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Maître Eckhart. Du détachement.


  Oeuvres

maitre eckhartJ'ai lu beaucoup d'écrits, tant de maîtres païens que de prophètes, de l'Ancien et du Nouveau Testament, et j'ai recherché avec tout mon sérieux et toute mon application quelle est la plus belle et la plus haute des vertus : par laquelle l'homme peut se conformer le plus étroitement à Dieu et redevenir autant que possible pareil à son modèle original, tel qu'il était en Dieu, dans lequel il n'y avait aucune différence entre lui et Dieu, jusqu'à ce que Dieu eût créé les créatures. Et quand je vais au fond de tout ce qui a été écrit là-dessus, aussi loin que peut atteindre ma raison avec son témoignage et son jugement, je n'en trouve pas d'autre que le pur détachement de toute chose créée. C'est dans ce sens que Notre-Seigneur dit à Marthe : Une chose est nécessaire ! Ce qui veut dire : Qui veut être inaltérable et pur doit avoir une chose, le détachement.
   
Beaucoup de maîtres prônent l'amour comme ce qui est le plus haut, tel saint Paul quand il dit : Quelque tâche que j'entreprenne, si je n'ai pas l'amour je ne suis rien., Mais je mets le détachement encore au-dessus de l'amour. D'abord pour cette raison : le meilleur dans l'amour est qu'il m'oblige à aimer Dieu. Or c'est quelque chose de beaucoup plus important d'obliger Dieu à venir à moi que de m'obliger à aller à Dieu, et cela parce que ma béatitude éternelle repose sur ce que Dieu et moi dnions un. Car Dieu peut entrer en moi d'une façon plus intime et s'unir à moi mieux que je ne peux m'unir à lui. Or, que le détachement oblige Dieu à venir à moi, je le prouve ainsi : tout être se tient volontiers dans le lieu naturel qui lui est propre. Le lieu naturel de Dieu qui lui est propre par excellence est l'unité et la pureté, or celles-ci reposent sur le détachement. C'est pourquoi Dieu ne peut pas s'empêcher de se donner lui-même à un cÅ“ur détaché.
 
maitre eckart La seconde raison pour laquelle je mets le détachement au-dessus de l'amour est celle-ci : si l'amour m'amène au point de tout endurer pour Dieu, le détachement m'amène au point de n'être plus réceptif que pour Dieu. Or c'est ce qui est le plus haut. Car dans la souffrance l'homme a toujours encore un regard sur la créature par laquelle il souffre ; par le détachement au contraire il se tient libre et vide de toutes les créatures. Or, que l'homme détaché ne soit plus réceptif que pour Dieu, je le prouve ainsi : ce qui doit être reçu il faut que ce le soit en quelque sujet. Or le détachement est si proche du pur néant qu'il n'y a rien qui serait assez fin pour trouver place en lui, hormis Dieu : Lui est si simple et si fin qu'il trouve bien place dans le cÅ“ur détaché.
Les maîtres ont loué aussi l'humilité de préférence à beaucoup d'autres vertus. Mais je mets le détachement au-dessus de toute humilité. Et cela pour la raison suivante : l'humilité peut exister sans détachement, mais non pas le parfait détachement sans une humilité parfaite. Car celle-ci tend à la destruction de notre moi. Or le détachement frôle de si près le néant qu'entre le détachement parfait et le néant il n'y a aucune différence. C'est pourquoi il ne peut absolument pas y avoir de détachement parfait sans humilité. Mais deux vertus sont toujours mieux qu'une. Ma seconde raison est celle-ci : l'humilité parfaite se courbe au-dessous de toutes les créatures - par quoi l'homme sort de lui vers la créature ; mais le détachement reste en lui-même. Or, quelque remarquable que puisse être une telle sortie de soi-même, rester en soi-même est pourtant toujours quelque chose d'encore plus haut. C'est pourquoi le prophète dit : Toute la magnificence de la fille du roi vient de son intérieur. Le détachement parfait ne connaît aucun regard sur la créature, ni fléchissement de genou, ni fierté dans le maintien, il ne veut être ni au-dessous ni au-dessus des autres, il ne veut que reposer sur lui-même, sans souci de l'amour ou de la souffrance de personne. Il n'aspire ni à l'égalité ni à l'inégalité avec quelque autre être que ce soit, il ne veut pas ceci ou cela, il ne veut qu'être un avec soi-même ! Mais être ceci ou cela il ne le veut pas, car celui qui le veut il veut être quelque chose, mais le détachement veut n'être rien ! C'est pourquoi toutes choses sont indifférentes pour lui.
  Maintenant on pourrait objecter : la sainte vierge avait pourtant toutes les vertus, et donc aussi celle du détachement dans sa plus haute perfection. Si celle-ci est plus haute que l'humilité pourquoi Notre-Dame glorifia-t-elle son humilité et non son détachement quand elle dit : Il regarda l'humilité de sa servante ? A cela je réponds : en Dieu est aussi bien le détachement que l'humilité - si tant est qu'on puisse du tout parler de vertus en Dieu. Ce fut son humilité pleine d'amour qui porta Dieu à s'abaisser à prendre la nature humaine, et pourtant, en devenant homme, il resta en lui-même aussi impassible que quand il créa le ciel et la terre - ainsi que je l'exposerai plus loin. Le Seigneur demeurant donc, quand il voulut devenir homme, dans son détachement impassible, Notre-Dame savait bien qu'il attendait d'elle la même chose quand il regarda aussi en outre son humilité et non son détachement. C'est pourquoi elle demeura dans un détachement impassible, mais ne se glorifia que de son humilité et non de son détachement ...
  Je mets aussi le détachement au-dessus de la compassion. En effet, la compassion n'est rien d'autre que le fait pour l'homme de sortir de lui-même vers les défauts de son prochain et d'en avoir le cÅ“ur troublé. De cela le détachement est affranchi, il reste en lui-même et ne se laisse troubler par rien. - Bref, quand je considère toutes les vertus, je n'en trouve aucune qui soit aussi parfaite et qui nous fasse autant ressembler à Dieu que le détachement.
  Un maître nommé Vincent dit : L'esprit qui est détaché, sa puissance est si grande : ce qu'il voit, cela est vrai, et ce qu'il désire cela lui est accordé, et là où il commande il faut lui obéir ! Oui, vraiment, l'esprit devenu libre, dans son détachement, il contraint Dieu à venir à lui ; et s'il était en état de demeurer sans forme et sans faire d'acte étranger à son essence, il tirerait à lui l'essence la plus personnelle de Dieu. Mais cela Dieu ne peut le donner à personne qu'à lui-même. C'est pourquoi, avec l'esprit détaché, il ne peut faire autrement que de se donner Lui-même à lui. l'homme qui est complètement détaché est tellement ravi dans l'éternité que rien de passager ne peut plus l'amener à recevoir une sensation corporelle. Il est mort au monde parce que rien de terrestre ne lui dit plus rien. C'est cela que saint Paul avait en l'esprit quand il disait : Je vis et ne vis pourtant pas. Le Christ vit en moi.
 
Du détachement.

 
Maintenant, tu demanderas : qu'est donc le détachement, pour qu'il cache en lui une pareille puissance ? Le vrai détachement signifie que l'esprit se tient impassible dans tout ce qui lui arrive, que ce soit agréable ou douloureux, un honneur ou une honte, comme une large montagne se tient impassible sous un vent léger. Rien ne rend l'homme plus semnblable à Dieu que ce détachement impassible. Car que Dieu est Dieu, cela repose sur son détachement impassible : de là découle sa pureté, sa simplicité et son immutabilité. Si donc l'homme doit devenir semblable à Dieu (dans la mesure où l'égalité avec Dieu peut échoir à une créature) cela ne peut arriver que par le détachement. Il transpose ensuite l'homme en pureté, et de celle-ci en simplicité, et de celle-ci en immutabilité ; et ces qualités produisent une ressemblance entre Dieu et l'homme. Cette ressemblance doit être produite par la grâce : qui ne fait qu'élever l'homme au-dessus du temporel et le purifie de tout ce qui est passager. Tiens-le-toi pour dit : être vide de tout le créé, cela veut dire être plein de Dieu, et être rempli du créé, cela veut dire être vide de Dieu.
  Dans ce détachement impassible, Dieu s'est tenu, et se tient encore, éternellement. Même quand il créa le ciel et la terre et toutes les créatures cela ne touchait pas plus son détachement que s'il n'eût jamais rien créé. Oui, je l'affirme : toutes les prières et toutes les bonnes oeuvres que l'homme peut accomplir ici dans le temps, le détachement de Dieu en est aussi peu touché que s'il n'y avait absolument rien de tout cela, et Dieu n'en est en rien plus clément ou mieux disposé envers l'homme que s'il n'avait jamais fait ces prières ou accompli ces bonnes oeuvres. Oui, même quand au sein de la divinité le Fils voulut devenir homme et le devint et souffrit le martyre, cela ne toucha pas l'impassible détachement de Dieu, pas plus que s'il n'était jamais devenu homme.
  Maintenant, tu pourrais dire : Voici donc que j'entends que toutes les prières et bonnes oeuvres sont perdues, car Dieu ne se soucie pas qu'on veuille par là le déterminer ; et l'on dit pourtant que Dieu veut qu'on le prie pour tout ! - Ici il faut que tu fasses bien attention et aussi que tu me comprennes bien (si tu le peux) : d'un premier regard éternel - si nous pouvons parler ici d'un premier regard - Dieu vit toutes choses comme elles devaient arriver, et vit dans le même regard quand et comment il créerait les créatures ; il vit aussi la plus infime prière ou bonne oeuvre qui serait accomplie par quiconque et vit quelle prière et quelle dévotion il exaucerait ; il vit que tu l'invoqueras demain instamment et le prieras avec un profond sérieux ; et cette imploration et cette prière ce n'est pas demain seulement que Dieu l'entendra et l'exaucera, mais il l'a exaucée dans son éternité avant que tu ne devinsses homme. Mais si ta prière n'est pas honnête ni sérieuse, ce n'est pas maintenant que Dieu refusera de t'entendre ; il l'a déjà refusé dans son éternité. Ainsi Dieu a tout vu de son premier regard ; il n'opère rien à l'occasion, mais tout est déjà fait d'avance. Ainsi donc Dieu ne cesse d'être dans son détachement impassible : et la prière des gens et leurs bonnes oeuvres n'en sont pas pour cela perdues, mais qui agit bien sera aussi bien récompensé. Philippe dit : Dieu le créateur maintient les choses dans la voie et dans l'ordre qu'il leur a donné depuis le commencement. Il n'y a chez lui rien de fini et rien non plus de futur : il a éternellement aimé tous les saints comme il les a prévus avant que le monde ne fût ! Et quand il arrive que se passe dans le temps ce qu'il a prévu dans l'éternité, les hommes s'imaginent que Dieu a pris de nouvelles dispositions. Mais quand il s'irrite contre nous ou quand il nous fait quelque bien, nous seuls sommes changés, lui reste immuable ; comme la lumière du soleil fait du mal aux yeux malades et du bien aux yeux sains et pourtant reste elle-même sans changement. Dieu ne regarde pas dans le temps et devant son regard n'arrive rien de nouveau. C'est dans ce sens que parle aussi Isidore dans le livre sur le bien suprême quand il dit : Maintes personnes demandent ce que Dieu faisait avant qu'il eût créé le ciel et la terre, ou bien d'où vint en Dieu la volonté nouvelle de créer les créatures. Je réponds : aucune volonté nouvelle ne s'est jamais éveillée en Dieu, mais s'il est vrai que le créé n'a pas toujours existé ainsi en lui-même comme aujourd'hui il était pourtant de toute éternité en Dieu et en sa raison. Dieu n'a pas créé le ciel et la terre de la même façon que nous leur assignons, à la façon humaine, un devenir, non, mais toutes les créatures sont de toute éternité dites dans le Verbe divin.
  On pourrait encore objecter : Le Christ avait-il aussi le détachement impassible quand il s'écria : Mon âme est triste jusqu'à la mort ! et Marie quand elle était debout au pied de la croix ? - et l'on parle pourtant beaucoup de ses plaintes : comment tout ceci s'accorde-t-il avec le détachement impassible ? Eh bien ! dans chaque homme se trouvent à proprement parler, comme l'enseignent les maîtres, deux hommes : d'une part l'homme extérieur ou sensuel ; au service de celui-ci sont les cinq sens, qui d'ailleurs reçoivent aussi en réalité leur pouvoir de l'âme ; d'autre part l'homme intérieur, l'intériorité de l'homme. Or, chaque homme qui aime Dieu ne dépense les forces de l'âme dans l'homme extérieur que dans la mesure où les cinq sens en ont absolument besoin : son homme intérieur ne se tourne vers les sens que dans la mesure où il est pour eux un indicateur et un conducteur et les détourne de faire usage de leur objet d'une façon bestiale comme le font certaines gens, qui vivent en suivant leurs désirs corporels comme les animaux privés de raison et devraient plutôt être appelés des animaux que des hommes ! Mais le surplus de forces qui dépasse ce qu'elle donne aux sens, l'âme le tourne entièrement vers l'homme intérieur ; oui, quand celui-ci a pour objet quelque chose de très haut et de très noble, elle tire à elle-même les forces qu'elle avait prêtées aux cinq sens, et alors on dit que l'homme est hors de ses sens et ravi. Car son objet est ou bien quelque chose d'imagé mais pourtant de raisonnable ou bien quelque chose de supra-raisonnable et par là dépourvu d'image. Dieu attend justement de chaque homme spirituel qu'il l'aime avec toutes les forces de son âme ; c'est pourquoi il dit : Aime ton Dieu de tout ton cÅ“ur ! Or il y a maintes gens qui dépensent les forces de leur âme entièrement dans l'homme extérieur. Ce sont les gens qui consacrent toute leur pensée et leur effort aux biens passagers. Ils ne savent rien de l'homme intérieur ! Mais de même que l'homme bon, parfois, retire à son homme extérieur toute les forces de l'âme, quand son âme est dirigée vers un objet élevé, de même des hommes semblables à des animaux retirent à leur homme intérieur toutes les forces de l'âme et les dépensent à l'extérieur. Allons plus loin : l'homme extérieur peut exercer une activité, cependant que l'homme intérieur en reste néanmoins entièrement dégagé et impassible ! Eh bien, même dans le Christ, tout comme dans Notre-Dame, il y avait un homme extérieur et un homme intérieur, et tout ce qu'ils exprimèrent en ce qui concerne les choses extérieures, ils ne le firent que du point de vue de l'homme extérieur, et l'homme intérieur en eux persistait dans un détachement impassible. C'est de cette manière que le Christ a aussi prononcé les paroles : Mon âme est triste jusqu'à la mort ! Et quelques plaintes et gémissements que fit entendre Notre-Dame elle n'en restait pas moins toujours dans son intérieur dans un détachement impassible. Prenez une comparaison. A la porte appartient le gond dans lequel elle tourne : je compare la planche de la porte à l'homme extérieur et le gond à l'homme intérieur. Si la porte est ouverte ou fermée, la planche de la porte se meut bien ici et là, mais le gond reste immuable en un seul lieu et n'est pas touché par le mouvement. Il en est de même ici.
Passons à la question de ce qu'est l'objet du pur détachement. Ce n'est pas ceci ou cela. Le détachement tend vers un pur néant, car il tend vers l'état le plus haut, dans lequel Dieu peut agir en nous entièrement à sa guise. Or ce n'est pas dans tous les cÅ“urs que Dieu peut agir tout à fait à sa guise. Car, si tout-puissant soit-il, il ne peut pourtant agir que dans la mesure où il trouve le terrain préparé ou qu'il le prépare. Ou qu'il le prépare, j'ajoute ces mots à cause de saint Paul, car en lui Dieu ne trouva aucune préparation, mais il le prépara seulement par l'infusion de sa grâce. C'est pourquoi je dis que Dieu agit selon qu'il trouve une préparation ; son action est autre dans l'homme que dans la pierre. A cela nous trouvons une similitude dans la nature : quand on allume un four et qu'on met dedans une pâte d'avoine, une d'orge, une de seigle et une de froment, il n'y a qu'une seule chaleur dans le four et pourtant elle ne produit pas le même effet dans toutes les pâtes, mais de l'une est produit un pain raffiné, de l'autre un plus grossier et du troisième un autre encore plus grossier. Ce n'est pas la faute de la chaleur mais de la matière qui se trouvait n'être pas la même. Dans un cÅ“ur où a encore place ceci ou cela se trouve facilement aussi quelque chose qui empêche Dieu d'agir pleinement. Si le cÅ“ur doit être parfaitement préparé il faut qu'il repose sur un pur néant - en celui-ci réside en même temps la plus haute puissance qu'il peut y avoir. Prenez dans la vie une comparaison : si je veux écrire sur un tableau blanc, si beau que puisse être par ailleurs ce qui est écrit dessus, cela m'induit en erreur ; si je veux bien écrire il me faut effacer ce qui est déjà sur le tableau et les choses ne vont jamais mieux que quand rien du tout n'est écrit dessus. De même, si Dieu veut écrire dans mon cÅ“ur d'une façon accomplie, alors tout ce qui s'appelle ceci ou cela doit être chassé du cÅ“ur. Comme c'est justement le cas chez un cÅ“ur détaché. Alors Dieu peut exécuter parfaitement sa haute volonté. Aucun ceci ou cela n'est donc l'objet du cÅ“ur détaché !
    Je vais maintenant plus loin et pose la question : quelle est la prière du cÅ“ur détaché ? A quoi je réponds de la façon suivante : le détachement, la pureté ne peut absolument pas prier. Car celui qui prie, il désire de Dieu quelque chose : que ce lui soit accordé, ou il désire que Dieu lui retire quelque chose. Mais le cÅ“ur détaché ne désire rien et il n'a rien non plus dont il voudrait être libéré. C'est pourquoi il se tient libre de toute prière et sa prière ne consiste qu'en ceci : n'avoir qu'une forme avec Dieu. Nous pouvons à ce propos citer ici ce que dit Denys sur le mot de saint Paul : Il y en a beaucoup parmi vous qui, tous, courent pour avoir la couronne, et pourtant elle ne sera qu'à un seul. Toutes les nombreuses forces de l'âme courent après la couronne et pourtant elle ne sera que pour la seule essence. Il ajoute : La poursuite de la couronne signifie qu'on se détourne du créé et qu'on devient un avec le non-créé. Quand l'âme y arrive, elle perd son nom : Dieu la tire si complètement en lui qu'elle en est elle-même anéantie, comme le soleil tire à soi l'aube matinale pour qu'elle s'anéantisse. - Seul le pur détachement mène l'homme jusque-là !
  Nous pouvons aussi nous référer à un mot d'Augustin : L'âme a une entrée secrète dans la nature divine où toutes choses sont pour elles anéanties. - Cet accès, seul le pur détachement l'offre sur terre : quand celui-ci devient parfait, l'âme devient par connaissance sans connaissance, par amour sans amour et par l'illumination obscure. Ici nous pouvons aussi évoquer ce qu'à dit un maître : bienheureux sont les pauvres en esprit, qui ont laissé à Dieu toutes choses, comme il les avait avant que nous ne fussions. - Seul un cÅ“ur pur et détaché peut accomplir cela !
  Que Dieu demeure plus volontiers dans un cÅ“ur détaché que dans tout autre nous nous en rendons compte par ceci. Si en effet tu me demandes : que cherche Dieu en toutes choses ? je te réponds avec le livre de la Sagesse, là où il dit : En toutes choses je cherche le repos ! Nulle part il n'y a repos complet que dans le cÅ“ur détaché. C'est pourquoi Dieu lui est plus cher que dans n'importe quel autre être ou dans n'importe quelle autre vertu.
  Plus l'homme a réussi à se rendre réceptif à l'infusion de Dieu en lui, plus il est bienheureux : celui qui pousse les choses jusqu'à la préparation suprême, il se tient aussi dans la béatitude suprême. Mais on ne peut se rendre réceptif à cela que par la conformité avec Dieu. Le degré de la réceptivité se mesure suivant le degré de cette conformité. Cette conformité est instaurée en ce que l'homme s'assujettit à Dieu ; dans la mesure où il s'assujettit à la créature il est moins conforme avec Dieu. Le cÅ“ur détaché se tient libre et affranchi de toutes les créatures, il est entièrement assujetti à Dieu et se tient dans la plus haute conformité avec lui : c'est pourquoi il est dans l'état le plus réceptif pour l'infusion de Dieu. C'est ce que voulait dire saint Paul quand il disait : Revêtez Jésus-Christ ! Il entendait par là la conformité avec le Christ. Tu dois en effet le savoir : quand le Christ devint homme, il n'assuma pas un être humain déterminé, il assuma la nature humaine. Si donc tu te retires de tout, il ne reste que ce que le Christ a assumé, et ainsi tu as revêtu le Christ.
 
De la retraite spirituelle.

On m'a demandé : Certaines gens se retirent rigoureusement de toute société et aiment être seuls : ils en ont besoin pour leur recueillement ; ou ne doivent-ils pas en outre se trouver à l'église : n'est-ce pas cela le mieux ? Non ! ai-je répondu. Et laisse-toi dire pourquoi ! Qui est dans la disposition d'esprit requise, tous les lieux lui conviennent, et toutes les société ; mais qui ne l'est pas, aucun lieu et aucune société ne lui convient. Le premier, en effet, il a Dieu en soi. Mais Dieu, si on l'a du tout, on l'a en tous lieux : dans la rue et parmi les gens aussi bien qu'à l'église ou dans un ermitage ou une cellule. Si quelqu'un l'a, et n'a que lui, personne parmi les hommes ne peut le troubler.
  Pourquoi ?
  Dieu lui est un et tout ; et qui, en toutes choses, n'a purement que Dieu en vue, il porte Dieu dans toutes ses oeuvres et dans tous les lieux. Toute son action, c'est bien plutôt Dieu qui la fait. Car qui est cause d'une action, elle lui appartient en vérité plus qu'à celui qui ne fait que l'exécuter. Si, sans aucun regard de côté, Dieu est notre but, en vérité ! il faut qu'il soit l'auteur de nos actions. Et lui faire obstacle dans son action, personne absolument n'en a la puissance, même pas l'espace et la pesanteur. Ainsi personne n'a non plus la puissance de faire obstacle à cet homme. Car il ne désire et ne cherche rien et ne goûte rien, que Dieu : dans toutes ses intentions il devient un avec Dieu. Et de même qu'aucune multiplicité ne peut disperser Dieu, de même rien ne peut non plus disperser cet homme, ni le diversifier : il est un dans l'un, où toute diversité est unité, inviolable unité.
  C'est au milieu des choses que l'homme doit saisir Dieu et habituer son cÅ“ur à le posséder en tout temps comme quelqu'un de présent, dans le sentiment, dans l'esprit et dans la volonté. Fais attention à la façon dont tu es disposé envers ton Dieu, quand tu demeures dans l'église ou dans la cellule : tiens fermement la même disposition d'esprit et emporte-la au dehors parmi la foule et dans le tumulte, dans un monde si étranger ! Mais, comme je l'ai déjà souligné ailleurs : quand nous réclamons pour cela une égalité d'âme nous n'entendons pas qu'on doive tenir pour égales toutes les occupations, ni tous les lieux, ni tous les hommes - ce serait tout à fait erroné : car, naturellement, prier est une meilleure oeuvre que filer, et l'église un lieu mieux approprié que la rue. Mais tu dois pendant le travail avoir une égale disposition d'esprit, et une fidélité égale et conserver vis-à-vis de ton Dieu un égal sérieux. Par ma foi ! si tu avais une telle égalité d'âme personne n'interromprait la continuelle présence de ton Dieu.
  Par contre celui pour qui Dieu n'est pas une telle possession intérieure, mais qui doit en tout aller le chercher du dehors ici ou là - où il le cherche donc d'une façon insuffisante, parmi des oeuvres déterminées, des gens ou des lieux : c'est justement ainsi qu'on ne l'a pas, et alors vient facilement quelque chose qui vous trouble. Et alors ce n'est pas seulement la mauvaise compagnie qui vous trouble, mais aussi la bonne, pas seulement la rue, mais aussi l'église, pas seulement les mauvaises paroles et actions, mais tout autant les bonnes. Car l'empêchement réside en lui : Dieu n'est pas encore né en lui. S'il l'était il se sentirait, en tous lieux et en toutes compagnies, parfaitement bien et caché : il aurait toujours Dieu, et personne ne pourrait le lui prendre, personne ne pourrait faire obstacle à son oeuvre.
  Sur quoi repose donc une telle vraie possession de Dieu ? Elle repose sur le sentiment du cÅ“ur et sur une disposition d'esprit intérieure raisonnable, une orientation de la volonté vers Dieu. Non sur une idée fixe permanente de Dieu ! Ce serait d'ailleurs humainement impossible d'exécuter une pareille résolution, ou du moins extrêmement difficile, et en tout cas ce ne serait pas le meilleur. l'homme ne doit pas se donner pour satisfait avec une idée de Dieu - quand l'idée disparaît, le Dieu disparaît aussi. Mais on doit avoir un Dieu réel, qui est élevé au-dessus de la pensée de l'homme et de tout le créé. Ce Dieu ne disparaît pas, à moins qu'on ne s'en détourne volontairement.
 
La retraite spirituelle.

Qui a ainsi Dieu, essentiellement, celui-là seul prend Dieu divinement et Dieu rayonne devant lui à travers toutes choses : toutes lui donnent le goût de Dieu, dans toutes Dieu se reflète en lui, Dieu lui-même a en tous temps un regard en lui. Il est détaché de tous liens et son imagination est orientée à l'intérieur, vers l'objet de son amour, vers Dieu. - Comme quand quelqu'un a une soif ardente, une grande soif. Il fait sans doute autre chose que de boire, il peut aussi penser à d'atures choses. Mais quoi qu'il fasse, où qu'il soit et dans quelque dessein que ce soit, l'image de la chose à boire ne le quitte pas, aussi longtemps que sa soif dure. Et plus sa soif est grande, plus intérieure, présente et continuelle devient l'image de la chose à boire. Ou bien, qui aime quelque chose de tout son cÅ“ur, en sorte qu'aucune autre chose ne lui dit plus rien et ne lui va au cÅ“ur, et qui n'a que que cette chose en l'esprit et absolument rien d'autre, par ma foi ! où et en quelque compagnie qu'il soit, quoi qu'il fasse et à quelque besogne qu'il se mette, l'objet de son ardent amour ne s'éteint jamais en lui, en toutes choses il retrouve son image, et plus son amour devient puissant plus il a cette image devant les yeux.
  Cet homme ne cherche pas la paix : car aucune alarme ne le dérange. Cet homme est bien noté auprès de Dieu : parce qu'il prend toutes choses divinement, meilleures qu'elles ne sont en soi. naturellement il faut pour cela de l'application et de l'abnégation et une surveillance rigoureuse de notre intérieur, et une conscience éveillé, vraie, agissante sur laquelle l'âme doit faire fond en dépit des choses et des gens. Ce n'est pas en fuyant le monde extérieur, en fuyant devant les choses et en se tournant vers la solitude, qu'un homme peut avoir une telle conscience. Mais il doit apprendre la solitude intérieure, où et en quelque compagnie que ce soit-, il doit apprendre à se faire jour à travers le choses, à saisir son Dieu au-dedans des choses, et à devenir capable de se le représenter effectivement en son intérieur, comme étant devenu maintenant une détermination de son être propre.
  Tout comme quelqu'un qui se propose d'apprendre à écrire. S'il doit jamais devenir maître dans cet art, par ma foi ! il doit s'exercer beaucoup et souvent, quelque amer et pénible que cela lui soit, et bien que cela lui paraisse autant dire impossible. S'il persévère seulement dans son application il apprend cet art et en devient maître ! naturellement, il faut d'abord qu'il pense séparément à chaque lettre et se la représente exactement, ce qui ne va pas sans peine. Plus tard, une fois qu'il a la connaissance de son art, il écrit d'une plume alerte avec ardeur, qu'il s'agisse de jeux de plumes ou d'affaires plus sérieuses qui requièrent son art : il lui suffit simplement d'avoir conscience de vouloir manifester en fait son aptitude. Et encore qu'il ne pense pas en permanence aux lettres, mais à toute espèce de choses, il n'en accomplit pas moins sa tâche en vertu de son art.
  Aussi l'homme qui jouit de la présence divine doit aussi rayonner sans aucun travail, il n'a pour tâche que de se dépouiller simplement de tous éléments étrangers, et une fois pour toutes rester vide des choses. Ici aussi il faut au commencement une application d'esprit et un attentif travail préalable, analogue au tracé de l'a b c pour l'écriture : mais finalement l'homme doit être pénétré par son objet divin, informé par la forme de son Dieu soigneusement entretenu et chéri dans son cÅ“ur, et être avec tout son être si enraciné en lui que Dieu, présent, rayonne en lui sans aucun travail.

oeuvre et être.

Les gens ne devraient pas toujours tant réfléchir à ce qu'ils doivent faire, ils devraient plutôt penser à ce qu'ils doivent être. S'ils étaient seulement bons et conformes à leur nature, leurs oeuvres pourraient briller d'une vive clarté. Si tu es juste, tes oeuvres le sont aussi. Ne pense pas mettre ton salut sur un agir : c'est sur un être qu'il faut le placer. Car les oeuvres ne nous sanctifient pas, mais nous devons sanctifier les oeuvres. Et même s'il s'agit des oeuvres les plus pieuses, elles ne nous sanctifient pas le moins du monde parce que nous les accomplissons : mais dans la mesure où nous avons l'être et l'essence, nous sanctifions notre agir, que ce soit manger, dormir, veiller ou n'importe quoi d'autre. Ceux qui ne sont pas d'essence élevée ce qu'ils peuvent faire ne réussit pas. Conclus de là comment on doit diriger tout son zèle vers ce but : d'être un homme bon. L'important n'est pas tant ce qu'on fait ni de quel genre sont les oeuvres que comment est le fond des oeuvres. Le fond dont dépend si l'essence de l'homme est bonne, le fond aussi d'où les oeuvres de l'homme reçoivent leur valeur, est que notre cÅ“ur soit entièrement tourné vers Dieu. Mets toute ton application à ce que Dieu devienne grand en toi et que ton sérieux et ton zèle ait de la valeur à ses yeux dans toute action et dans toute abstention ! En vérité tes oeuvres, quelque nom qu'on leur donne, n'en seront aussi que meilleures. Cherche Dieu et tu trouveras Dieu et tout le bien par-dessus le marché. Oui, dans un pareil état d'esprit, tu pourrais marcher sur une pierre et ce serait davantage une oeuvre pieuse que si tu recevais pour l'amour de toi-même le corps de Notre-Seigneur et que ton état d'esprit manquât donc de détachement. Celui qui s'attache à Dieu, Dieu, et toute qualité solide, s'attache à lui. Et ce que tu cherchais auparavant, voici que cela te cherche à son tour, ce que tu poursuivais auparavant, voici que cela te poursuit, et ce que tu devais fuir auparavant voici que cela te fuit. C'est pourquoi : vers celui qui s'attache à Dieu, vers lui se porte ce qui est divin, et de lui se retire ce qui est hétérogène et étranger à Dieu.

Instruction pour la vie contemplative.

C'est une touche de la grâce divine, quand l'homme aime à lire ou à entendre parler de Dieu, et c'est là pour l'âme un magnifique régal. S'occuper soi-même dans ses pensées avec Dieu, c'est plus doux que le miel. Mais connaître Dieu, quelle plénitude de consolation pour une âme noble ! Et s'unir complètement à Dieu dans l'amour, c'est la joie éternelle ! Déjà ici-bas l'homme doit pouvoir la goûter exactement dans la mesure où il s'y dispose. Il n'y a que trop peu de gens qui sont parfaitement disposés à la contemplation du merveilleux miroir divin ; il y en a déjà peu qui possèdent à quelque degré, ici sur terre, la vie contemplative. Pas mal s'engagent dans cette voie - et n'aboutissent pas. Cela vient de ce qu'ils ne se sont pas aussi exercés de façon convenable dans la vie active, la vie de Marthe. Comme l'aigle rejette son aiglon quand il ne peut regarder le soleil en face, ainsi doit-il en être de même pour l'enfant spirituel ! Celui qui veut édifier une construction élevée, il faut qu'il établisse solidement de fortes fondations. La vraie fondation est le comportement et la voie exemplaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il a dit lui-même : Je suis la voie, la vérité et la vie. Si l'âme, dit Denys, veut suivre Dieu dans les déserts de la divinité, le corps doit tout autant, ici à l'extérieur, suivre le Christ dans sa pauvreté volontaire.
  Un tel homme va oisif ! Saint Bernard répond : Je n'appelle pas cela de l'oisiveté quand on attend Dieu; c'est un travail au-dessus de tout travail pour celui qui ne le peut pas encore tout à fait. Mais qui veut chercher Dieu il doit le chercher dans la divinité ! Le Christ ne dit-il pas : Si père et mère, ou quoi que ce soit veut t'en empêcher, tu dois laisser tout derrière toi et servir Dieu sans aucun empêchement ! Ou bien dans la langue du philosophe : l'homme qui est touché par l'action de la première cause, il n'a pas besoin de chercher conseil auprès de l'intelligence humaine ; il doit suivre ce qui est au-dessus de toute intelligence, car il est touché par la vérité originelle, la vérité cachée.
  Si nous réfléchissons aux saintes oeuvres qui jaillirent de la pauvreté de Notre-Seigneur, ou de son humilité, et si nos désirs ne nous portent pas vers elles, alors nos pensées sont vaines ! Mais même quand nous désirons ces saintes oeuvres, si nous ne nous occupons pas avec application de la façon de nous y prendre pour y arriver, c'est aussi un vain désir ! On serait volontiers humble - pourtant on ne veut pas être méprisé. Etre rejeté et méprisé c'est le fruit de la vertu ! On serait aussi volontiers pauvre - sans privation ! On veut bien aussi être patient - seulement on ne veut pas en même temps de contrariétés ni d'injures ! Et ainsi pour toutes les vertus. Les pauvres volontaires, eux aussi, descendent dans la vallée de l'humilité : et ils n'acceptent pas de consolation des choses périssables. Honte et contrariétés s'ensuivent, qui sont la meilleure des épreuves pour se connaître soi-même. Et c'est dans la mesure où l'homme se connaît lui-même qu'il peut en venir à la connaissance de Dieu ...
  Il faut apporter à Notre-Seigneur une expiation pour tout ce qu'il nous a fait ! On trouve bien des gens qui suivent Notre-Seigneur pour une part, pas pour l'autre. Ils renoncent à leurs biens, leurs amis, leur honneur, mais cela les touche de trop près que l'on doive faire abnégation de soi-même. Il y en a qui n'aspirent pas aux honneurs et ne les recherchent pas; mais si quelque honneur leur échoit, cela leur fait de l'impression.
  L'oeuvre intérieure la plus infime est plus haute et plus noble que la plus grande oeuvre extérieure. Et pourtant : même l'oeuvre intérieure la plus noble doit être dépouillée, si Dieu doit être purement et simplement présent à l'âme. Ceci est la meilleure de toutes les oeuvres qu'on puisse faire : se diriger vers l'union avec le Dieu présent et l'attendre avec une application continue. Ainsi parle saint Paul : Ceci est le meilleur de tout : devenir un avec Dieu. Pour ce devenir un l'âme doit être séparée non seulement de toutes les oeuvres extérieures, mais aussi de toutes les oeuvres spirituelles et intérieures : en sorte que Dieu soit, tout à fait immédiatement, celui qui oeuvre et que l'âme ne souffre que l'oeuvre de Dieu à laquelle elle s'assujettit dans une parfaite obéissance, afin que Dieu soit en état d'engendrer son fils unique dans l'âme, tout comme en lui-même. Ceci est l'union par laquelle l'âme est davantage unie à Dieu en un instant que par toutes les oeuvres qui ont jamais été accomplies, qu'elles soient corporelles ou spirituelles. Plus cette naissance se produit souvent dans l'âme, plus elle est unie à Dieu. Dieu naît dans l'âme libérée, en ce qu'il se révèle à elle d'une manière nouvelle qui est sans aucune manière, dans une illumination qui n'est plus une illumination, qui est la lumière divine elle-même. Saint Augustin dit à ce propos : Quand l'âme est allumée par l'amour divin, Dieu est né dans l'âme, et le Saint-Esprit est un attiseur de l'amour.
  Si Dieu a accordé à l'âme une lumière divine c'est pour pouvoir agir avec joie dans sa propre image. Seulement aucune créature ne peut agir au delà de la limite qui lui est fixée par ses aptitudes. Ainsi donc l'âme ne peut pas non plus agir au-dessus d'elle-même avec ce dont Dieu l'a gratifiée comme cadeau de noces dans la forme de son plus haut pouvoir. Quelque divine que soit d'ailleurs cette lumière, elle est pourtant quelque chose de créé : le Créateur est une chose, et cette lumière une autre chose. C'est pourquoi Dieu vient vers l'âme dans l'amour, pour que l'amour l'élève et la mette en état d'agir au-dessus d'elle-même. L'amour n'entre pas en activité là où il ne trouve pas, ou n'instaure pas, ce qui lui est conforme : ce n'est que dans la mesure où Dieu trouve son image dans l'âme qu'il se manifeste. Il faut que l'amour soit sans bornes, alors Dieu peut agir suivant la mesure de l'amour. Même si l'homme vivait mille ans il pourrait encore et toujours progresser dans l'amour. Il en est comme pour le feu : aussi longtemps qu'il trouve du bois il s'élève ; plus le feu est déjà grand et plus le vent souffle fort, plus il s'accroît. Mettons maintenant l'amour à la place du feu et le Saint-Esprit à la place du vent; plus l'amour est grand et plus le Saint-Esprit, sous la forme de la grâce, souffle, plus est menée loin l'oeuvre de la perfection. Pourtant pas en une seule fois, mais peu à peu, par l'accroissement de l'âme. Car si l'homme tout entier prenait feu d'un seul coup, ce ne serait pas bon.
  L'âme devient tellement une avec Dieu que la grâce la rétrécit; elle n'est pas satisfaite avec la grâce, parce qu'elle est quelque chose de créé. L'âme est sous l'empire d'un charme merveilleux, elle ne sait pas qu'elle est, elle se figure qu'elle est Dieu ; tellement elle sort d'elle-même. Pourtant, si loin qu'elle aille hors d'elle-même, elle continue pourtant à exister en tant que créature. Comme quand on verse une goutte d'eau dans un fût de vin; elle n'est pas anéantie ! Si l'âme se regarde elle-même, elle voit l'esprit. Si elle regarde l'ange, elle voit encore l'esprit. Dieu pourtant est si totalement esprit, que vis-à-vis de lui l'esprit et l'ange sont presque quelque chose de corporel. Si quelqu'un peignait en noir le plus haut parmi les séraphins, la ressemblance serait bien plus grande que si on voulait peindre Dieu dans la forme du plus haut des séraphins, ce serait dissemblant au delà de toute mesure !
  Or donc celui qui veut posséder la vie contemplative, il doit être enflammé dans le Saint-Esprit par l'amour le plus brûlant. Plutôt que de commettre sciemment un péché, petit ou grand, il devrait préférer vouloir subir tous les martyres qu'on pourrait imaginer à son intention. Pourrait-on, avec un seul péché véniel, sauver de l'enfer tant d'âmes qu'on ne pourrait les compter, on ne devrait pas les sauver. C'est un tel amour qu'il faut avoir envers Dieu si l'on veut avoir de l'intimité avec lui dans la contemplation ! - Il faut avoir en outre un cÅ“ur exempt de soucis. - Et quand on s'y prépare il faut avoir un lieu solitaire où l'on ne soit pas dérangé. - En outre le corps doit être au repos et dégagé de toute occupation, non seulement des mains, mais aussi de la langue et de tous les cinq sens : l'homme ne peut mieux éprouver sa pureté que par le silence. Si par contre le corps n'est pas au repos, on est facilement vaincu par la paresse : alors il faut avec une grande tension de l'esprit laisser dominer la raison, portée par l'amour divin.
  Alors on gagnera une libre clairvoyance dans l'inhibition des sens, en sorte qu'on s'élève intérieurement au-dessus de soi-même jusqu'à la merveilleuse sagesse de Dieu - qui pourtant est tout à fait incompréhensible pour toutes les créatures. Il faut s'élever à la hauteur de Dieu ! l'homme doit s'efforcer de se redresser jusqu'à la hauteur du cÅ“ur, par là Dieu est élevé ! Ainsi parle David. Alors la bassesse et la petitesse de toutes les créatures est résorbée dans la hauteur de Dieu.
  De plus, on obtiendra la perfection et la stabilité de l'éternité. Car là il n'y a plus de temps ni d'espace, d'avant ni d'après, mais tout est présentement décidé dans un nouveau, dans un verdoyant voici que ! dans lequel mille ans sont aussi courts et aussi rapides qu'un instant.
  On obtiendra en outre une participation à la joie si diverse de l'armée céleste. Tant de joie, seule l'éprouve déjà la reine du ciel, Marie : le reste de l'armée céleste n'aurait-il que la millième partie de sa joie, chacun n'en posséderait pas moins encore beaucoup plus que l'âme n'en a jamais éprouvé. Là chaque esprit se réjouit de la joie de l'autre et en jouit tout autant que de la sienne propre - suivant sa mesure. Chacun dans le royaume céleste a existence, connaissance et sentiment d'amour en Dieu, en soi et en tout autre esprit, qu'il soit ange ou âme. Et quant à la perception discriminative de la façon dont un Dieu est dans les trois Personnes, et les trois Personnes sont un Dieu, ils en ont une joie si indiciblement merveilleuse que toutes leurs aspirations sont satisfaites. Et justement ce dont ils sont pleins, c'est cela qu'ils désirent sans cesse, et ce qu'ils désirent, ils le possèdent continuellement dans un nouveau, verdoyant, joyeux ravissement. Et ils peuvent en parfaite sécurité jouir de cette béatitude dans les siècles des siècles.
  Et ensuite on doit s'avancer et pénétrer jusque dans la vérité : vers l'unité pure qui est Dieu même - sans y chercher le sien ; ainsi on arrive dans d'extraordinaires merveilles. Devant ces merveilles on doit rester interdit, car l'intelligence ne peut tenter de les expliquer. Qui veut néanmoins scruter la merveille de Dieu, il tire facilement sa science - de lui-même !
 
 
De la pauvreté en esprit.

La béatitude elle-même ouvrit sa bouche de sagesse et dit : bienheureux les pauvres en esprit, le royaume du ciel est à eux ! Tous les anges et tous les saints et tout ce qui est jamais né, cela doit se taire quand la sagesse éternelle du Père parle; car toute sagesse des anges et de toutes les créatures est un rien frivole devant la sagesse de Dieu qui est insondable. Et cette sagesse a dit : que les pauvres sont bienheureux.
  Il y a deux espèces de pauvreté : l'une est une pauvreté extérieure, et celle-ci est bonne et très louable en l'homme qui l'embrasse volontairement, par amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme il l'a lui-même pratiquée sur terre. De cette pauvreté je ne parlerai pas davantage. Mais il y a encore une autre pauvreté, une pauvreté intérieure, et ce n'est qu'à celle-ci qu'il faut rapporter la parole de Notre-Seigneur : bienheureux les pauvres en esprit, ou : qui sont pauvres d'esprit !
Maintenant, je vous en prie, soyez vous-mêmes de tels pauvres, et, en tant que tels, comprenez ce discours ! Car je vous le dis, par la vérité éternelle : à moins que vous ne correspondiez vous-mêmes à la vérité dont nous parlons en ce moment, vous n'êtes pas en état de me comprendre ! Une série de gens m'ont demandé ce qu'était donc la pauvreté. Nous allons prendre position sur ce point.
  L'évêque Albert dit que c'est un homme pauvre celui qui ne trouve de satisfaction dans rien de ce que Dieu a créé ; et ceci est bien dit ! Mais nous le disons encore mieux : nous prenons pauvreté dans un sens plus élevé : ceci est un homme pauvre : qui ne veut rien. Certaines gens n'en comprennent pas correctement le sens : ce sont les gens qui, au milieu des oeuvres de pénitence et des exercices extérieurs, ne font pourtant que maintenir leur être particulier. Que de tels hommes soient considérés comme grands, que Dieu les prenne en pitié ! Et ils connaissent pourtant si peu la vérité divine ! Ces hommes s'appellent saints d'après l'image qu'ils fournissent, mais du dedans ce sont des ânes, car ils ne saisissent pas le sens profond de notre vérité divine. Ces gens disent aussi : un homme pauvre est celui qui ne veut rien. Ils l'interprètent ainsi que l'homme doit être ainsi fait qu'il ne cède jamais à sa volonté, à aucun égard : mais il doit s'efforcer de suivre la sainte volonté de Dieu. Ces hommes ne sont pas méchants en cela, car leur intention est bonne; nous devons même les en louer ! Que Dieu les garde dans sa miséricorde ! Mais je dis à bon droit : ces gens ne sont pas des hommes pauvres, ni semblables intérieurement à de tels hommes. Ils passent pour grands aux yeux de ceux qui ne connaissent rien de mieux. Pourtant je dis : ce sont des ânes qui ne comprennent rien à la vérité divine. En raison de leur bonne intention le royaume des cieux peut, peut-être, leur être accordé, mais de la pauvreté dont je veux maintenant parler, ils ne savent rien !
  Maintenant, quand on me demande ce qu'est donc un homme pauvre qui ne veut rien , je réponds ainsi : aussi longtemps que l'homme a quelque chose vers quoi sa volonté est dirigée - et même si sa volonté est de remplir la volonté bien-aimée de Dieu - un tel homme n'a pas la pauvreté dont il s'agit ici. Car cet homme a encore une volonté, avec laquelle il veut satisfaire à la volonté de Dieu ; et ceci n'est pas encore ce qu'il faut. Car, pour être vraiment pauvre, l'homme doit être aussi vide de sa volonté créée qu'il l'était quand il n'était pas encore. Et je vous dis, par la vérité éternelle : aussi longtemps que vous avez la volonté de remplir la volonté de Dieu et que vous avez un désir quelconque - même vers l'éternité, même vers Dieu - vous n'êtes pas vraiment pauvres ! Car seul est un homme pauvre : celui qui ne veut rien, qui ne connaît rien, qui ne désire rien. Quand j'étais encore dans ma cause première, je n'avais de Dieu, je m'appartenais à moi-même ! Je ne voulais rien, je ne désirais rien, car j'étais là un être sans détermination et me connaissais moi-même dans la vérité divine. Là je me voulais moi-même, et je ne voulais rien d'autre : ce que je voulais, je l'étais, et ce que j'étais, je le voulais. Ici je me tenais vide de Dieu et de toutes choses. Mais quand je sortis de cette libre volonté qui était la mienne et reçus mon essence créée, par là j'eus aussi un Dieu. Car avant que les créatures ne fussent, Dieu n'était pas Dieu : il était ce qu'il était ! Et, de même, quand les créatures devinrent et commencèrent leur essence créée, il n'était pas en lui-même Dieu, mais dans les créatures il était Dieu. Eh bien, nous affirmons que Dieu, simplement comme il est Dieu, n'est pas le but final de la création et ne possède pas une plénitude d'essence aussi grande que celle qu'a en Dieu la plus chétive créature ! Et si nous supposons qu'une mouche ait de la raison et puisse, au moyen de la raison, s'efforcer vers l'abîme éternel de l'essence divine dont elle est sortie : nous disons que Dieu, y compris tout ce qu'il est en tant que Dieu, ne pourrait même pas donner à cette mouche de quoi se réaliser et se satisfaire ! C'est pourquoi prions qu'il nous soit donné d'être libres de Dieu : saisissons la vérité et faisons usage de notre éternité ! Car les âmes sont égales aux anges les plus hauts, là où j'étais et voulais ce que j'étais, et étais ce que je voulais. - C'est de cette manière qu'est pauvre celui qui ne veut rien .
  En second lieu, un homme pauvre est celui qui ne sait rien. Nous venons d'exposer que l'homme doit vivre comme s'il ne vivait pas, ni pour lui-même, ni pour la réalité, ni pour Dieu. Nous arrivons maintenant à quelque chose de nouveau et nous disons : l'homme à qui cette pauvreté doit échoir, il faut que soit vrai de lui tout ce qui était vrai de lui quand il ne vivait en aucune manière, ni pour lui, ni pour la réalité, ni pour Dieu . Il faut donc qu'il soit en outre si libre et si vide qu'aucune représentation de Dieu ne soit plus vivante en lui. Car quand l'homme était encore dans la nature de Dieu, en lui ne vivait pas encore un autre : tout ce qui vivait là, il l'était lui-même. C'est pourquoi nous disons que l'homme doit être aussi vide de tout savoir propre qu'il l'était quand il n'était pas; et qu'il laisse Dieu créer ce qu'il veut et se tienne pur de toute détermination, comme quand il sortit de Dieu !
  Il faut ici que nous nous occupions de la question : sur quoi repose en première ligne la béatitude ? Quelques maîtres ont dit qu'elle reposait sur l'amour, d'autres enseignent qu'elle repose sur la connaissance et l'amour; et ils sont déjà plus près du but. Mais nous disons qu'elle ne repose ni sur la connaissance ni sur l'amour : mais un quelque chose est dans l'âme, et de ce quelque chose jaillit la connaissance et l'amour. Cela ne connaît pas soi-même, ni n'aime - ce qui est l'affaire des puissances de l'âme. Qui le trouve, il a trouvé sur quoi repose la béatitude. Cela n'a pas d'avant ni d'après et n'attend pas que quelque chose survienne, car cela ne peut devenir ni plus riche ni plus pauvre. Et de même il lui faut aussi nier avoir eu connaissance en soi de quelque chose qui fût d'abord à accomplir. C'est : éternellement la même chose, qui ne vit que soi-même - comme Dieu !
  En ce sens, je dis que l'homme doit se tenir quitte et vide de Dieu, il ne doit pas se livrer à des pensées ou à des représentations sur ce que Dieu opère en lui ! Ainsi l'homme peut posséder la pauvreté.
 Les maîtres enseignent que Dieu est un être, et un être raisonnable, et qu'il connaît toutes choses. Mais moi je dis : Dieu n'est ni être ni raison, ni ne connaît ceci et cela ! C'est pourquoi Dieu est vide de toutes choses : et c'est pourquoi il est toutes choses. Or, qui doit être pauvre en esprit, il faut qu'il soit pauvre de tout savoir, comme quelqu'un qui ne sait ni ne se représente absolument plus rien : ni Dieu, ni les créatures, ni lui-même. l'homme ne se trouve donc pas en situation de chercher à connaître l'être de Dieu ou à se le présenter. - Ce n'est que de cette façon qu'il peut être pauvre en savoir !
  En troisième lieu, un homme pauvre est un homme qui n'a rien. On a affirmé maintes fois que la perfection consiste à ne rien posséder des choses extérieures de cette terre ; et ceci est en un certain sens tout à fait juste : quand on prend ce fardeau volontairement sur soi. Mais ce n'est pas ce sens que j'ai dans l'esprit. J'ai dit précédemment qu'un homme pauvre était celui - non pas qui veut accomplir la volonté de Dieu, mais qui vit de telle façon qu'il est aussi vide de sa volonté, mais aussi de la volonté de Dieu, qu'il l'était quand il n'était pas. Cette pauvreté, nous l'appelons la plus haute pauvreté. - Secondement, nous disions qu'un homme pauvre est celui qui ne sait rien des oeuvres de Dieu. Quand on est aussi vide de tout savoir et de toute connaissance que Dieu est vide de toutes choses : c'est la plus pure pauvreté. - Mais la troisième est la plus prochaine pauvreté dont je vais parler désormais, à savoir celle-ci que l'homme n'a rien.
    Maintenant prêtez sérieusement attention ! Je l'ai dit souvent, et de grands maîtres l'ont dit aussi : l'homme doit être si vide de toutes choses et de toutes oeuvres, aussi bien intérieurement qu'extérieurement, qu'il puisse être pour Dieu un lieu particulier où Dieu puisse agir. Aujourd'hui nous disons autre chose. A supposer que l'homme se tienne réellement vide de toutes choses, de toutes les créatures, de lui-même et de Dieu, et soit ainsi constitué que Dieu trouve en lui un lieu où il puisse agir, nous disons néanmoins : aussi longtemps qu'il y a en l'homme quelque chose de tel, il n'est pas pauvre dans la plus prochaine pauvreté. Car Dieu n'a pas en vue avec ses oeuvres que l'homme ait dans son intérieur un lieu où Dieu puisse agir. Mais ceci seulement est pauvreté d'esprit : quand l'homme se tient si vide de Dieu et de toutes ses oeuvres que - si Dieu veut agir dans l'âme, il lui faille justement alors être lui-même le lieu où il veut agir. Et comme il le ferait volontiers ! Car Dieu trouve-t-il l'homme parfaitement pauvre, le voilà qui souffre lui-même son action. Là il est un lieu particulier de son action. Même s'il est ici une action dirigée en lui-même. Ici, dans cette pauvreté, l'homme atteint à nouveau l'être éternel qu'il a été, qu'il est maintenant, et en tant que tel il vivra dans l'éternité.
  Alors se présente une objection tirée des paroles de saint Paul : Tout ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu . Et notre discours plane haut au-dessus de toute grâce - comme au-dessus de la connaissance, de la volonté et de tout désir ! La réponse est : la parole de saint Paul n'est qu'une parole de Paul ; qu'il l'ait prononcée sous l'influence de la grâce, ce n'est pas le cas ! La grâce, en effet, n'opérait en lui que ceci : que son être se parfit dans l'unité elle-même. Ici s'épuise son ouvrage ! Mais du moment que la grâce suspendait son activité, Paul, naturellement, redevenait celui qu'il était.
  Nous disons donc que l'homme doit être si pauvre qu'il ne soit pas lui-même un endroit où Dieu puisse agir ni même, qu'il ne l'ait en lui! Aussi longtemps que l'homme garde en lui de l'espace, il garde de la différence. C'est justement pourquoi je prie Dieu qu'il me rende quitte de Dieu! Car l'être qui n'est pas est au delà de Dieu, au delà de toute différence : là, j'étais seulement moi-même, là, je me voulais moi-même et me regardais moi-même comme celui qui a fait cet homme! Ainsi suis-je donc la cause de moi-même, selon mon être éternel et selon mon être temporel. Ce n'est que pour cela que je suis né. Selon mon mode de naissance éternel, je ne puis non plus jamais mourir : en vertu de mon mode de naissance éternel, j'ai été de toute éternité, et suis, et demeurerai éternellement! Ce n'est que ce que je suis en tant qu'être temporel qui mourra et deviendra néant ; car cela appartient au jour, c'est pourquoi cela doit, comme le temps, disparaître. Dans ma naissance, toutes choses sont co-nées : j'étais en même temps ma propre cause et la cause de toutes choses. Et le voulus-je : ni moi ni toutes choses ne seraient. Mais si je n'étais pas, Dieu ne serait pas non plus. - Que l'on comprenne ceci n'est pas nécessaire.
    Un grand docteur affirme que sa percée est quelque chose de plus haut que sa première sortie. Quand je sortis de Dieu, toutes choses dirent : Il y a un Dieu ! Or ceci ne peut me rendre bienheureux, car par là je me saisis en tant que créature. Mais dans la percée, comme je veux me tenir vide dans la volonté de Dieu, et vide aussi de cette volonté de Dieu, et de toutes ses oeuvres, et de Dieu lui-même - là je suis plus que toutes les créatures, là je ne suis ni Dieu ni créature : je suis ce que j'étais et ce que je resterai, maintenant et à jamais ! Là je reçois une secousse qui m'emporte et m'élève au-dessus de tous les anges. Dans cette secousse je deviens si riche que Dieu ne peut être assez pour moi selon tout ce qu'il est en tant que Dieu, selon toutes ses oeuvres divines : car je conçois dans cette percée ce que moi et Dieu avons de commun. Là je suis ce que j'étais, là je ne prospère ni ne dépéris, car là je suis quelque chose d'immuable qui meut toutes choses. Ici Dieu ne trouve plus de demeure en l'homme, car ici l'homme, par sa pauvreté, a reconquis ce qu'il a été éternellement et restera toujours. Ici Dieu est introduit dans l'esprit. - C'est la plus proche pauvreté. Puisse-t-on la trouver !
  Celui qui ne comprend pas ce discours, que son cÅ“ur ne s'en préoccupe pas; car aussi longtemps qu'on n'a pas grandi à la mesure de cette vérité, on ne comprendra pas ce discours. Car c'est une vérité non réfléchie qui est sortie du cÅ“ur de Dieu, immédiatement ! Puisse nous être départie une vie où nous éprouvions cela nous-mêmes éternellement, qu'à cela Dieu nous aide ! Amen.
 
De la perfection de l'âme.

Qui veut arriver à la plus haute perfection de son être et à la contemplation de Dieu, du bien suprême, il faut qu'il ait une connaissance de lui-même, comme de ce qui est au-dessus de lui, jusqu'au fond. Ce n'est qu'ainsi qu'il arrive à la plus haute pureté. C'est pourquoi, cher être humain, apprends à te connaitre toi-même, cela t'est meilleur que si tu connaissais les forces de toutes les créatures ! Pour savoir comment tu dois te connaître toi-même, observe deux choses :
  D'abord veille à ce que tes sens extérieurs remplissent leurs fonctions de façon correcte. Considère que le mal ne se présente pas moins à la vue que le bien; l'un se presse à l'oreille tout autant que l'autre; et ainsi pour tous les sens. C'est pourquoi il faut vous diriger avec tout votre sérieux vers le bien ! Voilà pour les sens extérieurs.
  Parlons maintenant des sens intérieurs ou des puissances supérieures de l'âme ! Nous distinguons les plus basses et les plus élevées. Les plus basses sont un moyen terme entre les puissances plus hautes et les sens extérieurs. Elles s'étendent jusque tout près de ceux-ci : ce que l'oeil voit, ce que l'oreille entend, le sens le présente tout d'abord au désir. Si ici on prend position correctement le désir le présente à son tour à la deuxième des puissances : la considération. Celle-ci le mène à l'appréciation et le présente ensuite de nouveau à la faculté de discernement ou à l'intellect. Ainsi elle est décantée toujours davantage pour être reçue par les puissances supérieures. Car l'âme possède la noble faculté de dépouiller ce qu'elle reçoit de la ressemblance avec elle-même et de tout caractère sensible et de l'apporter ainsi aux puissances supérieures, où c'est conservé par la mémoire, pénétré par la raison et accompli par la volonté. Ce sont là les puissances les plus hautes de l'âme. Elles sont contenues dans une nature : tout ce que l'âme opère, c'est sa nature simple qui l'opère, et cela par le moyen des puissances.
  Maintenant on dira : qu'est-ce que c'est que la nature de l'âme. Ici faites bien attention : la dernière certitude dans l'âme c'est la nature toute simple de l'âme. Cette nature de l'âme est si délicate que l'espace la préoccupe si peu, comme si elle n'était pas du tout en lui. On le voit à ceci : si un homme avait un ami cher à une distance d'un millier de milles, son âme de tout son pouvoir accourrait vers ce lieu et y aimerait son ami. C'est de cela que témoigne saint Augustin quand il dit : Là où l'âme aime elle est davantage que là où elle donne la vie.
  Eh bien, chers amis, considérons donc les puissances les plus élevées selon leur distinction, comme elles sont parfaitement composées et à quoi chacune d'elles est appelée; encore qu'elles appartiennent à une seule et même nature !
  La mémoire a le don de conserver ce qui est donné - tout ce que les autres puissances apportent en elles. La seconde puissance, la raison, est si noble : quand elle se tourne vers le bien suprême, vers Dieu lui-même toutes les autres puissances doivent de leur mieux se tenir à son service. La troisième puissance, la volonté, possède le don d'exiger ce qu'elle veut, d'interdire ce qu'elle ne veut pas, ce qu'elle ne veut pas elle en est libre et affranchie.
  Parmi les maîtres on dispute si la raison doit avoir la prééminence ou si c'est la volonté ? Voyez ! c'est ainsi qu'il en est avec ces deux puissances : les choses qui sont maintenant pour nous trop élevées, la raison les remarque pourtant. En revanche c'est la volonté seule qui peut toutes choses. C'est ce dont témoigne saint Paul quand il dit : Je peux toutes choses avec Dieu qui me fortifie. Quand, donc, la raison ne peut aller plus loin, alors la volonté, à la lumière et dans la force de la foi, prend son essor au-dessus d'elle. Là la volonté veut être supérieure à toute connaissance. C'est sa plus haute performance.
  Eh bien, voyez ! encore que la volonté ait la liberté de faire et de ne pas faire ce qu'elle veut, néanmoins elle n'accomplit pas cette élévation suprême seule et par sa propre force, mais elle y est aidée pour une part aussi bien par les autres puissances que par la foi. Cette aide est de la nature suivante. Aux puissances est commune la nature simple de l'âme ; c'est elle aussi qui réalise cet essor dans la volonté. Ce sont donc aussi les autres facultés, en tant qu'elles sont contenues également dans la nature simple de l'âme, qui sont les causes de l'élévation. Ceci est une aide. Allons plus loin et demandons-nous quelle est dans la trinité de l'âme la puissance dans laquelle la foi jaillit la première. C'est celle du milieu : la foi prend naissance dans la connaissance. Mais c'est dans la volonté qu'elle porte des fruits - et la volonté à son tour porte des fruits dans la foi. Ainsi donc la lumière de la foi est, elle aussi, cause de cette élévation. Ceci est, derechef, une aide. Et il y a lieu de parler encore d'une autre aide. La raison est tournée vers le dehors : elle entend et perçoit ; par là elle accomplit ensuite son oeuvre de séparation, de mise en ordre et de placement. Mais même si elle s'adonne à son oeuvre avec la plus grande perfection, elle a néanmoins toujours quelque chose au-dessus d'elle qu'elle ne peut approfondir. Mais toujours est-il qu'elle reconnaît pourtant qu'il y a là encore quelque chose au-dessus d'elle. Ceci, elle le fait donc savoir à la volonté - non en tant qu'elles sont deux facultés séparées, mais au contraire dans l'unité de la nature qui leur est commune. Par cette indication la connaissance donne à la volonté de l'élan et la fait entrer dans ce domaine qui est au-dessus d'elle.
  A cet égard, la raison se tient au-dessus de la volonté. Par contre, si on envisage chacune en ses opérations propres il faut reconnaître à la volonté une certaine supériorité, là c'est elle qui a la mission la plus noble : elle est l'objet des largesses du souverain bien, de Dieu même. Que reçoit-elle ? La grâce, et dans la grâce le bien suprême lui-même. Ce qui ainsi échoit à l'âme en partage, cela lui échoit uniquement par le moyen de la volonté. Pourtant ce n'est pas la volonté elle-même qui reçoit la lumière, car ce n'est pas son genre de recevoir, mais par le don de la grâce du souverain bien les autres puissances sont, dans la nature simple de l'âme, affermies, et ainsi est allumée la lumière du Saint-Esprit dans cette première des puissances. Cette lumière façonne ensuite l'âme en y déployant toute son action. C'est pourquoi Isaïe dit : C'est Dieu qui opère toute nos oeuvres ! C'est la lumière de la grâce -qu'en raison de cette lumière éclairante nous appelons la lumière naturelle. C'est un signe infaillible de cette lumière de la grâce, quand un homme d'un mouvement de la libre volonté quitte les choses temporelles pour se tourner vers le souverain bien, vers Dieu. Voyez ! nous devrions l'aimer d'avoir accordé à l'âme un don si élevé : quand elle a déjà fait tout ce qu'elle peut faire, la volonté a encore, dans sa particularité, la liberté de prendre son essor et de parvenir de l'autre côté, dans la connaissance qui est Dieu même. Seul cet essor élève l'âme sur le sommet de la perfection.- En vérité quel être merveilleux Dieu a ainsi créé de rien à sa propre image !
 
De la perfection de l'âme.

Quant à la façon dont l'âme s'y prend pour arriver à sa plus haute perfection et splendeur, voici : Un maître dit : Dieu est par la grâce porté et planté dans l'âme ; de là jaillit en elle une divine fontaine d'amour qui ramène l'âme en Dieu . - Il en va bizarrement avec ces choses. Un saint dit : Tout ce qu'on peut dire de Dieu, Dieu ne l'est pas. Un autre dit : Tout ce qu'on ne peut dire que de Dieu, Dieu l'est aussi. Sur quoi un grand maître décide qu'ils ont tous deux raison ! Dans le même sens que ces trois saints je dis ce qui suit : Quand l'âme s'est, avec sa raison, approprié le divin, celui-ci est à son tour repassé à la volonté. Celle-ci s'en imprègne tellement qu'elle devient une avec ce qu'elle a pris en elle. Alors seulement elle le porte plus loin et le plante sussi dans la mémoire. C'est ainsi que Dieu est porté dans l'âme et planté en elle. Et voici que la divine fontaine d'amour commence à déborder dans l'âme, en sorte que les puissances supérieures se déversent dans les inférieures, et les inférieures dans l'homme extérieur et le soulèvent au-dessus de tout ce qui est inférieur, si bien que toute son action est spiritualisée. Car comme l'esprit agit par impulsion divine, de même il faut que l'homme extérieur agisse par l'impulsion de l'esprit. O merveille des merveilles, quand je pense à l'union avec Dieu qui échoit à l'âme en partage ! Il fait déborder l'âme de joie et de ravissement. Car rien de ce qui a un nom ne lui suffit plus. Or, étant elle -même une nature nommée, elle-même non plus ne se suffit plus : la divine fontaine d'amour ruisselle sur elle, l'arrache à elle-même et l'introduit dans l'essence sans nom, dans sa source, en Dieu. - Car encore que la créature lui ait donné un nom, il est pourtant en lui-même une essence sans nom. - C'est ainsi que l'âme arrive au sommet de sa perfection.
  Maintenant allons plus loin, chers amis, et parlons de la noble structure de l'âme. Saint Augustin dit : Tout comme Dieu est constitué, l'âme l'est aussi. Si donc Dieu ne l'avait pas formée d'après son propre modèle afin qu'elle devienne Dieu au moyen de la grâce, elle ne pourrait jamais non plus devenir Dieu au-dessus de toute grâce. Mais combien exactement elle est constituée d'après l'image de la sainte Trinité, vous pouvez vous en rendre compte en considérant Dieu :
    Dieu est triple - sous le rapport des personnes, et en même temps un - sous le rapport de sa simple nature. Dieu est en tous lieux et entièrement dans chacun ; ceci signifie que pour Dieu tous les lieux n'en sont qu'un seul. Dieu possède en outre une vision anticipée de toutes choses et arrange tout d'avance dans sa providence. Tout cela, il l'a par nature. Mais c'est justement ainsi que l'âme est aussi constituée, elle aussi est triple - sous le rapport des puissances, et en même temps simple - sous le rapport de sa pure nature. Elle aussi est entièrement dans tous ses membres et dans chacun d'eux ; c'est pourquoi tous ces membres ne sont pour l'âme qu'un seul lien. Elle aussi a une providence et arrange les choses qui lui sont possibles. Tout ce qu'on peut dire de Dieu, on en trouve dans l'âme une image en quelque chose. C'est pourquoi Augustin dit avec raison : Comme Dieu est constitué, l'âme l'est aussi. Dieu a donc conféré à l'âme la similitude avec lui-même ; et si l'âme ne la possédait pas elle ne serait absolument pas capable de devenir Dieu, ni par la grâce ni au-dessus de toute grâce. Pourtant l'âme doit être encore davantage une image de l'amour divin et de l'action divine. Voilà pour la façon dont l'âme devient Dieu par la grâce.
  L'âme qui demeure dans cette similitude avec Dieu et dans cette noble nature que Dieu lui a conférée et en outre progresse vers des niveaux de plus en plus élevés : pourvu qu'elle laisse toujours la matérialité derrière elle, au même instant la vie éternelle lui est ouverte. Et en même temps elle est déjà environnée de lumière divine et, dans cette lumière, affinée en Dieu et surnaturellement refaçonnée en lui. Alors chacune des puissances de l'âme devient l'image d'une des personnes divines : la volonté l'image du Saint-Esprit, le pourvoir de connaître celle du Fils, la mémoire celle du Père. Et sa nature devient l'image de la nature divine. Et pourtant l'âme indivisée reste une. - C'est là en cette matière la dernière affirmation dont me rend capable ma connaissance de moi-même.
  Ecoutez maintenant, en troisième lieu, dans quelle mesure l'âme devient Dieu aussi au-dessus de toute grâce ! Ce que Dieu, en effet, lui a ainsi conféré, cela ne doit pas se transformer à nouveau, car elle a par là atteint un état plus élevé où elle n'a plus besoin de la grâce. Dans cet état elle s'est perdue elle-même et coule en plein courant dans l'unité de la nature divine.
  Bon ! maintenant on va demander comment il en va de l'âme qui s'est perdue : si elle se retrouve finalement, ou pas ? A cela je vais répondre, comme il me semble : à savoir qu'elle se retrouve, et au point où chaque être doué de raison est conscient de lui-même. Car elle a beau couler et s'engloutir dans l'unité de l'essence divine, elle ne peut pourtant jamais arriver au fond. C'est pourquoi Dieu lui a laissé un petit point vers lequel elle se retourne, dans son moi, et se retrouve et se reconnaît - en tant que créature. Ceci justement est essentiel à l'âme, qu'elle n'est pas capable de scruter à fond son créateur. - Maintenant je ne veux pas parler davantage de l'âme, car là, dans l'unité de l'essence divine, elle a perdu son nom. C'est pourquoi là elle ne s'appelle plus âme, son nom est : l'essence incommensurable.
 
De la connaissance de Dieu.

 Je vais maintenant parler d'une pure connaissance de Dieu. C'est vers vous que je me tourne, frères et soeurs, qui êtes les chers amis de Dieu et êtes chez vous auprès de lui. Suivez donc un exposé difficile et conforme aux règles de l'art !
  Un mot d'abord sur les dénominations de la sainte Trinité ! Quand on parle du Père, du Fils ou du Saint-Esprit on a en vue les Personnes divines, quand on parle de la Divinité, la nature divine. Dans la Divinité sont les trois Personnes en vertu de l'unité de leur nature. Elles s'écoulent en tant que personnes séparées comme en tant qu'essence dans l'essence divine, où elles sont la divinité. Non pas que la divinité soit quelque chose de différent d'elles : elles sont elles-mêmes la divinité, en tant que leur nature et essence n'est qu'une. Elles s'écoulent dans l'essence : car l'essence n'est saisie que parce qu'elle est elle-même ; elle demeure dans une paix inviolée, et son action est seulement de se connaître elle-même par lui-même.
  Débouchant dans la divinité, les trois Personnes sont devenues une unité indivisible. Là le Père s'écoule dans le Fils et le Fils à son tour dans le Père. (Comme le dit Notre-Seigneur Jésus-Christ : Celui qui me voit, voit mon Père, mon Père est en moi et moi en lui. ) Et tous deux s'écoulent dans le Saint-Esprit et le Saint-Esprit à son tour en eux. (Comme le dit Notre-Seigneur Jésus-Christ : Moi et mon Père avons un seul esprit. ) Mais c'est justement dans cet écoulement, dans cette pénétration réciproque que le Père dit la Parole, ou le Fils, et s'exprime dans le Fils pour toutes les créatures. Et en tant qu'il se retourne vers lui-même, il s'exprime pour lui-même. Ainsi le fleuve s'est écoulé en lui-même - comme dit saint Denys.
  Ainsi cet écoulement réciproque dans la divinité est en même temps un parler sans mot ni son, un entendre sans oreilles, un voir sans yeux : chacune des Personnes parle sans mot et s'exprime pour chacune des autres - un écoulement dans lequel il n'y a rien d'écoulé ! Elle présente, plus qu'autre chose, une image de cette pénétration réciproque : tandis que ses puissances supérieures et sa nature simple sont en elles-mêmes déterminées d'une même manière, chaque puissance s'écoule dans les autres, et s'exprime pourtant en même temps à elle-même sans mot ni son. - bienheureuse l'âme qui en arrive là pour contempler la lumière éternelle !
  Bon ! maintenant on pourrait demander comment il en va du pouvoir créateur des Personnes : s'il leur revient en propre en tant que Personne ou en vertu de leur appartenance à l'essence. A cela il faut répondre : Les trois [Personnes] ne sont là qu'un Dieu. Non pas que l'une d'elles soit là antérieurement à l'autre : bien plutôt sont-elles comme d'une nature et essence comme n'étant tout simplement qu'un principe premier. - En tout cas, l'action elle-même n'appartient qu'à la Trinité et non à l'unité essentielle [des Personnes]. - Ceci a besoin d'explication ; saisissez-le donc tout à fait exactement !
  Tout discours se reprend dans le non-discours : de cette manière les Personnes sont une incarnation de l'essence. - Comment peut-on appeler cela un se reprendre ? Parce qu'il n'y a ici ni un quelque chose de nouveau qui soit survenu, ni un quelque chose ayant été présent ! Au moyen de ce retour dans l'unité essentielle, la Trinité possède en chaque Personne le même pouvoir créateur et a accompli toutes ses oeuvres sans être elle-même mise en mouvement, ou ne serait-ce que touchée, par les choses.
  Encore un mot sur la proposition : Les trois Personnes sont une incorporation de l'essence ! Elle exprime deux choses. Elles sont. Par là chaque Personne est posée expressément comme une essence propre, mais : une incarnation de l'essence par où s'exprime que les trois Personnes et la nature unique ne font aussi ensemble qu'une essence propre. Voyez ! c'est en cela que les trois Personnes incarnent l'être unique que chaque forme particulière ou Personne possède le même pouvoir créateur ; ce pouvoir n'appartient qu'à la Trinité parce que sa nature et son essence est l'unité. - Mais en voilà sans doute assez là-dessus !
  Deux choses ont été distinguées en Dieu : Essence et nature. J'entendrais volontiers là-dessus, Seigneur, une instruction. - Essence est par rapport à soi-même. nature par contre désigne ce qui est commun pour les Personnes ; et pourtant tous deux ne sont qu'un. - Excellent ami, pour l'amour de Dieu, dis-m'en davantage sur cette distinction ! - Comprenez-moi là-dessus avec un sens éclairé et un esprit élevé ! Voyez ! Dieu, tel qu'il est en soi, a 'essence ; et l'être habile dans une paix inviolée ; c'est pourquoi il est immuable : il ne s'exprime pas, il n'aime pas, il ne produit pas. Et pourtant il met en mouvement ce qui se meut !
 Cette distinction entre repos immuable et être en mouvement ne coïncide pas avec la distinction entre les Personnes divines et la nature divine. - Personne et nature ne représentent qu'un être particulier - c'est bien plutôt la différence entre essence et nature.
  Quant à ce qu'est la nature divine, jamais une goutte n'en est tombée dans une intelligence créée ! Un maître dit : La nature de Dieu est beauté. Et j'ajoute : le Beau, donc, suscite l'éclat et son reflet : là les Personnes resplendissent ; chacune éclairant l'autre comme aussi elle-même. Ce n'est que dans cet échange lumineux que se parfait la beauté !
  bien alors ! Je me déclare satisfait. Mais qu'en est-il du Verbe éternel que le Père profère : est-il valable pour lui en tant qu'il reste dans l'essence ? - Non ! - Cela est-il valable pour lui en tant que Personne ? - Non ! - Cela est-il valable pour la pure nature du Père ? - Saint Augustin apporte sur ce sujet cinq comparaisons qui sont comme sorties de la bouche de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Je suis venu comme un mot venant du cÅ“ur ; je suis venu comme l'éclat du soleil, je suis venu comme la chaleur du feu ; je suis venu comme une odeur de fleur ; je suis venu comme un ruisseau de sa source éternelle. C'est donc ainsi que le Verbe éternel est exprimé dans la Personne du Fils et est pourtant en même temps, en tant que Dieu, demeuré avec sa nature dans l'unique nature divine !
  Eh bien ! Les saints docteurs disent que Dieu est en toutes choses ; Dieu est-il avec sa nature en toutes choses ? - Non ! - Comment est-il donc en toutes choses ? - Voyez ! En tant que les Personnes persévèrent dans l'unité de la nature divine, Personnes et nature ne portent qu'une détermination en soi, elles sont exclusivement : essence divine. En tant que tel, Dieu est en tous lieux et entièrement dans chacun ! Or, Dieu étant indivisiblement un, toutes choses et tous lieux sont un unique lieu de Dieu. Ainsi toutes choses sont pleines de Dieu - pleines de son essence divine, sans interruption.
  Il y a trois choses à remarquer sur l'essence divine. Elle doit être tout d'abord tout simplement un Principe premier qui maintient toutes choses. Or Dieu est avec son essence divine en toutes choses et les maintient. - Mais il est dans l'âme avec son essence et avec sa nature. Notre-Seigneur Jésus-Christ en est un témoignage vivant : il était Dieu et homme. Il nous a donné son corps adorable ; qui le reçoit dignement reçoit en même temps que la Personne divine, le Fils, la nature divine, et reçoit donc d'un coup la nature humaine et divine. C'est pourquoi Dieu est certainement là où il est reçu dignement. Ceci explique aussi que Dieu s'aime lui-même dans l'âme. On demandera : Comment Dieu peut-il s'aimer lui-même ? - Dieu, en étant dans tout être, reste pourtant en lui. En étant en lui il est pour lui. C'est pourquoi, en étant dans tous les êtres, il est justement par là pour lui-même. C'est pourquoi il s'aime lui-même, au moyen de lui-même, dans tous les êtres !
  Deuxièmement Dieu est un ; Unique-Un . Celui-ci n'est, en tant que tel, que par soi-même, et non par un autre. S'il l'était par un autre, il faudrait qu'à cet un il rendit manifeste encore cet autre. Mais ce n'est pas le cas : bien plutôt est-il en soi-même dans une telle profondeur et dans une telle paix qu'il ne peut absolument rien manifester de soi-même.
  Or donc voyez ! encore que Dieu soit tout-puissant, on peut pourtant s'apercevoir ici combien son impuissance est précisément sa plus grande puissance : l'essence simple de la nature de Dieu est l'unité. L'un pur et simple est de lui-même incapable de se révéler. Là réside son impuissance, et cette impuissance est l'unité elle-même ; mais l'unité est justement la plus grande puissance de Dieu ! - Comme, donc, celle-ci n'était pas elle-même en état de manifester son essence, les trois Personnes s'en sont chargées, elles qui pour cela, dans l'unité de leur nature et de leur essence, ont toutes le même pouvoir. Et à personne elles ne l'ont plus manifesté qu'à elles-mêmes, puisque cette unité d'essence est en même temps leur essence.
  Troisièmement l'essence unifie et enferme tout en soi. Dans cette étreinte générale Dieu le Père a perdu son nom - sans pour cela cesser en tant que Personne d'être le Père ; mais ceci est déjà une détermination. La même chose est vraie des deux autres Personnes. Dans cette étreinte générale Tout se résout en Tout, car, là, Tout tient Tout enfermé en soi. Mais en soi-même cela reste quelque chose de non fermé pour soi.
  Alors se pose la question de savoir comment le Premier Principe tient donc tout enfermé en soi ? Je réponds ceci : Toutes choses sont - en forme finie - apparues dans le fleuve du temps, et sont pourtant - en forme infinie - demeurées dans l'Eternité. Là elles sont Dieu en Dieu. Prenez, de cela, une figure ! Imaginons un maître qui aurait en soi tous les talents. Si, de chacun de ses talents, il produisait une oeuvre, il conserverait néanmoins tous ses talents à l'intérieur de lui-même : pris dans le maître tous ses talents sont aussi : le maître. C'est ainsi que ce Principe tient enfermé en lui les archétypes de toutes choses. C'est cela qui signifie que les choses sont Dieu en Dieu.
  Mais de quelle manière les choses retournent-elles dans leur source ? - Cela se produit ainsi. Prises dans la nature humaine toutes les créatures changent leur nom et sont ennoblies, car elles perdent en elle leur nature particulière et reviennent à leur origine. Cela arrive de deux manières. D'une part la nature humaine a le pouvoir de réaliser cet ennoblissement par l'oeuvre de l'esprit, car dans celle-ci l'esprit retourne dans sa source. Et secondement : ce que l'homme absorbe comme nourriture et boisson, cela devient de quelque manière chair et sang en lui. Or c'est la croyance du chrétien que ce corps qui est sien doit ressusciter au dernier jour. Alors ressuscitent aussi touters choses, non en elles-mêmes, mais bien en celui qui les a transformées en lui. Là elles sont aussi spiritualisées, et il n'y a là qu'un esprit, et elles retournent avec l'esprit dans la source. On voit par là comment dans la nature humaine chaque créature reçoit un caractère d'éternité. Par là on voit aussi la fidélité, la bonté, et tout l'amour de Dieu qui ne veut rien savoir exclu de ce qui appartient à son fidèle serviteur : il veut le prendre tout entier en lui ! C'est pourquoi il a enfermé chacun dans chacun. Là tout est un, une seule chose : Tout en tout.
  On demande encore : Comment faut-il entendre que la seconde Personne, le Fils, ait été envoyé dans le pur coprs de Maie et ait pris la nature humaine, et par là pourtant ne cessa jamais d'être contenu dans le sein du Père ? - A cela il faut répondre ce qui suit :
  C'est sans interruption que le Père a engendré, engendre et engendrera le Fils, cette naissance a été éternellement en lui. C'est pourquoi quand le Fils prit sur lui la nature humaine, à ce moment aussi le Père l'engendrait. Ceci est une réponse.
  Comprenez-le maintenant en un autre sens ? Le Fils est la compréhension du Père par lui-même et est - dans le Père - l'ouvrier créateur de toutes choses. C'est pourquoi, si cet ouvrier n'a pas été actif de toute éternité il aurait été impossible au Père d'arriver à oeuvrer quelque chose dans cet instant déterminé : Pendant que le Fils de Dieu prit sur lui la nature humaine dans le corps de Marie, il était en même temps dans le Père l'ouvrier de toutes choses. Voilà pour la seconde réponse.
  Eh bien, prenez-le une troisième fois encore dans un autre sens ! Le Fils n'a pas moins de part à l'essence que le Père et le Saint-Esprit, il l'a en commun avec eux. C'est pourquoi le Fils est aussi, en raison de cette nature et de cette essence unitaire qui leur est commune, quelque chose de fermé : L'unité est ce qui enferme, les Personnes ce qui est enfermé par elle. Encore que les Personnes, en tant que séparées, s'affirment, chacune comme personnalité particulière manifestée, il ne leur appartient pourtant, dans cet enlacement et dans cette étreinte, qu'une qualité, celle de l'unique nature divien ! Et comme le Fils a cette qualité en comun ave le Père et le Saint-Esprit, il ne fait aussi, en tant que ce quelque chose de fermé, qu'un ête particulier en commun avec eux. De cette façon le Fils n'a jamais été une heure séparé du Père. Je termine par là cette triple explication de la question.
  Que Dieu, dans son pur éclat divin, n'ait jamais éprouvé d'accroissement ni de diminution apparaît en toute clarté de cette explication. - Voilà pour la connaissance de Dieu comme aussi pour la noble constitution de l'âme.
 
De l'Union de Dieu et de l'âme.

 Parlons maintenant de l'union de l'âme avec Dieu ! Parmi les maîtres certains enseignent qu'il n'y a rien qui unit tant l'âme que la connaissance. Par contre d'autres affirment justement cela de l'amour. Et à nouveau une troisième école enseigne que rien n'unit tant l'âme que le vrai sentiment. Demandons-nous d'abord : En quoi chacune de ces trois activités consiste-t-elle ? Eh bien ! d'abord chacune a son existence pour elle-même. Mais dans la plus haute activité de leur qualité propre, chacune se trouve si rapprochée de l'autre qu'il en est d'elles presque comme si elles étaient aussi une chose qui serait triple et pourtant d'une seule nature ! A la vérité il n'en est pas tout à fait ainsi ; mais il est vrai qu'au sommet de leur activité propre comme de leur progrès commun la connaisance exalte l'amour et l'amour le sentiment. En quoi néanmoins chacun est actif dans son état particulier : la connaissance ennoblit l'âme vers Dieu, l'amour unit avec Dieu et le vrai sentiment la parfait en Dieu. Ces trois activités élèvent l'âme et la font croître hors de la temporalité dans l'éternité. Là l'esprit est dans un état de pureté parfaite et jouit à sa source de toute joie. Ainsi l'amour et la douceur du sentiment a attiré l'esprit hors de lui-même - vers la simple petite étincelle qui est en lui ! Quel ravissement est alors celui de l'âme ? Je ne puis en dire que ceci : le regard qui sans interruption de l'esprit pénètre dans la pure divinité, le fleuve qui sans interruption coule de la divinité dans l'être simple de l'esprit, ce n'est qu'une représentation qui transforme l'esprit si complètement en Dieu et l'unit avec lui qu'il reçoit d'égal à égal ! Quel ravissement l'esprit éprouve dans ce commerce, cela dépasse toute imagination. Je ne puis non plus rien en dire du tout sinon que l'esprit est alors placé au sommet de sa puissance et de sa splendeur.
  Maintenant on dira : Tout ceci est bel et bon, cher ami ! mais comment arriverai-je à la perfection dont tu as écrit ? - Voyez, c'est ainsi qu'il en va ! Dieu - est ce qu'il est : et ce qu'il est, c'est aussi à moi ; et ce qui est à moi je l'aime ; et ce que j'aime, cela m'aime en retour et me tire en soi ; et ce qui m'a tiré en soi, je le suis plus que moi-même. Ainsi il vous faut aimer Dieu, alors vous deviendrez aussi Dieu avec Dieu !
  Je n'en dirai pas plus sur ce sujet. Mais je veux bien vous dire encore quelque chose sur une vie vertueuse, afin que vous sachiez comment vous pouvez arriver à l'union. - Car qui veut venir à Dieu, il faut qu'il lui donne un paiement pour tout ce qu'il lui a fait. Pour cela il a besoin d'une vertu qui s'appelle justice. En elle sont incluses toutes les vertus. Il doit en outre être détaché et libre, intérieurement comme extérieurement. En quoi consiste la liberté d'un homme divinisé ? - En ceci qu'il n'est rien pour lui-même, ni ne désire rien non plus pour lui, mais seulement que toutes ses oeuvres tournent à la gloire de Dieu ! Observez deux espèces de liberté chez les pauvres volontaires ! Premièrement ils renoncent aux amis, aux biens et à l'honneur du monde et descendent dans la vallée de l'humilité . Par là le pauvre volontaire se tient dans sa liberté extérieure et ne cherche plus de consolation dans les choses qui passent. Alors suivent le mépris et l'amertume de la part du monde. Eh bien, chers enfants, tenez-vous fermement dans le Christ, ne pensez pas à vous et pénétrez-vous des paroles que dit notre cher Seigneur Jésus-Christ : Le serviteur n'est pas au-dessus du maître, si le monde vous haît, sachez qu'il m'a haï avant vous ! bien plutôt dz-vous accueillir tout cela de Dieu avec un remerciement intérieur, oui, vous en trouvez indigne : ainsi seulement vous avez renoncé à vous-mêmes.
  Ensuite la liberté de l'esprit : l'homme doit être libre de cette manière qu'il ne trouve en lui aucune faute ni imperfection. Deuxièmement, libre de cette manière qu'il ne tienne à rien de ce qui a un nom, ni cela à lui. Et il doit encore être libre de cette manière qu'en toutes ses oeuvres il n'ait pas en vue de récompense de la part de Dieu, mais seulement que Dieu soit par elles glorifié. Et pour finir par ce qui est le plus haut : il doit être libre de cette manière qu'il oublie son propre moi et reflue, avec tout ce qu'il est, dans l'abîme sans fond de sa source. - Ainsi agissent les pauvres volontaires qui sont descendus dans la vallée de l'humilité. Ils suivent réellement la parole de Notre-Seigneur : Qui veut venir à moi qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive. Ceux qui ont renoncé à eux-mêmes et suivent Dieu, affranchis de tout, comment Dieu pourrait-il s'en empêcher : il faut qu'il verse sa grâce dans l'âme qui dans son amour s'est si entièrement détruite. Et il verse aussi sa grâce en elle et la bénit et la remplit de lui-même. Alors Dieu orne l'âme avec lui-même, comme on orne l'or avec une pierre précieuse. Après cela il élève l'âme à la contemplation de sa divinité. Ceci se passe dans l'éternité, non dans le temps. Pourtant, déjà dans le temps, elle en a un avant-goût dans ce que je viens de dire ici d'une sainte vie. Je l'ai fait pour que vous sachiez que personne ne peut arriver à sa perfection, dans la connaissance comme dans la vie, à moins qu'il ne suive le modèle de la pauvreté volontaire ou - soit intérieurement pareil à un tel pauvre. Ceci est, pour tous les hommes, le meilleur.
  Maintenant louons Dieu pour sa bonté éternelle, et prions-le de nous prendre avec lui à la fin de notre vie. Qu'à cela nous aide le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen.
 
 
Des justes.

Les justes vivront éternellement et leur récompense est en Dieu. Considérons cette sentence de plus près ; malgré qu'elle semble bien simple et commune, c'est pourtant une parole bien admirable et digne d'être remarquée.
  Les justes vivront éternellement ! Qui sont les justes ? Un écrit dit : Est juste qui donne à chacun ce qui est à lui. Ainsi les justes sont ceux qui donnent à chacun, à Dieu, aux saints et aux anges, et à leur prochain, ce qui est à eux.
  A Dieu est l'honneur ! Qui sont ceux qui honorent Dieu ? Ceux qui sont tout à fait sortis d'eux-mêmes et jamais ne soupirent vers ce qui est à eux, qu'il s'agisse de grandes ou de petites choses ; qui ne cherchent rien de plus, ni au-dessous d'eux, ni au-dessus, ni à côté ; qui ne sont plus à la recherche de bien ou d'honneur, de douceur de vivre ou de joie, d'intimité divine, de sainteté, de récompense et de royaume des cieux ! Ceux-ci sont sortis de tout ce qui est leur . De ces gens Dieu reçoit de l'honneur : eux seuls l'honorent à proprement parler et lui donnent ce qui est à lui.
  Mais aux saints et aux anges on doit donner : de la joie ! O merveille des merveilles ! Un homme peut-il donc en cette vie donner de la joie à ceux qui sont dans la vie éternelle ? Oui, sûrement ! A chacun des saints échoit un tel délice et une si indicible joie par chaque bonne action, chaque acte de bonne volonté, chaque bon désir, au point qu'aucune bouche ne peut l'exprimer et aucun cÅ“ur l'imaginer. Comment cela peut-il être . - Parce qu'ils aiment Dieu si démesurément et lui sont si entièrement attachés, que son honneur leur est plus cher que leur sainteté ! Et pas seulement les saints et les anges : Dieu lui-même en éprouve une telle joie que c'est comme si c'était sa béatitude, comme si sa vie, ses délices, son bonheur en dépendaient. Hélas, pensez-y donc ! si nous voulions servir Dieu pour aucune autre raison que pour la grande joie qu'en éprouvent ceux qui sont dans la vie éternelle et Dieu lui-même : nous devrions toujours le faire et de toutes nos forces. - En outre cela procure du secours à ceux qui sont dans le purgatoire, et de l'avancement à ceux qui vivent encore.
  Un tel homme est juste d'une manière, et, dans un autre sens, les justes sont ceux qui reçoivent de Dieu tout de la même façon, que ce soit grand ou petit, agréable ou douloureux, l'un comme l'autre sans distinction. Si l'un te paraît d'un poids plus lourd que l'autre, c'est un manque de justice. Tu dois naturellement avoir entièrement renoncé à ta volonté propre ! Je me disais dans une occasion récente : si Dieu ne voulait pas comme moi, je voudrais pourtant comme lui ! Certaines gens veulent en tout avoir leur volonté : cela est mal, là se glisse déjà le péché. Les autres sont un peu meilleurs : ils veulent bien ce que Dieu veut et ils ne veulent rien contre sa volonté ; mais s'ils sont malades ils voudraient bien que ce fût la volonté de Dieu qu'ils fussent en bonne santé. Ainsi donc, ces gens veulent que Dieu soit conforme à leur volonté - au lieu d'eux conformes à la sienne ! Il faut avoir de la patience avec cette espèrce de gens, ce n'en est pas moins erroné.
  Les justes, au contraire, n'ont absolument aucune volonté : ce que Dieu veut, cela leur est tout bien, quelque grands que soient les malheurs qui arrivent. Les hommes justes prennent la justice si à cÅ“ur que si Dieu n'était pas juste ils ne se soucieraient pas plus de lui que d'une guigne ! Ils sont si fermement établis sur la justice, si entièrement sortis de leur moi, qu'ils ne se soucient ni des peines de l'enfer, ni des joies du ciel, ni de quoi que ce soit d'autre. Oui, si toutes les peines de ceux qui sont en enfer et tous les tourments qui ont été jusqu'à présent soufferts sur la terre ou le seront encore, s'ils étaient mis en balance avec la justice, ils ne s'en soucieraient pas plus que d'un fétu de paille ! Tant est ferme leur apport à Dieu et à la justice. Pour l'homme juste, il n'y a rien de plus tourmentant et de pire que ce qui va à l'encontre de la justice ! J'ai dit : le juste reste toujours égal à lui-même. Comment cela ? Eh bien, celui qu'une chose réjouit encore mais qu'une autre chose trouble, il n'est, précisément, pas encore juste ; bien davantage, celui qui est joyeux à un moment, mais à un autre l'est moins ou ne l'est pas du tout, il est encore loin de ce qui est juste. Car qui aime réellement la justice, il s'en tient fermement à ceci : ce qu'il aime est son essence, rien ne peut l'en arracher, il ne fait attention à rien d'autre. Comme le dit saint Augustin : Là où l'âme aime, elle est plus véritablement que là où elle donne la vie. - Notre texte se laisse entendre d'une façon simple et commune, et pourtant il est rare que quelqu'un comprenne ce qui s'y cache ! Et je n'affirme pas trop quand je dis : qui a saisi le concept de juste et d'être juste, il comprend tout ce que j'ai dit.
  Les justes vivront éternellement ! Rien au monde n'est si agréable ni si désirable que : de vivre ! Il n'y a pas de vie si misérable et si pénible que l'homme ne veuille tout de même vivre. Un passage de l'Ecriture dit : Plus une chose est proche de la mort, plus elle est tourmentée. Et pourtant ! Quelque misérable que soit la vie elle veut vivre néanmoins. Pourquoi manges-tu ? Pourquoi dors-tu ? Pour vivre ! Pourquoi aspires-tu au bien et à l'honneur ? Cela tu le sais très bien ! Mais pourquoi vis-tu ? Pour vivre ! - Et ainsi donc tu ne sais pas pourquoi tu vis. Si désirable est la vie, ne serait-ce qu'en soi, qu'on la désire pour l'amour de soi-même. Même ceux qui sont en enfer, dans le supplice éternel, ne voudraient pas perdre leur vie, malgré les tourments et l'enfer ! Car leur vie, à eux aussi, est si noble qu'elle s'écoule directement de Dieu en eux. C'est pour cela qu'ils veulent vivre. - Qu'est donc ma vie ? L'essence de Dieu, c'est cela ma vie !
Si donc ma vie est l'essence propre de Dieu, il faut que ce que Dieu est soit mien, et que l'être de Dieu constitue mon être, et pas autrement ! Ils vivent éternellement en Dieu - comme semblables à lui ! ni plus ni moins,. Ce qu'ils font ils le font en Dieu, et ce que Dieu fait il le fait en eux. Comme le dit saint Jean : Le verbe était en Dieu : il lui était pleinement égal et coordonné, pas au-dessous et pas au-dessus, mais égal. Quand Dieu créa l'homme, il fit la femme avec le côté de l'homme afin qu'elle fût égale à lui. Il ne la fit pas avec sa tête ou avec ses pieds, par quoi elle n'aurait été ni homme ni femme, mais de telle façon qu'elle lui fût égale. De même l'âme juste doit aussi être en Dieu et lui être coordonnée, sa compagne de même condition que lui, ni plus ni moins ! Qui sont-ils ceux qui sont ainsi égaux . Ceux qui ne sont égaux à aucune essence, ils sont seulement égaux à Dieu ! Rien n'est égal à l'être divin, en lui il n'y a ni figure ni forme. Les âmes qui sont ainsi égales à lui, le Père leur donne aussi, en tant qu'égales à lui, et ne leur retient rien : quoi qu'il ait à présenter à une telle âme, il lui en donne une part égale. A condition qu'elle ne se tienne pas plus proche d'elle-même que de toute autre : son honneur, son utilité et tout ce qui est à elle, elle ne doit pas plus le rechercher ni l'estimer plus cher que ce qui est à un étranger. Ce qui appartient à une personne quelconque doit lui être antipathique et étranger et lointain, que ce soit bon ou mauvais. Tout amour pour ce monde est édifié sur l'amour-propre, si tu as renoncé à celui-ci, tu as renoncé au monde entier.
  Le Père engendre dans l'éternité le Fils, comme son image . Le Verbe était auprès de Dieu et Dieu était le Verbe : comme le même que lui et de la même nature. Mais je vais plus loin et je dis : il l'a engendré dans mon âme ! Elle n'est pas seulement auprès de lui et lui auprès d'elle, comme étant semblable à lui, mais il est en elle. Et le Père engendre son Fils dans l'âme exactement comme dans l'éternité et pas autrement. Il faut qu'il le fasse, que cela lui plaise ou non ! Il l'engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m'engendre comme son Fils, comme le même Fils ! Oui, il ne m'engendre pas seulement comme son Fils, il m'engendre comme lui, et lui comme moi, il m'engendre comme son essence propre, sa propre nature : dans la source la plus profonde je jaillis dans l'Esprit saint, là il n'y a qu'une vie, une essence, une oeuvre ! - Tout ce que Dieu opère est un, c'est pourquoi il m'engendre comme son Fils, sans qu'une séparation intervienne. Mon père corporel n'est pas à proprement parler mon père, il ne l'est qu'avec une petite partie de sa nature, et je suis séparé de lui : il peut être mort et moi vivre. Mais le Père céleste est bien vraiment mon père : parce que je suis sien et que tout ce que je possède je le tiens de lui, et, en tant que fils, je suis le même que lui, et pas un autre. Comme le Père n'accomplit somme toute qu'une oeuvre, cette oeuvre : m'établir comme son fils, ne produit pas quelque chose de séparé. Saint Paul dit : Nous serons tous ensemble transformés et métamorphosés en Dieu. Prenons une comparaison ! Quand, dans le sacrement, le pain est transformé en le corps du Seigneur : quelque nombreux que soient les pains, il n'y aura pas plus d'un corps. Ou supposons que tous ces pains soient transrfomés en mon doigt, il n'en résulterait pourtant rien de plus qu'un doigt. Et si mon doit était retransformé en le pain, il faudrait pourtant que l'un fût tout autant que l'autre ; car, ce qui est transformé en un autre, cela devient un avec lui. De même serai-je transformé en lui en sorte qu'il me pose comme son essence propre, uni à lui et pareil à lui : par le Dieu vivant il est vrai qu'il n'y a plus de différence !
  Sans cesse le Père engendre son Fils. Si le Fils est une fois né, il cesse de prendre au Père - il possède déjà tout ! Ce n'est qu'en étant engendré qu'il reçoit du Père. Il en résulte que nous aussi ne devons pas adresser des prières à Dieu comme à un étranger. Notre-Seigneur a dit à ses disciples : Je ne vous ai pas traités comme des serviteurs mais comme des amis ! Qui adresse des supplications à un autre, il est un valet, qui accueille favorablement la requête est seigneur. Je me demandais récemment si je pouvais bien accepter ou solliciter de Dieu quelque chose. C'est là un point sur lequel je veux conférer sérieusement avec moi-même ! Car en acceptant quelque chose de Dieu je me tiendrais dans une position inférieure vis-à-vis de Dieu - comme un valet qui se tient au-dessous de son maître, par les dons qu'il en reçoit. Il ne doit pas en être ainsi avec nous dans la vie éternelle ! J'ai dit une fois en cet endroit - et c'est encore vrai : là où l'homme va chercher et trouver Dieu du dehors, il n'est pas dans le vrai. On ne doit pas chercher ou se figurer Dieu en dehors de soi, mais le prendre comme il est mon bien propre et en moi ! Nous ne devons pas non plus servir Dieu ni accomplir nos oeuvres pour un pourquoi quelconque : non pas pour Dieu, ni pour l'honneur de Dieu ni pour quoi que ce soit qui serait en dehors de nous, mais seulement pour ce qui est en nous, comme notre être, notre vie propre. Certaines gens simples s'imaginent qu'ils devraient voir Dieu comme s'il se tenait là et eux ici. Cela n'existe pas ! Dieu et moi nous sommes un dans la connaissance. Et de même, si je tire Dieu en moi dans l'amour, ainsi j'entre en Dieu ! Certains enseignent que la béatitude ne repose pas sur la connaissance mais seulement sur la volonté. Ils ont tort. Car si elle reposait seulement sur la volonté, alors il n'y aurait pas qu'une seule chose. Mais il est vrai que l'agir et le devenir sont un : quand le charpentier n'agit pas, la maison ne devient pas non plus ; quand la hache se repose le devenir se repose aussi. Dieu et moi nous sommes un dans une telle priorité de l'agir : il agit et je deviens. Le feu transforme en soi ce qui lui est apporté et devient sa nature. Ce n'est pas le bois qui transforme le feu en soi, mais seulement le feu qui transforme le bois ! Ainsi serons-nous aussi transformés en Dieu, en sorte que nous le connaîtrons comme il est - dit saint Paul. Mais c'est ainsi que sera notre connaissance : je le connaîtrai exactement comme il me connaîtra, ni plus ni moins, mais tout pareillement.
  Les justes doivent vivre éternellement et leur récompense est en Dieu - cette égalité avec Dieu dont j'ai parlé. Puissions-nous aimer la justice pour l'amour d'elle-même et de Dieu et sans un pourquoi, qu’a cela Dieu nous aide ! Amen.

 

 

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Dans le Royaume des Cieux, tout est dans tout, tout est un, et tout est à nous.

Maitre Eckhart

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Mise à jour le 01/08/2010 - Paris
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