béatitude,
nirvana, extase.
béatitude selon Pierre JANET
Les états de béatitude et d'extase ont été
également étudié du point de vue pathologique
entre autre par Pierre Janet, en voici quelques extraits,
Pour comprendre les termes employés par Janet à propos
des états extatiques (malades, maniaques, asthénies
idiots déments etc) nous devons resituer ce texte dans son
contexte médical et dans sa période historique (les
années 20) mais il est intéressant de remarquer tout
de même, la façon dont la béatitude et l'extase
est étudiée dans ce que nous pouvons appeler le début
du pur pragmatisme, et dont nous sommes sans doute à l'apothéose
et à l'orée de l'achèvement.
Les idiots et les déments béats ne font plus rien
il ne s'occupe plus de rien : on a souvent remarqué depuis
Esquirol leur indifférence à toute influence extérieure.
Qu'on leur parle, qu'on les touche, qu'ils soi-même exposé
à la pluie, au froid ou à la chaleur, il ne bouge
pas et sourit toujours (Janet compare cet état à la
prise de kif ou d'opium ou à l'ivresse du haschisch, et i
il serait intéressant d'analyser les raisons de la coïncidence
occidentale entre la progression du nihilisme pragmatisme et la
progression de la consommation des produits beatifiants)
Peu à peu les actes se restreignent et le malade, à
peu près immobile, n'exprimant plus guère de délire
compliqué, continu a sourire, à se déclarer
satisfait et heureux à propos de tout. Un de mes malades
présentait au début des réactions de triomphe
magnifique à propos de petits actes réels (parce qu'il
s'était fait couper les chux ou parce qu'il avait acheté
une boite de sardines) ; plus tard, il restait immobile et rayonnant
et, quand on l'interrogeait, il répondez simplement : je
suis heureux parce que je suis beau. Comme un des malades de Mignard,
qui manifestait une grande joie parce qu'un objet était tombé
devant lui et répétait : quel bonheur, il est tombé
! il voyait tout en beau, il était le plus souvent bienveillant
avec tout le monde est approuvait tout, même quand ils ne
comprenaient pas. Cet optimisme tranquille se répand en idées
niaises et mal systématisées : la béatitude,
disait Mignard, fleuri sur des décombres.
Cet état se rencontre souvent chez les idiots et l'action
de Mignard est restée classique. (Beaucoup présente
une satisfaction chronique sans trace d'excitation physique ou intellectuelle,
ils approuvent tout, ils sont doués content, amusé
de n'importe quoi ... . Il répète que tout est bon,
que tout va bien et ne désire rien changer ... . Il reste figé
dans une attitude béate avec un demi sourire, la tête
basse, les épaules tombantes, les bras ballants, les genoux
écartés, les pieds reposant mollement sur le bord
externe et ne bouge guère, il se contente vraiment de peu.
Le même sentiment de béatitude se rencontre fréquemment
au cours des névroses et en particulier dans l'épilepsie.
Mahomet y fait allusion quand il dit avoir visité toutes
les demeures à la fois en moins de temps qu'il n'en faut
pour vider une bouteille d'eau.
M. Th Thouless dans ses études sur la psychologie de la
religion, rappelle de beaux exemples de cette béatitude épileptique.
Dans un moment très court avant l'accès extatique,
le cœur, l'esprit, le corps semble céder à la
forcer à la lumière, la pensée est remplie
de joie, d'espoir, toutes les anxiétés s'effacent ...
Ce sont des moments d'extrême conscience de soi-même
de conscience d'une vie plus intense ... Le malade peut dire avec
pleine intelligence de ses paroles, je donnerais toute ma vie pour
un de ces instants car il vaut une vie entière.
Ces rêves variés sont surtout caractérisés
par le sentiment de bien-être et de béatitude : la
malade ne sent plus aucune attache terrestre, elle croit voler en
l'air ... ... .elle restait plusieurs heures inertes, pâle,
avec une respiration ralentie et se réveillait en gémissant,
(parce que, disait-elle, on l'a tirait d'un grand bonheur et de
rêves délicieux
Les sentiments de stupéfaction sacrée qui causent
un bonheur infini ... les sensations sublimes et solennelles de Jean
qui tout à coup comprend bien des choses et qui a un sentiment
de bonheur jamais éprouvé ... Ce sont des impressions
sublime qui prouvent l'existence de l'âme dans le corps.
Peut-on parler d'état maniaque quand on voit Madeleine garder
une immobilité de statue pendant deux ou trois jours ?
Même si nous considérons le délire, nous trouvons
qu'il a un contenu bien singulier et sur un certain point tout à
fait différent du contenu des délires de jubilation.
Dans ceux-ci, les malades, comme Alexandre, sont puissants dans
le monde où nous sommes : ce qu'il possède ce sont
des milliards en francs et même en dollars, ils sont des généraux,
c'est-à-dire des puissants de ce monde. Les béat au
contraire sont indifférents aux choses de la terre et aux
actions qui ont des conséquences dans ce monde. Madeleine,
pendant l'extase, ne sent pas les affronts faits à sa réputation
matérielle. Jamais elle ne parle de fortune pour elle ou
pour sa famille est cependant dans sa vie réelle et dans
son état d'équilibre elle se préoccupe énormément
des questions d'argent et voudrait même en gagner un peu pour
aider les siens.
Sans doute il y a dans la béatitude de temps en temps des
mots crus qui semblent bien se rapporter a des personnage en chair
et en os. Beaucoup ont défendu les mystiques en disant que
ce sont là des abus de langage et que les extatiques sont
bien forcés d'employer le langage vulgaire qui est fait pour
des corps matériels. Madeleine à un peu raison quand
elle expliquaient ses amours sensuels : (mon amour pour toutes les
créatures à changer de forme, c'est spirituellement
que je les jette avec moi dans l'océan spirituel où
ils est si doux de s'abîmer. Sans doute, dans mes transports,
je vous parle de danser, mais c'est une danse spirituelle que vous
ne pouvez voir, c'est une danse qui est une prière car elle
est toute spirituelle. Nous trouvons Madeleine égoiste quand
elle refuse un geste pour rendre service à une amie d'enfance,
mais c'est que nous restons plongé dans le monde matériel
où elle n'est plus : elle répond qu'elle aime cet
ami spirituellement et que cet amour spirituel ne réclame
pas les mêmes gestes.
Il ne faut pas oublier que les mêmes caractères se
retrouvent dans toutes les béatitudes, même quand le
contenu des délires n'a aucun caractère religieux.
Les idées sociales et politiques de certains extatiques sociaux
sont faites pour une société idéale et non
pour les hommes réels
CUVILLIER
Il existe un type de joie, la joie passive, qui se manifeste non
plus par l’exubérance, mais par le calme et la détente.
C'est la paix intérieure de l'âme qui a surmontée
le doute et l'inquiétude. A un niveau plus élevé,
c'est l'extase des mystiques qui se caractérise par un état
de béatitude tout spécial accompagné du sentiment
de l'union avec Dieu. c'est aussi parfois l'état de certains
malades de ceux qu'on appelle béats, et qui consiste selon
Janet, en « un sentiment de joie tout à fait complet
avec oubli de la réalité » : les déments
béats ne font plus rien et ne s'occupe plus de rien, il ne
bouge pas et sourit toujours ».
LES ETATS de CONSOLATION et les extaseS (toujours JANET)
On peut désigner sous le nom d'état psychologique
un ensemble de conduites qui occupe un certain temps et qui présente
des caractères particuliers apparaissant régulièrement
dans le même état et disparaissent dans les autres.
L'état psychologique le plus remarquable de notre malade,
celui qui ressemble le moins aux états que l'on observe d'ordinaire,
est celui qu'elle désigne sous le nom d'état de consolation,
et dont une forme particulière correspond à ce que
l'on appelle d'ordinaire l'état d'extase : c'est par l'étude
de cet état que nous commencerons notre analyse. On pouvait
l'observer dès le premier jour quand on voyait Madeleine
rester absolument immobile pendant des heures, les bras en croix,
avec le sourire aux lèvres et quand on l'entendait murmurer,
après un réveil difficile, qu'elle avait contemplé
des tableaux magnifiques et nagé dans un océan de
délices. Sous différentes formes et à différents
degrés cet état se reproduisait très souvent
et durait quelquefois des semaines entières, sur- tout pendant
les premières années de séjour à l'hôpital.
I. Les divers degrés des états de consolation.
D'une manière générale, l'état que
nous considérons présente trois caractères
généraux :
le mouvement des membres, ou mieux, l'action qui se manifeste extérieurement
par le mouvement des membres et par la modification apportée
aux objets extérieurs est énormément réduite;
l'action psychologique interne, constituée par les paroles
intérieures, les attitudes intérieures qui donnent
naissance aux pensées et aux images présente au contraire
un développement considérable;
dans ces états domine constamment un sentiment de joie profonde
ainsi que tous les sentiments optimistes qui l'accompagnent et qui
donnent aux pensées un ton particulier.
L'ouvrage récent de M. de Montmorand, Psychologie des mystiques,
1920, p. 149-157 distingue l'état de quiétude où
les membres sont engourdis, Ia langue embarrassée, l'état
d'union où les défaillances physiques s'accentuent,
où l'âme est morte aux choses du monde: Dieu
la rend comme hébétée, afin de mieux imprimer
en elle la véritable sagesse
I'extase proprement dite où l'immobilité du corps
est complète, quoique l'esprit reste actif, le ravissement
dans lequel la ligature des sens fait cesser toute relation avec
le monde extérieur: Quand le ravissement est complet,
disait sainte Thérèse, il n'y a plus de notre part
aucun acte, aucune opération la conscience semble anéantie
comme le mouvement du corps
Madeleine présentait tous les degrés possibles de
ces états et or pourrait facilement préciser chez
elle un grand nombre de forme! particulières des consolations.
En admettant qu'il s'agit uniquement de degrés et que bien
des formes intermédiaires se présentent, je distinguais
chez elle trois degrés principaux de! consolations, les recueillements,
les extases et les ravissements.
Dans le premier degré, Madeleine restait le plus souvent
assise ou agenouillée et ne remuait guère spontanément.
Mais elle réagissait encore assez régulièrement
à la plupart des stimulations extérieures; il suffisait
qu'une malade ou une infirmière lui demandât quelque
chose pour qu'elle fit l'action lentement, mais assez correctement
ou pour qu'elle répondit d'une manière juste, quoique
d'une voix très basse. La faiblesse des mouvements pendant
l'état de recueillement est curieuse : Madeleine semble avoir
de la peine à se tenir debout, elle se plaint quand la consolation
est terminée d'avoir eu les jambes et les bras comme
des paquets de chiffons . C'est surtout la parole qui manifeste
cette faiblesse, car dans ces états, la malade semble tout
à fait aphone. Déjà au début des consolations
elle commence à perdre la voix et c'est un signe annonçant
que l'état pénible dans lequel elle se trouve, va
prendre fin , et que l'extase est proche. Cette aphonie persiste
encore à la fin des consolations quand l'état d'extase
a disparu : Madeleine parle encore très bas et se sent même
gêné est ridicule de ne pouvoir répondre plus
haut. Elle se rappelle cette période elle demande :
est-ce qu'un soufflé donné à propos, ne me
ferait pas parler plus haut ? Souvent cet aphonie se prolonge
huit ou dix jours une fois elle a duré plus d'un mois. Pendant
cet état de recueillement les yeux sont ordinairement ouverts.
Mais souvent elle présentent un certain degré de ptosis
: elle ne peut ouvrir les yeux complètement, elle nous regarde
et elle lit à travers une petite tente entre les paupières
mi-closes. Elle marche alors en relevant un peu la tête :
cette petite lueur m'éclaire suffisamment .
Elle est restée ainsi une dizaine de jours complètement
aphones et à demi aveugles : puis d'un coup, dit-elle,
il me semble qu'un bandeau se lève, je puis regarder droit
devant moi et en même temps je peux parler haut . Quel
que soit l'intérêt de ces parésies apparentes,
il ne faut pas oublier que dans ces recueillements, les mouvements
indispensables peuvent cependant être exécutés.
Ces petits états de recueillement peuvent passer à
peu près inaperçus surtout quand ils sont courts et
la vie extérieure reste correcte. Comme Madeleine l'écrit
dans ses mémoires : l'extase peut devenir moins visible
aux regards humains et elle est pourtant profonde avec beaucoup
de belles pensées et une joie intense. Je comprends par là
comment dans l'Evangile, on ne dit absolument rien des extases de
la Sainte vierge et de saint Joseph qui pourtant vivaient sans cesse
avec leur Dieu. bien que leurs cœurs fussent intimement et
très parfaitement unis dans un commun amour, leurs corps
cependant agissent, travaillent malgré les délices
que leur procurait la présence de leur divin Enfant dont
un seul regard eût dû les jeter dans le plus profond
des ravissements.
l'extase, au contraire, ne peut pas se dissimuler et madeleine
essayait, quand elle le pouvait, de ne pas s'abandonner ou de n'y
céder que la nuit, ou dans l'isolement. L'immobilité
en effet est absolument complète dans diverses positions,
soit dans l'attitude de la prière, les mains jointes en avant
de la poitrine, soit dans l'attitude fréquente de la crucifixion,
soit simplement dans l'attitude d'une personne profondément
endormie couchée sur le dos. Mais ce qui est important c'est
que la malade ne réagit plus aux stimulations banales, n'obéit
plus et ne peut être réveillée par personne:
ce n'est plus la faiblesse de l'action, c'est la suppression complète
de l'action. ,Nous verrons tout à l'heure une exception importante,
quand il s'agit de mes propres commandements. Toutes les fonctions
psychologiques internes sont conservées et très développées
et après le réveil, ou simplement quand l'extase diminuée
prend la forme du recueillement, Madeleine va pouvoir raconter ou
écrire tout ce qu'elle a pensé et les joies qu'elle
a ressenties.
Il existe certainement un troisième état qu'elle
appelle le ravissement dans lequel cette activité interne
paraît cesser, ou du moins il ne reste aucun souvenir de cette
activité. Quand Madeleine raconte les pensées et les
visions de l'extase elle s'arrête en disant: Ici je
ne sais plus, j'ai dû perdre conscience plus ou moins longtemps ...
Il y a des moments dont je n'ai aucune connaissance, où je
m'endors dans une délicieuse ivresse, où tout mon
être s'abîme dans un bonheur dont je ne puis rien dire ...
c'est une sorte de mort matérielle qui en tenant compte des
heures a probablement duré quatre heures.
Je dois cependant faire remarquer que je n'ai jamais moi-même
constaté l'existence de cet anéantissement complet.
Toutes les fois où j'ai trouvé Madeleine en apparence
très profondément endormie depuis longtemps, j'ai
toujours pu obtenir des réactions et vérifier plus
tard qu'elle avait conservé un souvenir exact de tout ce
que j'avais fait et dit. Il est probable que cet anéantissement
n'est jamais aussi complet que les malades ne se le figurent et
que l'on peut toujours par des excitations appropriées modifier
la profondeur de l'état de torpeur. Il est aussi probable
que, spontanément, la profondeur de l'engourdissement oscille
et que le malade ne conserve le souvenir que de quelques période
séparées les unes des autres par des lacunes :
Je suis comme un enfant dans les bras de sa mère qui de temps
en temps ouvre les yeux et goûte le bonheur d'être dorloté,
puis qui se rendort. Ainsi mon âme se rend compte de temps
en temps qu'elle est bien et qu'elle jouit de divines consolations,
puis elle retombe dans l'assoupissement de l'ivresse, elle se perd
dans le flots de la grâce ... Il arrive quelquefois que je
sors de ces état n'ayant qu'un souvenir vague, c'est celui
que j'étais avec Dieu
C'est précisément à cause de cette modification
facile du degré de la consolation que j'hésite à
étudier ces trois états séparément Madeleine
est dans un sommeil profond avec l'apparence du ravissement, ne
réagissant à aucune stimulation depuis plusieurs heures
, je lui dis sans élever la voix: Lz-vous et venez
avec moi ou, si elle semble ne pas entendre, j'emploie la
formule qui lui plaît et dont nous verrons la signification:
Demandez à Dieu qu'il vous permette de vous lever
et de venir avec moi . Après quelques moments elle
se lève avec lenteur, s'habille correctement et m'accompagne.
Pendant cette marche, elle évite correctement les obstacles
et si quelqu'un lui demande de passer par un endroit particulier
ou lui dit un mot, elle obéit et elle répond. Elle
a donc passé du sommeil plus profond à l'état
de simple recueillement. Inversement, si à ce moment je ne
lui parle plus, si je ne lui demande aucun mouvement, elle s'immobilise
de nouveau, cesse d'entendre les autres personnes et je vais être
obligé d'insister quelque temps pour la faire lever et retourner
à son lit, quelque fois pour aller plus vite je suis obligé
de la faire porter dans son lit. Elle est donc retombée du
recueillement à l'extase et au ravissement.
Elle sait elle-même qu'elle peut en augmentant ou en diminuant
les mouvements rendre l'état de sommeil plus ou moins profond.
Cette description est bien caractéristique.
Mes consolations sont en ce moment trop fréquentes
pour que je puisse dire leur nombre. II arrive quelquefois qu'elles
ont duré plusieurs jours sans interruption, même des
semaines. Alors je ne sais pas comment je vis ... Il me faut un grand
secours de la grâce pour continuer d'agir un peu quand même ...
Je lutte de toutes mes forces contre les états de sommeil
dans la journée Je me prive d'assister aux offices, d'aller
devant le Saint Sacrement parce que je suis alors trop exposée
à tomber dans ces états Ià J'évite d'être
tranquille quand je ne suis pas dans ma chambre et qu'il peut y
avoir des témoins, j'arrive ainsi a dominer ce sommeil et
à cacher mes impressions, mais les délices intérieurs
n'en sont pas moins de plus en plus grandes. Si je me sens un peu
à l'abri je cesse de me mouvoir, et je tombe tout de suite
dans un ravissement dont rien peut plus me tirer .
Ces états sont donc tous analogues, ce qui et important
c'est simplement l'Immobilité, la suppression de l'action
plus ou moins complète.
L'immobilité complète d'une extatique, si on étudie
le phénomène sous sa forme la plus typique, est vraiment
étrange et je comprends que les anciens observateurs en aient
été impressionnés. Quel que soit la position
adoptée ou la position dans laquelle l'extase complète
la trouver, qu'elle soit assise un pinceau à la main, les
yeux rivés vers une image commencée, ou agenouillés
en prière, ou dans l'attitude de la crucifixion, ou simplement
couché sur le dos, Madeleine garde d'une immobilité
de statut pendant des heures, quelquefois pendant un an ou deux
jours, une fois pendant deux jours et demis, plus de soixante heures.
Le visage immuable comme un masque de cire est immobile mais n'est
pas inerte car les traits ne sont pas détendus. Les yeux
ne sont pas toujours complètement fermés, il y a une
fente entre les paupières par laquelle n'apparaît pas
la sclérotique blanche, mais la pupille : ce sont des yeux
qui pourrait voir s'ils daignaient regarder. Le coin de l'œil
est légèrement relevé comme dans le rire, les
joues sont fermes. Les commissures des lèvres sont également
toujours relevées, les lèvres un peu serrées
sont portées en avant: c'est l'expression du sourire et c'est
l'expression du baiser. Madeleine le sait fort bien, car elle insistera
cent fois sur cette disposition de la bouche au baiser qu'elle sent
dès le début de la consolation: Je sens sur
ma bouche un perpétuel baiser .
Pour apprécier cette immobilité il faut noter les
mouvements d'ordinaire fréquents qui manquent totalement
pendant cette période d'extase: Madeleine ne présente
jamais ces petits mouvements spontanés ou d'apparence spontanée,
ces déplacements d'un membre, ces changements de côté
que l'on observe souvent même dans le sommeil prolongé
de la dormeuse Laetitia, d'elle-même elle ne bouge
pas le petit doigt . Elle ne réagit pas non plus aux
stimulations accidentelles qui viennent du monde extérieur.
Une mouche qui se promène pendant des minutes entières
sur son visage détermine bien de petites crispations locales,
de petits réflexes cutanés mais aucun mouvement de
la tête ou de la main pour la chasser. Le plus grand bruit
dans la salle n'a aucune influence. Une nuit de Noël, Madeleine
était en extase pendant que les malades avaient organisé
une petite fête, ni le bruit, ni les chants ne déterminèrent
le moindre mouvement.
Le plus intéressant c'est la résistance aux stimulations
faites intentionnellement pour la réveiller. Un soir, au
début du séjour de Madeleine l'hôpital, quand
elle n'était pas encore bien connue, les infirmières
ont été inquiétées par son attitude
et l'ont crue en danger en constatant cette immobilité absolue
depuis plusieurs heures, cette respiration lente à peine
perceptible, elles ont essayé de la réveiller, l'ont
secoué, lui ont flagellé le visage avec de l'eau froide
et elle non plus obtenir la moindre réaction. Cependant,
si on la pince fortement, on détermine quelquefois après
un certain temps, un petit mouvement de retrait du bras, mais c'est
tout l'on n'a pas cherché à déterminer des
douleurs plus fortes.
Si on cherche à déplacer les membres, les bras ou
la tête, car les jambes contracturées ne sont pas mobiles,
on peut observer deux cas différents. Quand les bras ont
déjà une position systématique et expressive,
par exemple quand ils sont dans la position de la crucifixion, ils
présentent une certaine résistance au déplacement
qui est facilement vaincue, mais dès qu'on abandonne le bras
dans une nouvelle position, il revient comme par élasticité
à la position initiale. Si, au contraire, les bras n'ont
pas au début de position expressive, s'ils reposent indifféremment
le long du corps, on peut les déplacer facilement et alors
ils restent plus moins dans une imposition. Ils gardent la nouvelle
attitude mais d'une manière peu précise, les doigts
et la main retombant en partie tandis que le bras reste soulevé.
Cette nouvelle position persiste un certain temps, quelquefois plusieurs
minutes et le bras retombe lentement pour prendre sous l'action
de la pesanteur une position quelconque. Les mouvements d'oscillations
imprimés au bras ne persistent pas, le membre reste toujours
dans la dernière attitude quand on l'abandonne. C'est le
phénomène de la catatonie très caractéristique
chez Madeleine pendant les extases quand une personne quelconque
cherche à déplacer les membres inertes.
Non seulement Madeleine ne réagit pas aux stimulations extérieures,
mais il semble qu'elle a également cessé de réagir
aux stimulations internes déterminées par les divers
besoins de l'organisme. En temps normal, Madeleine a une alimentation
excessivement réduite, en rapport avec ses dispositions à
l'ascétisme et avec une diminution du métabolisme
dont on verra l'importance; mais tant que dure l'extase, même
pendant quarante- huit heures, elle ne prend aucune nourriture ni
aucune boisson. Quand une infirmière lui pince le nez, la
bouche s'entrouvre avec un certain retard et on peut glisser dans
la bouche une petite cuiller d'eau qui est très lentement
déglutie, à la deuxième ou troisième
cuiller la résistance s'accentue et il faudrait employer
la sonde, ce qui était d'ailleurs inutile. Les fonctions
d'excrétion sont supprimées. Madeleine qui est toujours
très constipée n'a aucune évacuation intestinale
non seulement pendant l'extase, mais pendant presque toute la période
de consolation. A la fin de l'extase, quand elle entre dans le simple
recueillement, elle se lève pour uriner. Mais pendant l'extase
proprement dite elle reste vingt-quatre heures et même quarante-huit
heures sans miction et elle ne perd jamais les urines dans son lit
comme le fait constamment Laetitia.
Il est intéressant de remarquer que les mouvements respiratoires,
si intimement associés avec l'activité musculaire
et cérébrale sont très nettement diminués.
Les graphiques nous montrent la respiration pendant la veille (figure
15) et pendant l'extase (figure 14). Le nombre des inspirations
passe de 16 à 12 ou à 10 par minute, l'amplitude des
mouvements surtout celle des mouvements thoraciques diminue. Il
y a fréquemment des pauses respiratoires d'une durée
de dix à trente secondes suivies de quelques inspirations
plus fortes. Cette diminution des mouvements respiratoires est accompagnée
d'une modification remarquable dans les échanges gazeux,
mais celle-ci n'est pas propre à l'extase, nous l'étudierons
à propos de l'évolution générale de
la maladie
Il est incontestable que les sensations élémentaires
ne subissent aucune modification intéressante pendant la
crise d'extase. La démonstration de l'intégrité
de toutes les perceptions est encore plus nette, si on examine les
souvenirs précis qui sont toujours conservés. Si on
examine le sujet pendant la crise d'extase on peut lui faire raconter
tout ce qui vient de se passer autour belle pendant la durée
de cette crise aussi bien que les événements survenus
pendant la veille. Il est vrai qu'elle est distraite et ne s'occupe
pas du tout de ce qui se passe autour belle ce qui fait qu'elle
ignore bien des détails mais elle fait toutes les choses
de quelques importances.
Quant aux actes que Madeleine n'exécute pas et qui sont
de beaucoup les plus nombreux ce sont des actions des réactions
qui lui paraissent à ce moment totalement insignifiant inutile
qui ne l'intéresse en aucune manière. C'est ce désintérêt
de l'action qui joue le rôle essentiel dans l'immobilité
de l'extase, c'est lui qui intervient dans l'apparente faiblesse
des actes exécutés même traitement pendant le
recueillement : je suis dans un état de langueur extrême,
je suis à demi dans la vie est jamais cette délicieuse
défaillance, j'ai juste assez de force pour faire ce qui
est indispensable, je n'ai pas le courage de faire plus .
Elle répond quelques mots à voix basse, c'est tout
ce que la question mérite ; si on ne la comprend pas, tant
pis ; elle ne s'intéresse pas assez à la question
pour répondre plus haut. Il est facile de mettre en évidence
par des exemples ce désintérêt de l'action extérieure.
Voici quelques remarques à propos de la parole, de l'expression
extérieure de nos sentiments. Madeleine, dans tous les autres
états, avait une grande confiance en moi et désirait
profondément se faire connaître et bien comprendre
; elle ne se lassait jamais d'écrire d'innombrable! feuilles
pour me raconter toute sa vie et m'expliquer bien se! sentiments
les plus intimes. Après les extases, elle n'hésitait
pas à écrire tous les souvenirs qu'elle en avait conservés
et cherchai! à me faire comprendre tout ce qu'elle avait
pensé. Mais je désirais des confidences pendant l'extase
même, puisque j'avais constaté qu'elle était
parfaitement capable de parler ou d'écrire ; j'ai eu beaucoup
de peine à l'habituer à les faire à ce moment
et je me heurtais au début à des réponses vagues
et à des excuses. Ce que vous me demandez est bien
difficile ... chaque parole me coûte un effort et une fatigue ...
ce que j'éprouve dans la bouche et sur les lèvres
me rend bien pénible l'acte de parler .
Soit, mais elle acceptait à ce moment d'autres efforts bien
plus pénibles et elle se vantait d'aimer les efforts pénibles.
Puis elle parlait d'une sorte de réserve pudique:
Comment avouer ces choses de l'âme ... Dire ces choses n'est-ce
pas une profanation ... n'est-ce pas une témérité
et un blasphème de bégayer ainsi sur les choses divines ...
Cela s'ajoute à la peine que j'ai toujours à parler
de moi . Mais elle m'écrivait et me montrait sans cesse
des choses bien plus délicates et à d'autres moments
parlait indéfiniment des choses divines.
Enfin elle finissait par répéter que ces explications
étaient impossibles et que ces choses-là ne pouvaient
pas être exprimées : Dans ces moments de lumière
l'âme entend un langage qui n'est pas de la terre ... Ce sont
des choses inexprimables avec des mots humains ... Ce que l'on peut
dire des choses de l'âme dans ces états est comme une
petite goutte d'eau dans l'océan, un grain de poussière
dans l'immensité du globe terrestre . Les mots
inexprimable et ineffable reviennent à chaque instant
et Madeleine est satisfaite de n'avoir pas à exprimer une
chose qui est inexprimable. Mais, quand après la crise, Madeleine
raconte tout ce qui s'est passé, quand pendant l'extase même
elle s'est habituée un peu plus tard à penser tout
haut, il est facile de voir qu'il n'y a rien dans tout cela de mystérieux
et qu'il s'agit le plus souvent d'idées et de sentiments
enfantins. Tous ces discours ne sont que des prétextes pour
ne pas se donner la peine de parler d'une manière intelligible.
Un des caractères de l'homme normal parvenu à un
degré élevé des fonction psychologiques est
de parler et de penser socialement, de soumettre ses pensées
et ses sentiments à des règles qui les rendent intelligibles
aux autres et vérifiables par les autres. Madeleine cherche
à être comprise et elle souffre de n'être pas
comprise quand elle est dans d'autres états. Mais dans celui-ci
elle est tout à fait indifférente à cette satisfaction,
elle a l'idée simple de m'obéir, mais elle n'avait
pas le désir d'être comprise par moi, car elle n'avait
le désir d'être comprise par personne: A quoi
cela sert-il que les hommes me comprennent puisque Dieu me comprend
? C'est là un sentiment de désintérêt
de la vie sociale qui joue un rôle considérable dans
le prétendu sentiment de l'ineffable.
Passons à la considération d'une autre conduite sociale
plus simple, la conduite bienveillante, le désir d'aider
et de secourir les autres. Madeleine est d'ordinaire très
préoccupée de la conduite morale de ses compagnes
et de leur salut; elle les surveille, assez maladroitement il est
vrai, mais d'une manière sévère. Elle est surtout
préoccupée des manifestations extérieures plus
que de la conduite même et elle ne tolère pas sans
protester un mot malsonnant ou une chanson un peu trop libre. Pendant
une soirée de Noël à laquelle j'ai fait allusion,
Madeleine est en extase pendant que les autres malades chantent
tout ce qu'elles veulent. Elle m'écrit le lendemain :
Je n'ai jamais passé la nuit de Noël dans un
pareil vacarme, mais je n'en ai pas été gênée
le moins du monde, quand Dieu le veut les choses extérieures
ne me touchent pas ... Mes compagnes fêtent Noël à
leur manière, pauvres âmes, je les plains, leurs chants
ne peuvent pas troubler ma joie, le bruit m'arrivait comme les vagues
de la mer au pied d'une haute montagne .
Ce qui est le plus triste, c'est qu'elle ne prend plus aucune part
aux souffrances et aux chagrins des autres. Elle a appris la veille
pendant une autre période la mort lamentable du mari de sa
sœur qui laisse celle-ci dans une position bien pénible;
un autre jour elle a appris le désastre et le déshonneur
d'un membre de la famille et elle avait beaucoup de chagrin. Si
je lui parle un peu plus tard de ces tristes nouvelles dans une
crise d'extase, elle répond simplement: Je sens que
cette mort a été chrétienne et qu'elle fera
perdre à ceux qui restent de leur légèreté ...
OUI, je devrais ressentir ces chagrins de famille, mais je vois
plus haut que la terre et mon cœur plane dans une sphère
où les plaintes des hommes sont étouffées par
les cris d'amour et les chants d'action de grâce des bienheureux
.
Elle refuse d'ailleurs de rendre le moindre service; tandis que
d'ordinaire elle se précipite dès qu'une malade a
une crise d'épilepsie et aide à la secourir, elle
entend en extase le bruit de la chute et continue à écrire:
Oui, puisque vous me le demandez je sais que I ... a une attaque,
mais cela ne me trouble aucunement, ma jouissance reste la même,
il me semble que tous les bruits de l'enfer ne la diminueraient
pas. Je me suis élevée à une hauteur où
rien ne peut plus m'atteindre .
J'ai eu l'occasion de constater que cela était vrai, dans
une circonstance assez particulière. Une personne qui avait
été pendant des années une amie très
intime de sa famille se trouva un jour dans une situation morale
très délicate que par discrétion je ne puis
expliquer. La famille s'imagina que Madeleine par le souvenir de
sa longue amitié de jeunesse et par sa réputation
de sainteté pourrait avoir sur elle une bonne influence et
elle exprima le désir que Madeleine écrivît
une lettre à cette jeune femme. Imprudemment je m'étais
engagé à faire écrire cette lettre qui me paraissait
simple. malheureusement Madeleine était alors dans une période
de consolations et je me heurtais constamment à un refus
doux et obstiné: Ce n'est pas la peine de me mêler
de ces détails, je vais prier Dieu qu'il change les sentiments
de cette pauvre amie, n'est-ce pas suffisant ? Ce serait douter
de Dieu que d'intervenir autrement ... Et elle répète
encore : Quand on voit tout du haut d'une montagne il ne
faut pas s'intéresser aux petits détails, cela perdrait
trop de temps. Je n'ai pas à rendre de services matériels,
c'est à l'amour de Dieu que je dois confier toutes les âmes
.
On a envie de qualifier cette conduite d'une manière sévère
et de dire que Madeleine se présente comme une parfaite égoïste.
Ce serait cependant bien faux, car elle était en réalité
très bonne et dévouée au-dessus de ses forces.
Elle montra à la fin de sa vie qu'elle était capable
pour rendre service, de faire le sacrifice de ses goûts les
plus chers et même d'une grande partie de ses pratiques religieuses.
Il y a une apparence d'égoïsme extrêmement intéressante
et que nous aurons à étudier. Contentons-nous de remarquer
ici qu'apparaît pendant l'extase une indifférence remarquable
aux besoins et aux souffrances des autres.
Mais il ne faut pas oublier que dans cet état on observe
la même indifférence pour les souffrances et les goûts
personnels de la malade elle-même. Pendant l'extase, Madeleine
n'a plus du tout les goûts ou les aversions qu'elle avait
à l'état normal ou plutôt elle n'en tient plus
aucun compte. J'avais découvert qu'elle aimait les boissons
sucrées quoiqu'elle ne voulût pas en convenir, qu'elle
avait horreur des odeurs fortes et surtout des chambres trop fermées;
elle souffrait quand une malade apportait un bouquet dans la salle,
quand on fermait trop longtemps les fenêtres. Pendant l'extase,
il n'est plus question de tout cela et quand je lui demande si elle
est incommodée par l'odeur de la salle ou par la chaleur
du poêle elle me répond: Les choses extérieures
ne peuvent me distraire, elles peuvent tout au plus se transformer
en jouissances et en enseignements, cela ne m'intéresse pas
. Comme on le sait, Madeleine avait fréquemment de
grandes douleurs dans les pieds, dans l'estomac et dans les périodes
différentes elle s'en plaignait bien souvent. Dans l'extase,
ces douleurs sont quelquefois transformées en voluptés,
mais pour le moment constatons seulement qu'elles sont bien indifférentes
à la malade: Mon corps se resserre, une corde raide
me tire les pieds, mais qu'importe, rien de tout cela ne peut altérer
ma tranquillité .
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