanteur une position quelconque. Les mouvements d'oscillations imprimés au bras ne persistent pas, le membre reste toujours dans la dernière attitude quand on l'abandonne. C'est le phénomène de la catatonie très caractéristique chez Madeleine pendant les extases quand une personne quelconque cherche à déplacer les membres inertes.

Non seulement Madeleine ne réagit pas aux stimulations extérieures, mais il semble qu'elle a également cessé de réagir aux stimulations internes déterminées par les divers besoins de l'organisme. En temps normal, Madeleine a une alimentation excessivement réduite, en rapport avec ses dispositions à l'ascétisme et avec une diminution du métabolisme dont on verra l'importance; mais tant que dure l'extase, même pendant quarante- huit heures, elle ne prend aucune nourriture ni aucune boisson. Quand une infirmière lui pince le nez, la bouche s'entrouvre avec un certain retard et on peut glisser dans la bouche une petite cuiller d'eau qui est très lentement déglutie, à la deuxième ou troisième cuiller la résistance s'accentue et il faudrait employer la sonde, ce qui était d'ailleurs inutile. Les fonctions d'excrétion sont supprimées. Madeleine qui est toujours très constipée n'a aucune évacuation intestinale non seulement pendant l'extase, mais pendant presque toute la période de consolation. A la fin de l'extase, quand elle entre dans le simple recueillement, elle se lève pour uriner. Mais pendant l'extase proprement dite elle reste vingt-quatre heures et même quarante-huit heures sans miction et elle ne perd jamais les urines dans son lit comme le fait constamment Laetitia.

Il est intéressant de remarquer que les mouvements respiratoires, si intimement associés avec l'activité musculaire et cérébrale sont très nettement diminués. Les graphiques nous montrent la respiration pendant la veille (figure 15) et pendant l'extase (figure 14). Le nombre des inspirations passe de 16 à 12 ou à 10 par minute, l'amplitude des mouvements surtout celle des mouvements thoraciques diminue. Il y a fréquemment des pauses respiratoires d'une durée de dix à trente secondes suivies de quelques inspirations plus fortes. Cette diminution des mouvements respiratoires est accompagnée d'une modification remarquable dans les échanges gazeux, mais celle-ci n'est pas propre à l'extase, nous l'étudierons à propos de l'évolution générale de la maladie

Il est incontestable que les sensations élémentaires ne subissent aucune modification intéressante pendant la crise d'extase. La démonstration de l'intégrité de toutes les perceptions est encore plus nette, si on examine les souvenirs précis qui sont toujours conservés. Si on examine le sujet pendant la crise d'extase on peut lui faire raconter tout ce qui vient de se passer autour belle pendant la durée de cette crise aussi bien que les événements survenus pendant la veille. Il est vrai qu'elle est distraite et ne s'occupe pas du tout de ce qui se passe autour belle ce qui fait qu'elle ignore bien des détails mais elle fait toutes les choses de quelques importances.

Quant aux actes que Madeleine n'exécute pas et qui sont de beaucoup les plus nombreux ce sont des actions des réactions qui lui paraissent à ce moment totalement insignifiant inutile qui ne l'intéresse en aucune manière. C'est ce désintérêt de l'action qui joue le rôle essentiel dans l'immobilité de l'extase, c'est lui qui intervient dans l'apparente faiblesse des actes exécutés même traitement pendant le recueillement : je suis dans un état de langueur extrême, je suis à demi dans la vie est jamais cette délicieuse défaillance, j'ai juste assez de force pour faire ce qui est indispensable, je n'ai pas le courage de faire plus .

Elle répond quelques mots à voix basse, c'est tout ce que la question mérite ; si on ne la comprend pas, tant pis ; elle ne s'intéresse pas assez à la question pour répondre plus haut. Il est facile de mettre en évidence par des exemples ce désintérêt de l'action extérieure. Voici quelques remarques à propos de la parole, de l'expression extérieure de nos sentiments. Madeleine, dans tous les autres états, avait une grande confiance en moi et désirait profondément se faire connaître et bien comprendre ; elle ne se lassait jamais d'écrire d'innombrable! feuilles pour me raconter toute sa vie et m'expliquer bien se! sentiments les plus intimes. Après les extases, elle n'hésitait pas à écrire tous les souvenirs qu'elle en avait conservés et cherchai! à me faire comprendre tout ce qu'elle avait pensé. Mais je désirais des confidences pendant l'extase même, puisque j'avais constaté qu'elle était parfaitement capable de parler ou d'écrire ; j'ai eu beaucoup de peine à l'habituer à les faire à ce moment et je me heurtais au début à des réponses vagues et à des excuses. Ce que vous me demandez est bien difficile ... chaque parole me coûte un effort et une fatigue ... ce que j'éprouve dans la bouche et sur les lèvres me rend bien pénible l'acte de parler .

Soit, mais elle acceptait à ce moment d'autres efforts bien plus pénibles et elle se vantait d'aimer les efforts pénibles. Puis elle parlait d'une sorte de réserve pudique: Comment avouer ces choses de l'âme ... Dire ces choses n'est-ce pas une profanation ... n'est-ce pas une témérité et un blasphème de bégayer ainsi sur les choses divines ... Cela s'ajoute à la peine que j'ai toujours à parler de moi . Mais elle m'écrivait et me montrait sans cesse des choses bien plus délicates et à d'autres moments parlait indéfiniment des choses divines.

Enfin elle finissait par répéter que ces explications étaient impossibles et que ces choses-là ne pouvaient pas être exprimées : Dans ces moments de lumière l'âme entend un langage qui n'est pas de la terre ... Ce sont des choses inexprimables avec des mots humains ... Ce que l'on peut dire des choses de l'âme dans ces états est comme une petite goutte d'eau dans l'océan, un grain de poussière dans l'immensité du globe terrestre . Les mots inexprimable et ineffable reviennent à chaque instant et Madeleine est satisfaite de n'avoir pas à exprimer une chose qui est inexprimable. Mais, quand après la crise, Madeleine raconte tout ce qui s'est passé, quand pendant l'extase même elle s'est habituée un peu plus tard à penser tout haut, il est facile de voir qu'il n'y a rien dans tout cela de mystérieux et qu'il s'agit le plus souvent d'idées et de sentiments enfantins. Tous ces discours ne sont que des prétextes pour ne pas se donner la peine de parler d'une manière intelligible.

Un des caractères de l'homme normal parvenu à un degré élevé des fonction psychologiques est de parler et de penser socialement, de soumettre ses pensées et ses sentiments à des règles qui les rendent intelligibles aux autres et vérifiables par les autres. Madeleine cherche à être comprise et elle souffre de n'être pas comprise quand elle est dans d'autres états. Mais dans celui-ci elle est tout à fait indifférente à cette satisfaction, elle a l'idée simple de m'obéir, mais elle n'avait pas le désir d'être comprise par moi, car elle n'avait le désir d'être comprise par personne: A quoi cela sert-il que les hommes me comprennent puisque Dieu me comprend ? C'est là un sentiment de désintérêt de la vie sociale qui joue un rôle considérable dans le prétendu sentiment de l'ineffable.

Passons à la considération d'une autre conduite sociale plus simple, la conduite bienveillante, le désir d'aider et de secourir les autres. Madeleine est d'ordinaire très préoccupée de la conduite morale de ses compagnes et de leur salut; elle les surveille, assez maladroitement il est vrai, mais d'une manière sévère. Elle est surtout préoccupée des manifestations extérieures plus que de la conduite même et elle ne tolère pas sans protester un mot malsonnant ou une chanson un peu trop libre. Pendant une soirée de Noël à laquelle j'ai fait allusion, Madeleine est en extase pendant que les autres malades chantent tout ce qu'elles veulent. Elle m'écrit le lendemain :

Je n'ai jamais passé la nuit de Noël dans un pareil vacarme, mais je n'en ai pas été gênée le moins du monde, quand Dieu le veut les choses extérieures ne me touchent pas ... Mes compagnes fêtent Noël à leur manière, pauvres âmes, je les plains, leurs chants ne peuvent pas troubler ma joie, le bruit m'arrivait comme les vagues de la mer au pied d'une haute montagne .

Ce qui est le plus triste, c'est qu'elle ne prend plus aucune part aux souffrances et aux chagrins des autres. Elle a appris la veille pendant une autre période la mort lamentable du mari de sa sœur qui laisse celle-ci dans une position bien pénible; un autre jour elle a appris le désastre et le déshonneur d'un membre de la famille et elle avait beaucoup de chagrin. Si je lui parle un peu plus tard de ces tristes nouvelles dans une crise d'extase, elle répond simplement: Je sens que cette mort a été chrétienne et qu'elle fera perdre à ceux qui restent de leur légèreté ... OUI, je devrais ressentir ces chagrins de famille, mais je vois plus haut que la terre et mon cœur plane dans une sphère où les plaintes des hommes sont étouffées par les cris d'amour et les chants d'action de grâce des bienheureux .

Elle refuse d'ailleurs de rendre le moindre service; tandis que d'ordinaire elle se précipite dès qu'une malade a une crise d'épilepsie et aide à la secourir, elle entend en extase le bruit de la chute et continue à écrire: Oui, puisque vous me le demandez je sais que I ... a une attaque, mais cela ne me trouble aucunement, ma jouissance reste la même, il me semble que tous les bruits de l'enfer ne la diminueraient pas. Je me suis élevée à une hauteur où rien ne peut plus m'atteindre .

J'ai eu l'occasion de constater que cela était vrai, dans une circonstance assez particulière. Une personne qui avait été pendant des années une amie très intime de sa famille se trouva un jour dans une situation morale très délicate que par discrétion je ne puis expliquer. La famille s'imagina que Madeleine par le souvenir de sa longue amitié de jeunesse et par sa réputation de sainteté pourrait avoir sur elle une bonne influence et elle exprima le désir que Madeleine écrivît une lettre à cette jeune femme. Imprudemment je m'étais engagé à faire écrire cette lettre qui me paraissait simple. malheureusement Madeleine était alors dans une période de consolations et je me heurtais constamment à un refus doux et obstiné: Ce n'est pas la peine de me mêler de ces détails, je vais prier Dieu qu'il change les sentiments de cette pauvre amie, n'est-ce pas suffisant ? Ce serait douter de Dieu que d'intervenir autrement ... Et elle répète encore : Quand on voit tout du haut d'une montagne il ne faut pas s'intéresser aux petits détails, cela perdrait trop de temps. Je n'ai pas à rendre de services matériels, c'est à l'amour de Dieu que je dois confier toutes les âmes .

On a envie de qualifier cette conduite d'une manière sévère et de dire que Madeleine se présente comme une parfaite égoïste. Ce serait cependant bien faux, car elle était en réalité très bonne et dévouée au-dessus de ses forces. Elle montra à la fin de sa vie qu'elle était capable pour rendre service, de faire le sacrifice de ses goûts les plus chers et même d'une grande partie de ses pratiques religieuses. Il y a une apparence d'égoïsme extrêmement intéressante et que nous aurons à étudier. Contentons-nous de remarquer ici qu'apparaît pendant l'extase une indifférence remarquable aux besoins et aux souffrances des autres.

Mais il ne faut pas oublier que dans cet état on observe la même indifférence pour les souffrances et les goûts personnels de la malade elle-même. Pendant l'extase, Madeleine n'a plus du tout les goûts ou les aversions qu'elle avait à l'état normal ou plutôt elle n'en tient plus aucun compte. J'avais découvert qu'elle aimait les boissons sucrées quoiqu'elle ne voulût pas en convenir, qu'elle avait horreur des odeurs fortes et surtout des chambres trop fermées; elle souffrait quand une malade apportait un bouquet dans la salle, quand on fermait trop longtemps les fenêtres. Pendant l'extase, il n'est plus question de tout cela et quand je lui demande si elle est incommodée par l'odeur de la salle ou par la chaleur du poêle elle me répond: Les choses extérieures ne peuvent me distraire, elles peuvent tout au plus se transformer en jouissances et en enseignements, cela ne m'intéresse pas . Comme on le sait, Madeleine avait fréquemment de grandes douleurs dans les pieds, dans l'estomac et dans les périodes différentes elle s'en plaignait bien souvent. Dans l'extase, ces douleurs sont quelquefois transformées en voluptés, mais pour le moment constatons seulement qu'elles sont bien indifférentes à la malade: Mon corps se resserre, une corde raide me tire les pieds, mais qu'importe, rien de tout cela ne peut altérer ma tranquillité .

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