Fontenelle. Traité. Du bonheur
Du bonheur première édition : 1724.
« Le plus grand secret pour le bonheur, c'est d'être
bien avec soi ».
Voici une matière la plus intéressante de toutes,
dont tout le monde parle, que les philosophes, surtout les anciens,
ont traitée avec beaucoup d’étendue : mais
quoique très intéressante, elle est dans le fond assez
négligée ; quoique tout le monde en parle, peu de
gens y pensent ; et quoique les philosophes l'aient beaucoup traitée,
ç'a été si philosophiquement, que les hommes
n'en peuvent tirer guère de profit.
On entend ici par le mot de bonheur un état, une situation
telle qu'on en désirât la durée sans changement
; et en cela le bonheur est différent du plaisir, qui n'est
qu'un sentiment agréable, mais court et passager, et qui
ne peut jamais être un état. La douleur aurait bien
plutôt le privilège d'en pouvoir être un.
A mesurer le bonheur des hommes seulement par le nombre et la vivacité
des plaisirs qu'ils ont dans le cours de leur vie, peut-être
y a-t-il un assez grand nombre de conditions assez égales,
quoique fort différentes. Celui qui a moins de plaisirs les
sent plus vivement : il en sent une infinité que les autres
ne sentent plus ou n'ont jamais senti ; et à cet égard
la nature fait assez son devoir de mère commune. Mais si,
au lieu de considérer ces instants répandus dans
la vie de chaque homme, on considère le fond des vies mêmes,
on voit qu'il est fort inégal ; qu'un homme qui a, si l'on
veut, pendant sa journée autant de bons moments qu’un
autre, est tout le reste du temps beaucoup plus mal à son
aise, et que la compensation cesse entièrement d'avoir lieu.
C'est donc l'état qui fait le bonheur : mais ceci est très
fâcheux pour le genre humain. Une infinité d'hommes
sont dans des états qu'ils ont raison de ne pas aimer ; un
nombre presque aussi grand sont incapables de se contenter d'aucun
état : les voilà donc presque tous exclus du bonheur,
et il ne leur reste pour ressources que des plaisirs, c’est-à-dire
des moments semés ça et là sur un fond triste
qui en sera un peu égayé. Les hommes, dans ces moments,
reprennent les forces nécessaires à leur malheureuse
situation, et se remontent pour souffrir.
Celui qui voudrait fixer son état, non par la crainte d'être
pis, mais parce qu'il serait content, mériterait le nom d'heureux
: on le reconnaîtrait entre tous les autres hommes à
une espèce d'immobilité dans sa situation ; il n'agirait
que pour s'y conserver, et non pas pour en sortir. Mais cet homme-là
a-t-il paru en quelque endroit de la terre ? On en pourrait douter,
parce qu'on ne s'aperçoit guère de ceux qui sont dans
cette immobilité fortunée ; au lieu que les malheureux
qui s'agitent composent le tourbillon du monde, et se font bien
sentir les uns aux autres par les chocs violents qu'ils se donnent.
Le repos même de l’heureux, s'il est aperçu,
peut passer pour être forcé, et tous les autres sont
intéressés à n'en pas prendre une idée
plus avantageuse. Ainsi l'existence de l'homme heureux pourrait
être assez facilement contestée. Admettons-la cependant,
ne fût-ce que pour nous donner des espérances agréables
: mais il est vrai que, retenus dans de certaines bornes, elles
ne seront pas chimériques.
Quoi qu'en disent les fiers Stoïciens, une grande partie de
notre bonheur ne dépend pas de nous. Si l'un d'eux, pressé
par la goutte, lui a dit : Je n'avouerai pourtant pas que tu sois
un mal1 ; il a dit la plus extravagante parole qui soit jamais sortie
de la bouche d’un philosophe. Un empereur de l’univers,
enfermé aux petites-maisons2, déclare naïvement
un sentiment dont il a le malheur d'être plein ; celui-ci,
par engagement de système, nie un sentiment très
vif, et en même temps l'avoue par l'effort qu'il fait pour
le nier. N’ajoutons pas à tous les maux que la nature
et la fortune peuvent nous envoyer, la ridicule et inutile vanité
de nous croire invulnérables.
Il serait moins déraisonnable de se persuader que notre
bonheur ne dépend point du tout de nous ; et presque
tous les hommes ou le croient, ou agissent comme s'ils le croyaient.
Incapables de discernement et de choix, poussés par une impétuosité
aveugle, attirés par des objets qu'ils ne voient qu'au
travers de mille nuages, entraînés les uns par les
autres sans savoir où ils vont, ils composent une multitude
confuse et tumultueuse, qui semble n'avoir d'autre dessein que de
s'agiter sans cesse. Si, dans tout ce désordre, des rencontres
favorables peuvent en rendre quelques-uns heureux pour quelques
moments, à la bonne heure ; mais il est bien sûr
qu'ils ne sauront ni prévenir ni modérer le choc de
tout ce qui peut les rendre malheureux. Ils sont absolument
à la merci du hasard.
Nous pouvons quelque chose à notre bonheur, mais ce n'est
que par nos façons de penser ; et il faut convenir que cette
condition est assez dure. La plupart ne pensent que comme il
plaît à tout ce qui les environne ; ils n'ont pas un
certain gouvernail qui leur puisse servir à tourner leurs
pensées d'un autre côté qu’elles n'ont
été poussées par le courant. Les autres ont
des pensées si fortement pliées vers le mauvais côté,
et si inflexibles, qu'il serait inutile de les vouloir tourner d'un
autre. Enfin quelques-uns à qui ce travail pourrait réussir,
et serait même assez facile, le rejettent, parce que c'est
un travail, et en dédaignent le fruit qu'ils croient trop
médiocre. Que serait-ce que ce misérable bonheur factice
pour lequel il faudrait tant raisonner? Vaut-il la peine qu'on s'en
tourmente? On peut le laisser aux philosophes avec leurs autres
chimères: tant d'étude pour être heureux empêcherait
de l'être.
Ainsi il n'y a qu'une partie de notre bonheur qui puisse dépendre
de nous ; et de cette petite partie peu de gens en ont la disposition
ou en tirent le profit. Il faut que les caractères, ou faibles
et paresseux, ou impétueux et violents, ou sombres et chagrins,
y renoncent tous. Il en reste quelques-uns, doux et modérés,
et qui admettent plus volontiers les idées ou les impressions
agréables : ceux-là peuvent travailler utilement à
se rendre heureux. Il est vrai que par la faveur de la nature ils
le sont déjà assez, et que le secours de la philosophie
ne parait pas leur être fort nécessaire ; mais il n'est
presque jamais que pour ceux qui en ont le moins de besoin ; et
ils ne laissent pas d'en sentir l'importance : surtout quand il
s'agit du bonheur, ce n'est pas à nous de rien négliger.
Ecoutons donc la philosophie, qui prêche dans le désert
une petite troupe d'auditeurs qu'elle a choisis, parce qu'ils savaient
déjà une bonne partie de ce qu'elle peut leur apprendre.
Afin que le sentiment du bonheur puisse entrer dans l’âme,
ou du moins afin qu'il y puisse séjourner, il faut avoir
nettoyé la place, et chassé tous les maux imaginaires.
Nous sommes d'une habileté infinie à en créer
; et quand nous les avons une fois produits, il nous est très
difficile de nous en défaire. Souvent même il
semble que nous aimions notre malheureux ouvrage, et que nous
nous y complaisions. Les maux imaginaires ne sont pas tous ceux
qui n'ont rien de corporel, et ne sont que dans l'esprit ; mais
seulement ceux qui tirent leur origine de quelque façon de
penser fausse, ou du moins problématique. Ce n'est pas un
mal imaginaire que le déshonneur ; mais c'en est un que la
douleur de laisser de grands biens après sa mort à
des héritiers, en ligne collatérale et non pas en
ligne directe, ou à des filles, et non pas à des fils.
Il y a tel homme dont la vie est empoisonnée par un semblable
chagrin. Le bonheur n'habite point dans des têtes de cette
trempe ; il lui en faut ou qui soient naturellement plus saines,
ou qui aient eu le courage de se guérir. Si l'on est susceptible
des maux imaginaires, il y en a tant, qu'on sera nécessairement
la proie de quelqu’un. La principale force de des sortes de
monstres consiste en ce qu'on s'y soumet, sans oser ni les
attaquer, ni même les envisager : si on les considérait
quelque temps d'un œil fixe, ils seraient à demi vaincus.
Assez souvent aux maux réels nous ajoutons des circonstances
imaginaires qui les aggravent. Qu'un malheur ait quelque chose de
singulier, non seulement ce qu’il a de réel nous afflige,
mais sa singularité nous irrite et nous aigrit. Nous nous
représentons une fortune, un destin, je ne sais quoi,
qui met de l’art et de l'esprit à nous faire un malheur
d'une nature particulière. Mais qu'est-ce que tout cela
? employons un peu notre raison, et ces fantômes disparaissent.
Un malheur commun n'en est pas réellement moindre ; un malheur
singulier n'en est pas moins possible, ni moins inévitable.
Un homme qui a la peste, lui cent millième, est-il moins
à plaindre que celui qui a une maladie bizarre et inconnue
?
Il est vrai que les malheurs communs sont prévus ; et cela
seul nous adoucit l'idée de la mort, le plus grand de tous
les maux. Mais qui nous empêche de prévoir en général
ce que nous appelons les maux singuliers3 ? On ne peut pas prédire
les comètes comme les éclipses : mais on est bien
sûr que de temps en temps il doit paraître des comètes
; et il n'en faut pas davantage pour n'en être pas, effrayé.
Les malheurs singuliers sont rares ; cependant il faut s'attendre
à en essuyer quelques-uns : il n'y a presque personne qui
n'ait eu le sien : et si on voulait, on leur contesterait avec assez
de raison leur qualité de singulier.
Une circonstance imaginaire qu'il nous plaît d'ajouter à
nos afflictions, c'est de croire que nous serons inconsolables.
Ce n'est pas que cette persuasion-là même ne soit quelquefois
une espèce de douceur et de consolation ; elle en est une
dans les douleurs dont on peut tirer gloire, comme dans celle que
1'on ressent de la perte d'un ami. Alors se croire inconsolable,
c'est se rendre témoignage que l'on est tendre, fidèle,
constant ; c'est se donner de grandes louanges. Mais dans les maux
ou la vanité ne soutient point l'affliction, et où
une douleur éternelle ne serait d'aucun mérite, gardons-nous
bien de croire qu'elle doive être éternelle. Nous ne
sommes pas assez parfaits pour être toujours affligés
: notre nature est trop variable, et cette imperfection est une
de ses plus grandes ressources.
Ainsi, avant que les maux arrivent, il faut les prévoir,
du moins en général ; quand ils sont arrivés,
il faut prévoir que l'on s'en consolera, L'un rompt la première
violence du coup ; l'autre abrège la durée du
sentiment : on s’est attendu à ce que l'on souffre
; et du moins on s'épargne par là une impatience,
une révolte secrète qui ne sert qu'à aigrir
la douleur : on s'attend il ne pas souffrir longtemps ; et dès
lors on anticipe en quelque sorte sur ce temps qui sera plus heureux,
on l'avance.
Les circonstances même réelles de nos maux, nous prenons
plaisir à nous les faire valoir à nous-mêmes,
à nous les étaler, comme si nous demandions raison
à quelque juge d'un tort qui nous eût été
fait. Nous augmentons le mal en y appuyant trop notre vue, et en
recherchant avec tant de soin tout ce qui peut le grossir.
On a pour les violentes douleur je ne sais quelle complaisance
qui s'oppose aux remèdes, et repousse la consolation. Le
consolateur le plus tendre paraît un indifférent qui
déplaît. Nous voudrions que tout ce qui nous approche
prît le sentiment qui nous possède ; et n'en être
pas plein comme nous, c'est nous faire une espèce d'offense
: surtout ceux qui ont l'audace de combattre les motifs de notre
affliction, sont nos ennemis déclarés. Ne devenons-nous
pas au contraire être ravis que l'on nous fît soupçonner
de fausseté et d'erreur des façons de penser qui nous
causent tant de tourments ?
Enfin , quoiqu'il soit fort étrange de l'avancer, il est
vrai cependant que nous ayons un certain amour pour là douleur,
et que dans quelques caractères il est invincible. Le premier
pas vers le bonheur serait de s'en défaire, et de retrancher
à notre imagination tous ses talents malfaisants, ou du moins
de la tenir pour fort suspecte. Ceux qui ne peuvent douter qu'ils
n'aient toujours une vue saine de tout, sont incurables ; il est
bien juste qu'une moindre opinion de soi-même ait quelquefois
sa récompense.
N'y aurait-il point moyen de tirer des choses plus de bien que
de mal, et de disposer son imagination, de sorte qu'elle séparât
les plaisirs d'avec les chagrins, et ne laissât passer que
les plaisirs ? cette proposition ne le cède guère
en difficulté à la pierre philosophale ; et si on
la peut exécuter, ce ne peut être qu'avec le plus heureux
naturel du monde, et tout l'art de la philosophie. Songeons que
la plupart des choses sont d'une nature très douteuse
; et que quoiqu'elles nous frappent bien vite comme biens ou comme
maux, nous ne savons pas trop au vrai ce qu'elles sont. Tel événement
vous a paru d'abord un grand malheur, que vous auriez été
bien fâché dans la suite qu’il4 ne fût
pas arrivé ; et si vous aviez connu ce qu'il amenait après
lui, il vous aurait transporté de joie. Et sur ce pied-là,
quel regret ne dz-vous pas avoir à votre chagrin? il ne
faut donc pas se presser de s’affliger : attendons que ce
qui nous paraît si mauvais se développe. Mais d'un
autre côté ce qui nous paraît agréable
peut amener aussi, peut cacher quelque chose de mauvais, et
il ne faut pas se presser de se réjouir. Ce n'est pas une
conséquence ; on ne doit pas tenir la même rigueur
à la joie qu'au chagrin.
Un grand obstacle au bonheur, c'est de s'attendre à un trop
grand bonheur. Figurons-nous qu'avant que de nous faire naître,
on nous montre le séjour qui nous est préparé,
et ce nombre infini de maux qui doivent se distribuer entre ses
habitants. De quelle frayeur ne serions-nous pas saisis à
la vue de ce terrible partage où nous devrions entrer ? et
ne compterions-nous pas pour un bonheur prodigieux d'en être
quittes à aussi bon marché qu'on l'est dans ces conditions
médiocres, qui nous paraissent présentement insupportables ?
les esclaves, ceux qui n'ont pas de quoi vivre, ceux qui ne vivent
qu'à la sueur de leur front, Ceux qui languissent dans des
maladies habituelles ; voilà une grande partie du genre humain.
A quoi a-t-il tenu que nous n'en fussions ? apprenons combien il
est dangereux d'être hommes, et comptons tous les malheurs
dont nous sommes exempts pour autant de périls dont nous
sommes échappés.
Une infinité de choses que nous avons et que nous ne sentons
pas, feraient chacune le suprême bonheur de quelqu'un : il
y a tel homme dont tous les désirs se termineraient à
avoir deux bras. Ce n'est pas que ces sortes de biens, qui ne le
sont que parce que leur privation serait un grand mal, puissent
jamais causer un sentiment vif, même à ceux qui seraient
les plus appliqués à faire tout valoir. On ne
saurait être transporté de se trouver deux bras : mais
en faisant souvent réflexion sur le grand nombre de maux
qui pourraient nous arriver, on pardonne plus aisément
à ceux qui arrivent. Notre condition est meilleure quand
nous nous y soumettons de bonne grâce, que quand nous nous
révoltons inutilement contre elle.
Nous regardons ordinairement les biens que nous font la nature
et la fortune comme des dettes qu'elles nous paient, et par conséquent
nous les recevons avec une espèce d'indifférence ;
les maux au contraire nous paraissent des injustices, et nous les
recevons avec impatience et avec aigreur. Il faudrait rectifier
des idées si fausses. Les maux sont très communs,
et c'est ce qui doit naturellement nous échoir : les biens,
sont très rares, et ce sont des exceptions flatteuses faites
en notre faveur à la règle générale.
Le bonheur est en effet bien plus rare que l'on ne pense. Je compte
pour heureux celui qui possède un certain bien que je désire,
et que je crois qui ferait ma félicité : le possesseur
de ce bien-là est malheureux ; ma condition est gâtée
par la privation de ce qu'il a, la sienne l'est par d’autres
privations. Chacun brille d'un faux éclat aux yeux de quelque
autre, chacun est envié pendant qu'il est lui-même
envieux ; et si être heureux était un vice ou un ridicule,
les hommes ne se le renverraient pas mieux les uns aux autres. Ceux
qui en seraient les plus accusés, les grands, les princes,
les rois, seraient justement les moins coupables. Désabusons-nous
de cette illusion qui nous peint beaucoup plus d'heureux qu'il
n'y en a ; et nous serons ou flattés d'être du nombre,
ou moins irrités de n'en être pas.
Puisqu'il y a si peu de biens, il ne faudrait négliger aucun
de ceux qui tombent dans notre partage; cependant on en use comme
dans une grande abondance, et dans une grande sûreté
d'en avoir tant qu'on voudra : on ne daigne pas s'arrêter
à goûter ceux que l'on possède ; souvent on
les abandonne pour courir après ceux que l'on n'a pas. Nous
tenons le présent dans nos mains ; mais l'avenir est une
espèce de charlatan, qui en nous éblouissant les yeux,
nous l'escamote. Pourquoi lui permettre de se jouer ainsi de nous
? pourquoi souffrir que des espérances vaines et douteuses
nous enlèvent des jouissances certaines ? il est vrai qu'il
y a beaucoup de gens pour qui ces espérances mêmes
sont des jouissances y et qui ne savent jouir que de ce qu'ils
n'ont pas. Laissons-leur cette espèce de possession
si imparfaite, si peu tranquille, si agitée, puisqu'ils n'en
peuvent avoir d'autre ; il serait trop cruel de la leur ôter
: mais tâchons, s'il est possible, de nous ramener au présent,
à ce que nous avons, et qu'un bien ne perde pas tout son
prix parce qu'il nous a été accordé.
Ordinairement on dédaigne de sentir les petits biens, et
on n'a pas le même mépris pour les maux médiocres.
Que la chose soit du moins égale. Si le sentiment des biens
médiocres est étouffé en nous par l'idée
de quelques biens plus grands auxquels on aspire, que l'idée
des grands malheurs où l'on n'est pas tombé, nous
console des petits.
Les petits biens que nous négligeons, que savons-nous si
ce ne seront pas les seuls qui s'offrent à nous ? ce sont
des présents faits par une puissance avare, qui ne se résoudra
peut-être plus à nous en faire. Il y a peu de gens
qui quelquefois en leur vie n'aient eu regret à quelque état,
à quelque situation dont ils n'avaient pas assez goûté
le bonheur. Il y en a peu qui n'aient eux-mêmes trouvé
injustes quelques-unes des plaintes qu'ils avaient faites de la
fortune. On a été ingrat, et on est puni.
Il ne faut pas, disent les philosophes rigides, mettre notre bonheur
dans tout ce qui ne dépend pas de nous ; ce serait trop le
mettre à l'aventure. Il y a beaucoup à rabattre d'un
précepte si magnifique : mais le plus qu'on en pourra conserver,
ce sera le mieux. Figurons-nous que notre, bonheur devait entièrement
dépendre de nous, et que c’est par une espèce
d'usurpation que les choses de dehors se sont mises en possession
d'en disposer : ressaisissons-nous autant qu'il est possible d’un
droit si important, et si dangereux à confier ; remettons
sous notre puissance ce qui en a été détaché
injustement.
D'abord, il faut examiner, pour ainsi dire, les titres de ce qui
prétend ordonner de notre bonheur ; peu de choses soutiendront
cet examen, pour peu qu'il soit rigoureux. Pourquoi cette dignité
que je poursuis m'est-elle si nécessaire ? c'est qu'il faut
être élevé au-dessus des autres. Et pourquoi
le faut-il ? c'est pour recevoir leurs respects et leurs hommages.
Et que me feront ces hommages et ces respects ? ils me flatteront
très sensiblement. Et comment me flatteront-ils, puisque
je ne les devrai qu'à ma dignité, et non pas
à moi-même ? Il en est ainsi de plusieurs autres idées
qui ont pris une place fort importante dans mon esprit : si je les
attaquais, elles ne tiendraient pas longtemps. Il est vrai qu'il
y en a qui feraient plus de résistance les unes que les autre
: mais selon qu'elles seraient plus incommodes et plus dangereuses,
il faut revenir à la charge plus souvent et avec plus de
courage. Il n'y a guère de fantaisie que l'on ne mine peu
à peu, et que l'on ne fasse enfin tomber à force de
réflexions.
Mais comme nous ne pouvons pas rompre avec tout ce qui nous environne,
quels seront les objets extérieurs auxquels nous laisserons
des droits sur nous ? ceux dont il y aura plus à espérer
qu'à craindre. Il n'est question que de calculer, et la sagesse
doit toujours avoir les jetons à la main. Combien valent
ces plaisirs-là, et combien valent les peines dont il
faudrait les acheter, ou qui les suivraient ? on ne saurait disconvenir
que selon les différentes imaginations les prix ne changent,
et qu'un même marché ne soit bon pour l'un et mauvais
pour l'autre. Cependant il y a à peu près un prix
commun pour les choses principales ; et de l'aveu de tout le monde,
par exemple, l'amour est un peu cher : aussi ne se laisse-t-il pas
évaluer.
Pour le plus sûr, il en faut revenir, aux plaisirs simples,
tels que la tranquillité de la vie, la société,
la chasse, la lecture ... S'ils ne coûtaient moins que les
autres, qu'à proportion de ce qu'ils sont moins vifs, ils
ne mériteraient pas de leur être préférés,
et les autres vaudraient autant leur prix que ceux-ci le leur :
mais les plaisirs simples sont toujours des plaisirs, et ils ne
coûtent rien. Encore un grand avantage, c'est que la fortune
ne nous les peut guère enlever, Quoiqu'il ne soit pas raisonnable
d'attacher notre bonheur à tout ce qui est le plus exposé
aux caprices du hasard, il semble que le plus souvent nous
choisissons avec soin les endroits les moins sûr pour l'y
placer. Nous aimons mieux avoir tout notre bien sur un vaisseau
qu'en fonds de terre. Enfin les plaisirs vifs n'ont que des instants,
et des instants souvent funestes par un excès de vivacité
qui ne laisse rien goûter après eux ; au lieu que les
plaisirs simples sont ordinairement de la durée que l’on
veut ; et ne gâtent rien de ce qui les suit.
Les gens accoutumés aux mouvements violents des passions,
trouveront sans doute fort insipide tout le bonheur que peuvent
produire les plaisirs simples. Ce qu'ils appellent insipidité,
je l’appelle tranquillité ; et je conviens que la vie
la plus comblée de ces sortes de plaisirs n'est guère
qu'une vie tranquille. Mais quelle idée a-t-on de la condition
humaine, quand on se plaint de n'être que tranquille? et l'état
le plus délicieux que l'on puisse imaginer, que devient-il
après que la première vivacité du sentiment
est consumée? il devient un état tranquille ; c'est
même le mieux qui puisse lui arriver.
Il n'y a personne qui dans le cours, de sa vie n'ait quelques événements
heureux des temps ou des moments agréables. Notre imagination
les détache de tout ce qui les a précédés
ou suivis ; elle les rassemble, et se représente une vie
qui en serait toute composée : voilà ce qu'elle
appellerait du nom de bonheur, voilà à quoi elle aspire,
peut-être sans oser trop se l'avouer. Toujours est-il certain
que tous les intervalles languissants, qui dans les situations les
plus heureuses sont et fort longs et en grand nombre, nous les regardons
à peu près comme s'ils n'y devaient pas être.
Ils y sont cependant, et en sont bien inséparables. Il n'y
a point en chimie d'esprit si vif qui n'ait beaucoup de flegme ;
l'état le plus délicieux en a beaucoup aussi, beaucoup
de temps insipide, qu'il faut tâcher de prendre en gré.
Souvent le bonheur dont on se fait l'idée, est trop composé
et trop compliqué. Combien de choses, par exemple, seraient,
nécessaires pour celui d'un courtisan ? du crédit
auprès des ministres, la faveur du Roi, des établissements
considérables pour lui et pour ses enfants, de la fortune
au jeu, des maîtresses fidèles et qui flattassent sa
vanité ; enfin tout ce que peut lui représenter
une imagination effrénée et insatiable. Cet homme-là
ne pourrait être heureux qu'à trop grands frais
; certainement la nature n'en fera pas la dépense.
Le bonheur que nous nous proposons sera toujours d'autant plus
facile à obtenir, qu'il y entrera moins de choses différentes,
et qu'elles seront moins indépendantes de nous. La machine
sera plus simple, et en même temps plus sous notre main.
Si l'on est à peu près bien, il faut se croire tout
à fait bien. Souvent, on gâterait tout pour attraper
ce bien complet. Rien n'est si délicat ni si fragile qu'un
état heureux ; il faut craindre d'y toucher, même sous
prétexte d'amélioration.
La plupart des changements qu'un homme fait à son état
pour le rendre meilleur, augmentent la place qu'il tient dans le
monde, son volume, pour ainsi dire : mais ce volume plus grand donne
plus de prise aux coups de la fortune. Un soldat qui va à
la tranchée, voudrait-il devenir un géant pour attraper
plus de coups de mousquet ? celui qui veut être heureux se
réduit et se resserre autant qu'il est possible. Il a ces
deux caractères ; il change peu de place, et en tient peu.
Le plus grand secret pour le bonheur, c'est d'être bien avec
soi. naturellement tous les accidents fâcheux qui viennent
du dehors, nous rejettent vers nous-mêmes, et il est
bon d'y avoir une retraite agréable ; mais elle ne peut l'être
si elle n'a été préparée par les mains
de la vertu. Toute l'indulgence de l'amour-propre n'empêche
point qu'on ne se reproche du moins une partie de ce qu'on a à
se reprocher : et combien est-on encore troublé par le soin
humiliant de se cacher aux autres, par la crainte d'être connu,
par le chagrin inévitable de l'être? on le fuit, et
avec raison : il n'y a que le vertueux qui puisse se voir et
se reconnaître. Je ne dis pas qu'il rentre en lui-même
pour s'admirer et pour s'applaudir : et le pourrait-il, quelque
vertueux qu'il fût ? mais comme on s'aime toujours assez,
il suffit d'y pouvoir rentrer sans honte pour y rentrer avec plaisir.
Il peut fort bien arriver que la vertu ne conduise ni à
la richesse ni à l'élévation, et qu'au contraire
elle en exclue : ses ennemis ont de grands avantages sur elle par
rapport à l'acquisition de ces sortes de biens. Il peut encore
arriver que la gloire, sa récompense la plus naturelle,
lui manque : peut-être s'en privera-t-elle elle-même
; du moins, en ne la recherchant pas, hasardera-t-elle d’en
être privée. Mais une récompense infaillible
pour elle, c'est la satisfaction intérieure. Chaque devoir
rempli en est payé dans le moment : on peut sans orgueil
appeler à soi-même des injustices de la fortune ; on
s'en console par le témoignage légitime qu'on se rend
de ne les avoir pas méritées ; on trouve dans sa propre
raison et dans sa droiture un plus grand fonds de bonheur que les
autres n'en attendent des caprices du hasard.
Il reste un souhait à faire sur une chose dont on n'est
pas le maître, car nous n'avons parlé que de celles
qui étaient en notre disposition ; c'est d'être placé
par la fortune dans une condition médiocre. Sans cela, et
le bonheur et la vertu seraient trop en péril. C'est là
cette médiocrité si recommandée par les philosophes,
si chantée par les poètes, et quelquefois si peu recherchée
par eux tous.
Je conviens qu'il manque à ce bonheur une chose qui, selon
les façons de penser communes, y serait cependant bien nécessaire
; il n'a nul éclat. L'heureux que nous supposons ne passerait
guère pour l'être ; il n'aurait pas le plaisir d'être
envié : il y a plus ; peut-être lui-même
aurait-il de la peine à le croire heureux, faute de
l’être cru par les autres ; car leur jalousie sert
à nous faire assurer de notre état, tant nos idées
sont chancelantes sur tout, et ont besoin d'être appuyées.
Mais enfin , pour peu que cet heureux se compare à ceux que
le vulgaire croit plus heureux que lui, il sent facilement les avantages
de sa situation ; il se résoudra volontiers à jouir
d'un bonheur modeste et ignoré, dont l'étalage n'insultera
personne ; ses plaisirs, comme ceux des amans discrets, seront assaisonnés
du mystère.
Après tout cela, ce sage, ce vertueux, cet heureux est toujours
un homme ; il n'est point arrivé à un état
inébranlable que la condition humaine ne comporte point ;
il peut tout perdre, et même par sa faute. Il conservera d'autant
mieux sa sagesse ou sa vertu, qu'il s'y fiera moins ; et son bonheur,
qu’il s'en assurera moins.
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