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béatitude, nirvana, extase.

INTRODUCTION

 

Quant l'être humain parvient à positionner son esprit «  antérieurement à toute détermination de lui-même par lui-même, hors de tout signe, concept, jugement, choses qui sont de la pensée à propos de l'existence, mais qui ne sont pas de l'existence», selon une définition proposée par l'existentialisme, il serait selon moi en état de béatitude, de nirvana, d'extase...

Jaspers appelle cet état « prédéterminisme transcendantal» et Bergson « donnée immédiate».

Il s'agit d'abolir la distinction du sujet et de l'objet. De communier par cette indétermination, avec la conscience de l'univers, accéder à cet état ou l'individu fait bloc avec le tout dit Jaspers

Les expérience mystiques désignent un mode de connaissance expérimentale et concrète de l'absolu.

Toutes les religions, les spiritualités et les philosophies du monde traitant de l'extase, peu importe du terme employé, décrivent les mêmes phénomènes (paix intérieure, équilibre, joie intense, plénitude ...) les mots pour décrire les sensations ressenties lors de ces expériences sont toujours du même registre (contact, présence, fusion etc) et les moyens d'y parvenir de deux sortes :

  • Soit à travers une ascèse, une discipline ou la volonté conduit à un renoncement permettant la conquête des affects, des pulsions, des sentiments.
  • Soit involontairement, accidentellement si l'on peut dire, et qui peut être nommé suivant les convictions de l'observateur ; Grâce, pathologie .

Dans tous les cas il y a perte systématique d'ego.

Voici quelques textes à propos du bonheur absolu, de la béatitude, du nirvana de l'extase ...

AVERROES

Le grand commentaire sur la Métaphysique explique que les substances séparées – et l’intellect agent en est une – peuvent être connues intellectuellement par nous, bien que ce soit difficile. La « jonction» nous unit donc à l’intelligible pur: C’est alors « la béatitude», « le grand but, l’immense bonheur»; l’homme en cette situation fait le lien entre l’actualité de l’intelligible et le sensible, puisque c’est en pensant ce dernier qu’il s’est élevé « de perfection en perfection, de forme en forme». Averroès va jusqu’à dire que, selon Thémistius (IVe s.) il est alors « assimilé à Dieu en ce qu’il est et connaît tous les êtres: car les êtres, et leurs causes, ne sont que la science de Dieu». Non que pour Averroès l’intellect agent soit Dieu, mais la jonction à cet intellect élève l’homme au niveau des substances séparées et de l’intelligible pur. Si l’on peut parler ici de mystique, c’est en un sens bien particulier, en rappelant qu’Averroès critique les soufis pour avoir négligé la voie spéculative, et qu’inversement il place la béatitude dans la perfection du savoir: on est alors tenté d’évoquer Spinoza. Mais surtout, dans sa Découverte de la méthode, Averroès, rencontrant le problème de la vision de Dieu, le résout comme il résout toutes les questions de ce genre: le Coran et le Prophète nous ont appris que Dieu est lumière; les esprits simples comprennent qu’ils verront Dieu comme on voit le Soleil, et les savants que la béatitude est accroissement du savoir (cela complète et nuance ses premiers exposés sur ce thème). Ainsi ce dernier exemple montre à nouveau que, pour Averroès, la félicité suprême se formule aussi bien en termes empruntés à la révélation que dans ceux de la philosophie d’Aristote, selon deux modes distincts et qui doivent le rester.

KANT, EPICURE, SPINOZA ...

Cette relativité du bonheur pose le problème de la béatitude, qui est le bonheur des sages et dont la tradition philosophique semble bien faire un absolu. Quelle différence alors entre la béatitude et ce que nous appelons ici la félicité? Il s'agit, dans les deux cas, d'absolus, si l'on veut, en ceci qu'ils ne peuvent être augmentés. Mais l'absolu de la félicité est un absolu quantitatif (c'est un maximum, comme dit Kant, de bien-être ou de plaisirs) notion contradictoire et impossible à vivre, alors que la béatitude est un absolu qualitatif ou, mieux (car ce n'est pas non plus un maximum intensif) spirituel: s'il ne peut être augmenté, ce n'est pas qu'il est le plus grand possible mais qu'il n'est plus de l'ordre, au contraire, d'une grandeur. L'ataraxie, chez Épicure, n'est pas un maximum mais un équilibre; la béatitude, chez Spinoza, n'est pas un maximum mais une perfection. C'est pourquoi elles ne peuvent être augmentées, et c'est ce qui les distingue en effet du bonheur ordinaire (qui est toujours un plus ou moins de bonheur). Le bonheur, disait par exemple Épicure, peut être de deux sortes: ou bien il est suprême et ne peut être augmenté, comme celui dont jouit un dieu, ou bien il est susceptible d'être augmenté ou diminué (d'après Diogène Laërce, X, 121). Le premier bonheur est celui des sages, et c'est ce qu'ils appellent la béatitude. Le second est celui de tout un chacun (donc du sage aussi) et c'est ce qu'on peut appeler bonheur strictement. Ils se distinguent moins par la grandeur que par la pureté, la paix, l'harmonie: la béatitude n'est pas plus compliquée mais plus simple que le bonheur; ce n'est pas un bonheur infini, c'est un bonheur pacifié.
Mais la béatitude se distingue surtout du bonheur par son rapport au temps ou, comme dirait Spinoza, à l'éternité. On ne peut résumer ici le livre V de l'éthique, qu'il faudrait citer en entier. Toute chose, y montre Spinoza, peut être conçue de deux manières, selon qu'on la considère dans le temps ou dans l'éternité. C'est le cas aussi du bonheur. En tant qu'il est conçu dans le temps, le bonheur est changement, et l'on nous dit heureux ou malheureux suivant que nous changeons en mieux ou en pire (éthique , V, 39, scolie). Cela suppose naturellement une comparaison entre deux moments successifs et, par là, l'espérance et la crainte. Être heureux, dans le temps, c'est toujours espérer l'être ou craindre de ne l'être plus, et c'est pourquoi le bonheur n'est jamais parfait (on espère toujours l'augmenter, on craint toujours de le perdre ... ); c'est pourquoi, même, il n'est jamais là: le temps qui le contient nous en sépare, l'imagination qui le vise nous en prive. Tout bonheur, en ce sens, est imaginaire (c'est l'imagination de la joie possible) et réel seulement en tant qu'imaginaire. La béatitude, au contraire, serait un bonheur vrai, c'est-à-dire éternel (la vérité l'est toujours) et se déployant non dans l'imagination du passé ou de l'avenir, mais dans la nécessité du présent. C'est moins un autre bonheur que le bonheur même, vécu et pensé en vérité: non plus l'imagination de la joie possible, mais la connaissance vraie (éternelle) de la joie réelle.
Cette joie réelle, pour Spinoza, ne va pas sans amour. Qu'est-ce en effet qu'aimer? C'est se réjouir, explique Spinoza, à l'idée de quelque chose: L'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure (éthique , III, déf.6 des affections). Cette définition, si elle paraît abstraite, rencontre pourtant l'expérience commune: dire à quelqu'un je suis joyeux à l'idée que tu existes, c'est bien lui déclarer son amour. Mais, d'ordinaire, nous sommes surtout joyeux - encore n'est-ce vrai, le plus souvent, qu'en imagination - à l'idée de posséder l'autre (auquel cas ce n'est pas lui que nous aimons mais sa possession) ou bien d'en être aimé (auquel cas ce n'est pas lui que nous aimons mais son amour) et c'est ce qu'on appelle la passion, toujours égoïste, toujours narcissique, et promise à l'échec seulement: on ne peut posséder personne, ni être aimé jamais comme on le voudrait, et c'est la seule déception peut-être à laquelle on ne s'habitue pas. L'amour, au contraire, le véritable amour (celui qui est amour non de soi, mais de l'autre) est généreux toujours: il ne manque de rien (il est désir non de ce qui n'est pas, mais de ce qui est) il ne demande rien (puisque rien ne lui manque) il n'espère rien ... Ce n'est pas l'éros de Platon mais la philia d'Aristote ou d'Épicure, l'agapè de Jésus ou de saint Paul (1 Cor., XIII) bref cet amour que les scolastiques appelaient non de concupiscence, mais d'amitié, et c'est bien le nom en effet qui lui convient. L'amant veut posséder l'aimé, et souffre de ne le pouvoir, puis s'ennuie de l'avoir pu ... L'ami véritable se réjouit au contraire non de posséder ses amis (il sait bien que c'est impossible, que l'amitié n'illumine jamais que la solitude) pas même d'en être aimé (voilà longtemps qu'il n'y tient plus, qu'il est libéré de ce petit commerce des sentiments) mais qu'ils soient. Comment, sauf à aimer des cadavres, en serait-il privé? Sa joie n'est pas une caractéristique de son amitié, mais sa définition même.

Nirvana

Le nirvana est appelé incomposé (asamskrta ) c’est-à-dire absolu, ni causé ni conditionné, dépourvu de naissance et de cessation, de transformation et de durée, car il échappe à la grande loi de l’impermanence à laquelle sont soumis tous les êtres et toutes les choses, lesquels sont par nature composés (samskrta ). Il ne peut donc être classé dans aucune des catégories où la doctrine bouddhique range ceux-ci; il n’est ni matière ni pensée, ni bon ni mauvais, sans rapports avec les vices ni avec les vertus, situé au-delà des étages les plus élevés, les plus subtils qu’on puisse atteindre par les méditations et les exercices analogues, en dehors de l’univers sans bornes où vivent les êtres, les dieux comme les hommes, en dehors même du temps, car on ne peut dire qu’il soit passé, présent ou futur. Il est appelé l’autre rive, l’île, le refuge, l’abri, la protection, la sécurité, la quiétude, l’état où l’on est délivré de la douleur, de l’affliction, du désir, des impuretés ... Il est encore appelé l’immortel (amrta ) le but suprême, la fin , l’état excellent, extraordinaire, merveilleux, subtil, très difficile à voir, invisible aux yeux des hommes ordinaires. Le nirvana apparaît comme un état de béatitude imperturbable où il n'y a rien de ce qui appartient à notre monde et aux êtres qui le peuplent, un état hors de l'espace et du temps que le bouddhisme concevait pourtant, en fait, comme infinis l'un et l'autre.
Cette béatitude est-elle la sérénité dont jouit ici-bas le saint qui s'est complètement délivré de ses passions et de ses erreurs, en attendant la fin de sa dernière existence? Il est évident que cette sérénité n'est pas aussi totale ni aussi continue qu'il pourrait l'espérer puisqu'il demeure soumis aux peines et aux souffrances inhérentes à la vie humaine, maladies, accidents, vieillesse, déceptions, chagrins, comme le montrent abondamment les textes canoniques racontant la vie du Bouddha et de ses meilleurs disciples. Cette béatitude est-elle atteinte seulement après la mort, après l'extinction complète? Mais, on l'a vu, elle ne peut être, en toute logique, que l'anéantissement total du saint, qui ne peut donc plus goûter une telle béatitude non plus qu'aucun autre sentiment.
Cette dernière objection est cependant repoussée par les bouddhistes, qui se fondent sur certains sermons où le Buddha déclare qu'on ne peut absolument rien dire de celui qui s'est complètement éteint, qu'aucun mot ne permet de le désigner, qu'on ne peut prétendre ni qu'il existe, ni qu'il n'existe pas, ni qu'il existe et n'existe pas tout à la fois, ni nier, conjointement, qu'il existe et n'existe pas. Comment interpréter alors de telles paroles, contraires à toute logique? Les adversaires et les défenseurs du bouddhisme, aujourd'hui comme dans l'Antiquité, en Occident comme en Orient, ont proposé des explications très différentes, dont on peut résumer ainsi les principales.
Selon les uns, le Buddha savait très bien que ce nirvana était l'anéantissement complet; toutefois, pour ne pas effrayer ses disciples, il a voulu le leur cacher en tenant des propos sibyllins mais rassurants. Selon d'autres, le bienheureux n'aurait rejeté toutes les thèses d'ordre métaphysique, en particulier celle de l'existence du soi (atman ) et celle de l'existence du saint après l'extinction complète, que pour détourner ses disciples des vaines spéculations et pour les aider à se détacher de toutes les passions fondées sur de telles croyances, égoïsme, désir, haine, orgueil ... On ne pourrait donc pas lui attribuer vraiment l'idée que le soi n'existe pas ni la thèse du nirvana pur néant. D'après certains, le Buddha admettait un principe personnel très subtil, immuable et éternel, qui, après avoir traversé la longue série des transmigrations, goûte enfin la béatitude de la Délivrance. Mais pour d'autres, le nirvana atteint par le saint après sa dernière existence serait un état de béatitude sans fin , inconcevable et ineffable, au-delà des limites que peut toucher la pauvre raison humaine, là où les notions d'existence et de néant n'ont plus aucun sens.

SPINOZA

Il n’y a pas de différence entre liberté et béatitude. La liberté comme joie et perfection souveraine est béatitude parce que, ainsi que le recherchait le Traité de la réforme de l’entendement , elle est permanente et continue. La béatitude est donc, comme liberté et joie, le salut même: c’est la plus haute perfection, la plus haute joie et la plus solide des réalités. C’est pourquoi elle est le plus haut contentement de l’esprit et du désir: l’acquiescientia in se ipso , à la fois satisfaction de soi, accord avec soi-même et le monde, et repos actif en soi-même.

Au cœur de la béatitude, qui est joie par la perfection unifiée du connaître et de l’agir, la substance totale devient substantialité vécue, ou existence substantielle: c’est l’acquiescientia in se ipso.
Il n’y a pas de devenir de Dieu ni de dialectique de la Substance, c’est-à-dire du monde, mais il y a un progrès de la réflexion (Spinoza définit très explicitement une méthode réflexive ) et un mouvement de la connaissance qui conduit le sage, grâce à la connaissance par concepts du deuxième genre, de l’ignorance imaginative du premier genre à la sagesse intuitive du troisième genre, qui est à la fois béatitude et Liberté, c’est-à-dire existence adéquate en acte et libre joie.
Mais l’existence joyeuse et libérée du sage n’est pas extérieure à la nature ni par conséquent à Dieu. C’est donc à tort que la métaphysique allemande (Schelling, Hegel, Schopenhauer) reproche au Dieu de Spinoza d’être une substance morte, sans mouvement ni désir. C’est le contraire qui est vrai. Dieu, du Ier au Ve livre, est la puissance même de la nature, c’est-à-dire à la fois son éternité et son effort actuel pour persévérer dans l’être, comme le révèle le conatus humain qui fait du désir l’essence de l’homme.
Non seulement le Dieu nature est puissance active infinie (manifestée par la nature et son déploiement) mais il est encore Pensée et Réflexion: l'entendement de Dieu n’est que la totalité des entendements finis et par eux l’Être se pense. C’est pourquoi l’Atour Intellectuel de Dieu comme composante ultime de la sagesse et de la plénitude en acte qu’on appelle perfection est simultanément amour de l’homme pour Dieu, amour de Dieu pour l’homme, et amour de Dieu pour lui-même. Au plus haut niveau de la réflexion philosophique, quand le sage accède à l’expérience de sa propre liberté et de sa propre éternité, tout se passe comme si Dieu, éternel pourtant, accédait lui aussi à la béatitude, à la contemplation de soi-même par la médiation de l’homme, c’est-à-dire à la liberté et à la joie. Ce n’est là, bien entendu, qu’une manière de parler en ce qui concerne la Substance Une, mais c’est une réalité effective en ce qui concerne la conscience que, par la philosophie, l’humanité prend d’elle-même.

EDITH STEIN

Il existe un état de repos en Dieu, de totale suspension de toute activité de l’esprit, dans lequel on ne peut plus tracer de plans, ni prendre de décisions et même faire quoi que ce soit, mais dans lequel, après avoir confié tout son avenir à la volonté divine, on s’abandonne à son propre destin. Moi, j’ai éprouvé dans une certaine mesure cet état, à la suite d’une expérience qui, dépassant mes forces, consuma totalement mes énergies spirituelles et m’enleva toute possibilité d’action. Le repos en Dieu, comparé à l’arrêt de toute activité, faute d’élan vital, est quelque chose de complètement nouveau et irréductible. Avant, c’était le silence de la mort. A sa place apparaît un sens de confiance profonde, de libération de tout ce qui est préoccupation, obligation, responsabilité par rapport à l’action. Et pendant que je m’abandonne à ce sentiment, une vie nouvelle commence peu à peu à me combler et, sans aucune contrainte de ma volonté, à me pousser vers de nouvelles réalisations. Cet afflux vital semble jaillir d’une activité et d’une force qui n’est pas la mienne et qui, sans faire aucune violence à la mienne, devient active en moi. La seule premisse nécessaire à une telle renaissance spirituelle semble être cette capacité passive d’accueil qui se trouve au fond de la structure de la personne .

SIHKS

l'homme sera fidèle à sa foi s'il croit en DIeu fait le bien

Au cœur de l’enseignement de Nanak le fondateur de la religion Sikh, se trouve la foi en un Dieu unique, révélé par sa création: le vrai Guru (satiguru ). Ce Dieu est tout-puissant (samarathu ) infini (aparu ) éternel (akalu ) sans forme ni attributs (nirankaru , niragunu ) inconnaissable et ineffable (agahu , akathu ) omniprésent (bharapuri ). À la fois extérieur à l’homme et présent en lui, il peut lui manifester sa grâce (karamu , nadari ) et le faire accéder ainsi à la vérité (saccu ).
Sans cette grâce, l’homme poursuit sa quête du salut sous la direction de mauvais maîtres et en se livrant à des pratiques qui, telles le yoga ou l’ascétisme, le lie davantage encore à la roue de la transmigration. L’homme ne peut se défaire de son illusion (maia ) concernant la voie du salut et parvenir à la délivrance (mukati ) qu’en écoutant en son cœur la voix de Dieu, appelée guru par Nanak, murmurer le mot (sabadu ). Ce dernier lui révèle l’ordre divin (hukamu ) qui est tout à la fois le principe de l’harmonie universelle et l’indication d’un salut possible. Pour entendre cet ordre, l’homme doit purifier sa propre essence spirituelle (manu ) car son moi ; (haumai ) est prisonnier de la vie matérielle et de ses fautes. Aussi Nanak lui propose-t-il une discipline (sañjamu ) qui n’a de valeur que dans un parfait amour de Dieu. Cela consiste principalement en la remémoration (simarana ) et la répétition (japu ) du Nom divin (namu ). L’homme peut ainsi obéir à l’ordre, et s’élever graduellement à travers cinq royaumes mystiques (khandu ). Le dernier est celui de la vérité, et lorsque l’homme y accède, son manu régénéré se fond en Dieu dans une suprême béatitude (sahaju ).

SANKARA

Il n’admet qu’un seul Principe, le Brahman absolu des Upanisad, défini par lui comme sat (existence) cit (conscience) et ananda (béatitude). Cet absolu est incommensurable, éternel, indicible et insécable, dépassant infiniment ses manifestations partielles, les dieux du panthéon brahmanique, Siva y compris. On nous donne bien ce dernier comme la divinité d’élection (ista devata ) de Sankara, mais ce ne peut être que sur un plan inférieur et limité.

BHAKTI

La dévotion, ou bhakti , est une attitude religieuse qui implique une relation d’amour personnel entre l’âme individuelle et le seigneur suprême (Bhagavan ) l’Adorable. C’est aussi un mouvement religieux riche et complexe qui a reçu une réponse enthousiaste de la part de ceux à qui il s’adressait : les basses castes (sudra ) et les femmes, écartés de la révélation védique. C’est un chemin ouvert à tous, une voie facile qui mène à la béatitude de l’union avec le bien-aimé divin. Ceux qui chantent cette dévotion sont les poet-saints, les alvar ou nayan Nar du pays tamoul, les sant du nord de l’Inde et du pays mahratte. Souvent pauvres artisans de basse caste, parfois ignorants, ils mènent une vie austère et laïque, et contrôlent leurs passions par l’invocation et la contemplation intérieure du nom divin qu’ils chantent indéfiniment. La soif brûlante de la présence du bien-Aimé, jamais éteinte, leur tient lieu d’ascèse. Kabir décrit le sant comme l’homme parfait, qui a fait l’expérience du divin, sur qui la maya n’a plus d’emprise et qui triomphe de la mort.

ALTHUSSER

Au capitalisme, figure laïque de l’enfer, succederait le communisme représentation messianique du Paradis retrouvé. Communisme où se réalisent la;communion (jeune Marx) de l’homme avec l’homme et la fin de l’aliénation – selon une adéquation religieuse (car parfaite) entre l’être et le devenir, la morale et la politique, le désir et le réel. La fin programmatique de la lutte des classes s’identifie à la fin problématique de toute contradiction. La tragédie qu’est l’histoire humaine est censée déboucher sur la béatitude de la reconnaissance universelle . l'égalité et la paix unvierselle que promet le communisme est bien le fonctionnement vers lequel nous allons, mais pas à travers le concept de dictature du proletariat (qui maintient encore des clivages) ni celui de dictature de l'organe du parti tel qu'il a fini par se produire dans l'ex URSS (parce que ce systeme n'a pas tenu compte de la nature humaine) ni avec l'athéisme (veritable cause de la chute du communisme qui s'est mis à dos le christiannisme, alors que le communisme était la continuation laicque du christianisme) mais avec l'idée pure d'égalité, systeme qui émergera naturellement lorsque la conscience de l'humanité sera prête pour ça.

Quelques observations médicales à propos des état extatiques.

béatitude SELON JANET

Les états de béatitude et d'extase ont été également étudié du point de vue pathologique entre autre par Jules Janin, en voici quelques extraits,
Pour comprendre les termes employés par Janin à propos des états extatiques (malades, maniaques, asthénies idiots déments etc) nous devons resituer ce texte dans son contexte médical et dans sa période historique (les années 20) mais il est intéressant de remarquer tout de même, la façon dont la béatitude et l'extase est étudiée dans ce que nous pouvons appeler le début du pur pragmatisme, et dont nous sommes sans doute à l'apothéose et à l'orée de l'achèvement.

Les idiots et les déments béats ne font plus rien il ne s'occupe plus de rien : on a souvent remarqué depuis Esquirol leur indifférence à toute influence extérieure. Qu'on leur parle, qu'on les touche, qu'ils soi-même exposé à la pluie, au froid ou à la chaleur, il ne bouge pas et sourit toujours (Janin compare cet état à la prise de kif ou d'opium ou à l'ivresse du haschisch, et i il serait intéressant d'analyser les raisons de la coïncidence occidentale entre la progression du nihilisme pragmatisme et la progression de la consommation des produits beatifiants)

Peu à peu les actes se restreignent et le malade, à peu près immobile, n'exprimant plus guère de délire compliqué, continu a sourire, à se déclarer satisfait et heureux à propos de tout. Un de mes malades présentait au début des réactions de triomphe magnifique à propos de petits actes réels (parce qu'il s'était fait couper les chux ou parce qu'il avait acheté une boite de sardines) ; plus tard, il restait immobile et rayonnant et, quand on l'interrogeait, il répondez simplement : je suis heureux parce que je suis beau. Comme un des malades de Mignard, qui manifestait une grande joie parce qu'un objet était tombé devant lui et répétait : quel bonheur, il est tombé ! il voyait tout en beau, il était le plus souvent bienveillant avec tout le monde est approuvait tout, même quand ils ne comprenaient pas. Cet optimisme tranquille se répand en idées niaises et mal systématisées : la béatitude, disait Mignard, fleuri sur des décombres.

Cet état se rencontre souvent chez les idiots et l'action de Mignard est restée classique. (Beaucoup présente une satisfaction chronique sans trace d'excitation physique ou intellectuelle, ils approuvent tout, ils sont doués content, amusé de n'importe quoi ... . Il répète que tout est bon, que tout va bien et ne désire rien changer ... . Il reste figé dans une attitude béate avec un demi sourire, la tête basse, les épaules tombantes, les bras ballants, les genoux écartés, les pieds reposant mollement sur le bord externe et ne bouge guère, il se contente vraiment de peu.

Le même sentiment de béatitude se rencontre fréquemment au cours des névroses et en particulier dans l'épilepsie. Mahomet y fait allusion quand il dit avoir visité toutes les demeures à la fois en moins de temps qu'il n'en faut pour vider une bouteille d'eau.

M. Th Thouless dans ses études sur la psychologie de la religion, rappelle de beaux exemples de cette béatitude épileptique. Dans un moment très court avant l'accès extatique, le cœur, l'esprit, le corps semble céder à la forcer à la lumière, la pensée est remplie de joie, d'espoir, toutes les anxiétés s'effacent ...
Ce sont des moments d'extrême conscience de soi-même de conscience d'une vie plus intense ... Le malade peut dire avec pleine intelligence de ses paroles, je donnerais toute ma vie pour un de ces instants car il vaut une vie entière.

Ces rêves variés sont surtout caractérisés par le sentiment de bien-être et de béatitude : la malade ne sent plus aucune attache terrestre, elle croit voler en l'air ... ... .elle restait plusieurs heures inertes, pâle, avec une respiration ralentie et se réveillait en gémissant, (parce que, disait-elle, on l'a tirait d'un grand bonheur et de rêves délicieux

Les sentiments de stupéfaction sacrée qui causent un bonheur infini ... les sensations sublimes et solennelles de Jean qui tout à coup comprend bien des choses et qui a un sentiment de bonheur jamais éprouvé ... Ce sont des impressions sublime qui prouvent l'existence de l'âme dans le corps.

Peut-on parler d'état maniaque quand on voit Madeleine garder une immobilité de statue pendant deux ou trois jours ?
Même si nous considérons le délire, nous trouvons qu'il a un contenu bien singulier et sur un certain point tout à fait différent du contenu des délires de jubilation. Dans ceux-ci, les malades, comme Alexandre, sont puissants dans le monde où nous sommes : ce qu'il possède ce sont des milliards en francs et même en dollars, ils sont des généraux, c'est-à-dire des puissants de ce monde. Les béat au contraire sont indifférents aux choses de la terre et aux actions qui ont des conséquences dans ce monde. Madeleine, pendant l'extase, ne sent pas les affronts faits à sa réputation matérielle. Jamais elle ne parle de fortune pour elle ou pour sa famille est cependant dans sa vie réelle et dans son état d'équilibre elle se préoccupe énormément des questions d'argent et voudrait même en gagner un peu pour aider les siens.

Sans doute il y a dans la béatitude de temps en temps des mots crus qui semblent bien se rapporter a des personnage en chair et en os. Beaucoup ont défendu les mystiques en disant que ce sont là des abus de langage et que les extatiques sont bien forcés d'employer le langage vulgaire qui est fait pour des corps matériels. Madeleine à un peu raison quand elle expliquaient ses amours sensuels : (mon amour pour toutes les créatures à changer de forme, c'est spirituellement que je les jette avec moi dans l'océan spirituel où ils est si doux de s'abîmer. Sans doute, dans mes transports, je vous parle de danser, mais c'est une danse spirituelle que vous ne pouvez voir, c'est une danse qui est une prière car elle est toute spirituelle. Nous trouvons Madeleine égoiste quand elle refuse un geste pour rendre service à une amie d'enfance, mais c'est que nous restons plongé dans le monde matériel où elle n'est plus : elle répond qu'elle aime cet ami spirituellement et que cet amour spirituel ne réclame pas les mêmes gestes.

Il ne faut pas oublier que les mêmes caractères se retrouvent dans toutes les béatitudes, même quand le contenu des délires n'a aucun caractère religieux.
Les idées sociales et politiques de certains extatiques sociaux sont faites pour une société idéale et non pour les hommes réels

CUVILLIER

Il existe un type de joie, la joie passive, qui se manifeste non plus par l’exubérance, mais par le calme et la détente. C'est la paix intérieure de l'âme qui a surmontée le doute et l'inquiétude. A un niveau plus élevé, c'est l'extase des mystiques qui se caractérise par un état de béatitude tout spécial accompagné du sentiment de l'union avec Dieu. c'est aussi parfois l'état de certains malades de ceux qu'on appelle béats, et qui consiste selon Janet, en « un sentiment de joie tout à fait complet avec oubli de la réalité » : les déments béats ne font plus rien et ne s'occupe plus de rien, il ne bouge pas et sourit toujours ».

LES ETATS de CONSOLATION et les extases (toujours JANET)

On peut désigner sous le nom d'état psychologique un ensemble de conduites qui occupe un certain temps et qui présente des caractères particuliers apparaissant régulièrement dans le même état et disparaissent dans les autres. L'état psychologique le plus remarquable de notre malade, celui qui ressemble le moins aux états que l'on observe d'ordinaire, est celui qu'elle désigne sous le nom d'état de consolation, et dont une forme particulière correspond à ce que l'on appelle d'ordinaire l'état d'extase : c'est par l'étude de cet état que nous commencerons notre analyse. On pouvait l'observer dès le premier jour quand on voyait Madeleine rester absolument immobile pendant des heures, les bras en croix, avec le sourire aux lèvres et quand on l'entendait murmurer, après un réveil difficile, qu'elle avait contemplé des tableaux magnifiques et nagé dans un océan de délices. Sous différentes formes et à différents degrés cet état se reproduisait très souvent et durait quelquefois des semaines entières, sur- tout pendant les premières années de séjour à l'hôpital.

I. Les divers degrés des états de consolation.

D'une manière générale, l'état que nous considérons présente trois caractères généraux :

le mouvement des membres, ou mieux, l'action qui se manifeste extérieurement par le mouvement des membres et par la modification apportée aux objets extérieurs est énormément réduite;

l'action psychologique interne, constituée par les paroles intérieures, les attitudes intérieures qui donnent naissance aux pensées et aux images présente au contraire un développement considérable;

dans ces états domine constamment un sentiment de joie profonde ainsi que tous les sentiments optimistes qui l'accompagnent et qui donnent aux pensées un ton particulier.

L'ouvrage récent de M. de Montmorand, Psychologie des mystiques, 1920, p. 149-157 distingue l'état de quiétude où les membres sont engourdis, Ia langue embarrassée, l'état d'union où les défaillances physiques s'accentuent, où l'âme est morte aux choses du monde: Dieu la rend comme hébétée, afin de mieux imprimer en elle la véritable sagesse

I'extase proprement dite où l'immobilité du corps est complète, quoique l'esprit reste actif, le ravissement dans lequel la ligature des sens fait cesser toute relation avec le monde extérieur: Quand le ravissement est complet, disait sainte Thérèse, il n'y a plus de notre part aucun acte, aucune opération la conscience semble anéantie comme le mouvement du corps

Madeleine présentait tous les degrés possibles de ces états et or pourrait facilement préciser chez elle un grand nombre de forme! particulières des consolations. En admettant qu'il s'agit uniquement de degrés et que bien des formes intermédiaires se présentent, je distinguais chez elle trois degrés principaux de! consolations, les recueillements, les extases et les ravissements.

Dans le premier degré, Madeleine restait le plus souvent assise ou agenouillée et ne remuait guère spontanément. Mais elle réagissait encore assez régulièrement à la plupart des stimulations extérieures; il suffisait qu'une malade ou une infirmière lui demandât quelque chose pour qu'elle fit l'action lentement, mais assez correctement ou pour qu'elle répondit d'une manière juste, quoique d'une voix très basse. La faiblesse des mouvements pendant l'état de recueillement est curieuse : Madeleine semble avoir de la peine à se tenir debout, elle se plaint quand la consolation est terminée d'avoir eu les jambes et les bras comme des paquets de chiffons . C'est surtout la parole qui manifeste cette faiblesse, car dans ces états, la malade semble tout à fait aphone. Déjà au début des consolations elle commence à perdre la voix et c'est un signe annonçant que l'état pénible dans lequel elle se trouve, va prendre fin , et que l'extase est proche. Cette aphonie persiste encore à la fin des consolations quand l'état d'extase a disparu : Madeleine parle encore très bas et se sent même gêné est ridicule de ne pouvoir répondre plus haut. Elle se rappelle cette période elle demande : est-ce qu'un soufflé donné à propos, ne me ferait pas parler plus haut ? Souvent cet aphonie se prolonge huit ou dix jours une fois elle a duré plus d'un mois. Pendant cet état de recueillement les yeux sont ordinairement ouverts. Mais souvent elle présentent un certain degré de ptosis : elle ne peut ouvrir les yeux complètement, elle nous regarde et elle lit à travers une petite tente entre les paupières mi-closes. Elle marche alors en relevant un peu la tête : cette petite lueur m'éclaire suffisamment . Elle est restée ainsi une dizaine de jours complètement aphones et à demi aveugles : puis d'un coup, dit-elle, il me semble qu'un bandeau se lève, je puis regarder droit devant moi et en même temps je peux parler haut . Quel que soit l'intérêt de ces parésies apparentes, il ne faut pas oublier que dans ces recueillements, les mouvements indispensables peuvent cependant être exécutés.

Ces petits états de recueillement peuvent passer à peu près inaperçus surtout quand ils sont courts et la vie extérieure reste correcte. Comme Madeleine l'écrit dans ses mémoires : l'extase peut devenir moins visible aux regards humains et elle est pourtant profonde avec beaucoup de belles pensées et une joie intense. Je comprends par là comment dans l'Evangile, on ne dit absolument rien des extases de la Sainte vierge et de saint Joseph qui pourtant vivaient sans cesse avec leur Dieu. bien que leurs cœurs fussent intimement et très parfaitement unis dans un commun amour, leurs corps cependant agissent, travaillent malgré les délices que leur procurait la présence de leur divin Enfant dont un seul regard eût dû les jeter dans le plus profond des ravissements.

l'extase, au contraire, ne peut pas se dissimuler et madeleine essayait, quand elle le pouvait, de ne pas s'abandonner ou de n'y céder que la nuit, ou dans l'isolement. L'immobilité en effet est absolument complète dans diverses positions, soit dans l'attitude de la prière, les mains jointes en avant de la poitrine, soit dans l'attitude fréquente de la crucifixion, soit simplement dans l'attitude d'une personne profondément endormie couchée sur le dos. Mais ce qui est important c'est que la malade ne réagit plus aux stimulations banales, n'obéit plus et ne peut être réveillée par personne: ce n'est plus la faiblesse de l'action, c'est la suppression complète de l'action. ,Nous verrons tout à l'heure une exception importante, quand il s'agit de mes propres commandements. Toutes les fonctions psychologiques internes sont conservées et très développées et après le réveil, ou simplement quand l'extase diminuée prend la forme du recueillement, Madeleine va pouvoir raconter ou écrire tout ce qu'elle a pensé et les joies qu'elle a ressenties.

Il existe certainement un troisième état qu'elle appelle le ravissement dans lequel cette activité interne paraît cesser, ou du moins il ne reste aucun souvenir de cette activité. Quand Madeleine raconte les pensées et les visions de l'extase elle s'arrête en disant: Ici je ne sais plus, j'ai dû perdre conscience plus ou moins longtemps ... Il y a des moments dont je n'ai aucune connaissance, où je m'endors dans une délicieuse ivresse, où tout mon être s'abîme dans un bonheur dont je ne puis rien dire ... c'est une sorte de mort matérielle qui en tenant compte des heures a probablement duré quatre heures.

Je dois cependant faire remarquer que je n'ai jamais moi-même constaté l'existence de cet anéantissement complet. Toutes les fois où j'ai trouvé Madeleine en apparence très profondément endormie depuis longtemps, j'ai toujours pu obtenir des réactions et vérifier plus tard qu'elle avait conservé un souvenir exact de tout ce que j'avais fait et dit. Il est probable que cet anéantissement n'est jamais aussi complet que les malades ne se le figurent et que l'on peut toujours par des excitations appropriées modifier la profondeur de l'état de torpeur. Il est aussi probable que, spontanément, la profondeur de l'engourdissement oscille et que le malade ne conserve le souvenir que de quelques période séparées les unes des autres par des lacunes : Je suis comme un enfant dans les bras de sa mère qui de temps en temps ouvre les yeux et goûte le bonheur d'être dorloté, puis qui se rendort. Ainsi mon âme se rend compte de temps en temps qu'elle est bien et qu'elle jouit de divines consolations, puis elle retombe dans l'assoupissement de l'ivresse, elle se perd dans le flots de la grâce ... Il arrive quelquefois que je sors de ces état n'ayant qu'un souvenir vague, c'est celui que j'étais avec Dieu

C'est précisément à cause de cette modification facile du degré de la consolation que j'hésite à étudier ces trois états séparément Madeleine est dans un sommeil profond avec l'apparence du ravissement, ne réagissant à aucune stimulation depuis plusieurs heures , je lui dis sans élever la voix: Lz-vous et venez avec moi ou, si elle semble ne pas entendre, j'emploie la formule qui lui plaît et dont nous verrons la signification: Demandez à Dieu qu'il vous permette de vous lever et de venir avec moi . Après quelques moments elle se lève avec lenteur, s'habille correctement et m'accompagne. Pendant cette marche, elle évite correctement les obstacles et si quelqu'un lui demande de passer par un endroit particulier ou lui dit un mot, elle obéit et elle répond. Elle a donc passé du sommeil plus profond à l'état de simple recueillement. Inversement, si à ce moment je ne lui parle plus, si je ne lui demande aucun mouvement, elle s'immobilise de nouveau, cesse d'entendre les autres personnes et je vais être obligé d'insister quelque temps pour la faire lever et retourner à son lit, quelque fois pour aller plus vite je suis obligé de la faire porter dans son lit. Elle est donc retombée du recueillement à l'extase et au ravissement.
Elle sait elle-même qu'elle peut en augmentant ou en diminuant les mouvements rendre l'état de sommeil plus ou moins profond. Cette description est bien caractéristique.

Mes consolations sont en ce moment trop fréquentes pour que je puisse dire leur nombre. II arrive quelquefois qu'elles ont duré plusieurs jours sans interruption, même des semaines. Alors je ne sais pas comment je vis ... Il me faut un grand secours de la grâce pour continuer d'agir un peu quand même ... Je lutte de toutes mes forces contre les états de sommeil dans la journée Je me prive d'assister aux offices, d'aller devant le Saint Sacrement parce que je suis alors trop exposée à tomber dans ces états Ià J'évite d'être tranquille quand je ne suis pas dans ma chambre et qu'il peut y avoir des témoins, j'arrive ainsi a dominer ce sommeil et à cacher mes impressions, mais les délices intérieurs n'en sont pas moins de plus en plus grandes. Si je me sens un peu à l'abri je cesse de me mouvoir, et je tombe tout de suite dans un ravissement dont rien peut plus me tirer .

Ces états sont donc tous analogues, ce qui et important c'est simplement l'Immobilité, la suppression de l'action plus ou moins complète.

L'immobilité complète d'une extatique, si on étudie le phénomène sous sa forme la plus typique, est vraiment étrange et je comprends que les anciens observateurs en aient été impressionnés. Quel que soit la position adoptée ou la position dans laquelle l'extase complète la trouver, qu'elle soit assise un pinceau à la main, les yeux rivés vers une image commencée, ou agenouillés en prière, ou dans l'attitude de la crucifixion, ou simplement couché sur le dos, Madeleine garde d'une immobilité de statut pendant des heures, quelquefois pendant un an ou deux jours, une fois pendant deux jours et demis, plus de soixante heures. Le visage immuable comme un masque de cire est immobile mais n'est pas inerte car les traits ne sont pas détendus. Les yeux ne sont pas toujours complètement fermés, il y a une fente entre les paupières par laquelle n'apparaît pas la sclérotique blanche, mais la pupille : ce sont des yeux qui pourrait voir s'ils daignaient regarder. Le coin de l'œil est légèrement relevé comme dans le rire, les joues sont fermes. Les commissures des lèvres sont également toujours relevées, les lèvres un peu serrées sont portées en avant: c'est l'expression du sourire et c'est l'expression du baiser. Madeleine le sait fort bien, car elle insistera cent fois sur cette disposition de la bouche au baiser qu'elle sent dès le début de la consolation: Je sens sur ma bouche un perpétuel baiser .

Pour apprécier cette immobilité il faut noter les mouvements d'ordinaire fréquents qui manquent totalement pendant cette période d'extase: Madeleine ne présente jamais ces petits mouvements spontanés ou d'apparence spontanée, ces déplacements d'un membre, ces changements de côté que l'on observe souvent même dans le sommeil prolongé de la dormeuse Laetitia, d'elle-même elle ne bouge pas le petit doigt . Elle ne réagit pas non plus aux stimulations accidentelles qui viennent du monde extérieur. Une mouche qui se promène pendant des minutes entières sur son visage détermine bien de petites crispations locales, de petits réflexes cutanés mais aucun mouvement de la tête ou de la main pour la chasser. Le plus grand bruit dans la salle n'a aucune influence. Une nuit de Noël, Madeleine était en extase pendant que les malades avaient organisé une petite fête, ni le bruit, ni les chants ne déterminèrent le moindre mouvement.

Le plus intéressant c'est la résistance aux stimulations faites intentionnellement pour la réveiller. Un soir, au début du séjour de Madeleine l'hôpital, quand elle n'était pas encore bien connue, les infirmières ont été inquiétées par son attitude et l'ont crue en danger en constatant cette immobilité absolue depuis plusieurs heures, cette respiration lente à peine perceptible, elles ont essayé de la réveiller, l'ont secoué, lui ont flagellé le visage avec de l'eau froide et elle non plus obtenir la moindre réaction. Cependant, si on la pince fortement, on détermine quelquefois après un certain temps, un petit mouvement de retrait du bras, mais c'est tout l'on n'a pas cherché à déterminer des douleurs plus fortes.

Si on cherche à déplacer les membres, les bras ou la tête, car les jambes contracturées ne sont pas mobiles, on peut observer deux cas différents. Quand les bras ont déjà une position systématique et expressive, par exemple quand ils sont dans la position de la crucifixion, ils présentent une certaine résistance au déplacement qui est facilement vaincue, mais dès qu'on abandonne le bras dans une nouvelle position, il revient comme par élasticité à la position initiale. Si, au contraire, les bras n'ont pas au début de position expressive, s'ils reposent indifféremment le long du corps, on peut les déplacer facilement et alors ils restent plus moins dans une imposition. Ils gardent la nouvelle attitude mais d'une manière peu précise, les doigts et la main retombant en partie tandis que le bras reste soulevé. Cette nouvelle position persiste un certain temps, quelquefois plusieurs minutes et le bras retombe lentement pour prendre sous l'action de la pesanteur une position quelconque. Les mouvements d'oscillations imprimés au bras ne persistent pas, le membre reste toujours dans la dernière attitude quand on l'abandonne. C'est le phénomène de la catatonie très caractéristique chez Madeleine pendant les extases quand une personne quelconque cherche à déplacer les membres inertes.

Non seulement Madeleine ne réagit pas aux stimulations extérieures, mais il semble qu'elle a également cessé de réagir aux stimulations internes déterminées par les divers besoins de l'organisme. En temps normal, Madeleine a une alimentation excessivement réduite, en rapport avec ses dispositions à l'ascétisme et avec une diminution du métabolisme dont on verra l'importance; mais tant que dure l'extase, même pendant quarante- huit heures, elle ne prend aucune nourriture ni aucune boisson. Quand une infirmière lui pince le nez, la bouche s'entrouvre avec un certain retard et on peut glisser dans la bouche une petite cuiller d'eau qui est très lentement déglutie, à la deuxième ou troisième cuiller la résistance s'accentue et il faudrait employer la sonde, ce qui était d'ailleurs inutile. Les fonctions d'excrétion sont supprimées. Madeleine qui est toujours très constipée n'a aucune évacuation intestinale non seulement pendant l'extase, mais pendant presque toute la période de consolation. A la fin de l'extase, quand elle entre dans le simple recueillement, elle se lève pour uriner. Mais pendant l'extase proprement dite elle reste vingt-quatre heures et même quarante-huit heures sans miction et elle ne perd jamais les urines dans son lit comme le fait constamment Laetitia.

Il est intéressant de remarquer que les mouvements respiratoires, si intimement associés avec l'activité musculaire et cérébrale sont très nettement diminués. Les graphiques nous montrent la respiration pendant la veille (figure 15) et pendant l'extase (figure 14). Le nombre des inspirations passe de 16 à 12 ou à 10 par minute, l'amplitude des mouvements surtout celle des mouvements thoraciques diminue. Il y a fréquemment des pauses respiratoires d'une durée de dix à trente secondes suivies de quelques inspirations plus fortes. Cette diminution des mouvements respiratoires est accompagnée d'une modification remarquable dans les échanges gazeux, mais celle-ci n'est pas propre à l'extase, nous l'étudierons à propos de l'évolution générale de la maladie

Il est incontestable que les sensations élémentaires ne subissent aucune modification intéressante pendant la crise d'extase. La démonstration de l'intégrité de toutes les perceptions est encore plus nette, si on examine les souvenirs précis qui sont toujours conservés. Si on examine le sujet pendant la crise d'extase on peut lui faire raconter tout ce qui vient de se passer autour belle pendant la durée de cette crise aussi bien que les événements survenus pendant la veille. Il est vrai qu'elle est distraite et ne s'occupe pas du tout de ce qui se passe autour belle ce qui fait qu'elle ignore bien des détails mais elle fait toutes les choses de quelques importances.

Quant aux actes que Madeleine n'exécute pas et qui sont de beaucoup les plus nombreux ce sont des actions des réactions qui lui paraissent à ce moment totalement insignifiant inutile qui ne l'intéresse en aucune manière. C'est ce désintérêt de l'action qui joue le rôle essentiel dans l'immobilité de l'extase, c'est lui qui intervient dans l'apparente faiblesse des actes exécutés même traitement pendant le recueillement : je suis dans un état de langueur extrême, je suis à demi dans la vie est jamais cette délicieuse défaillance, j'ai juste assez de force pour faire ce qui est indispensable, je n'ai pas le courage de faire plus .

Elle répond quelques mots à voix basse, c'est tout ce que la question mérite ; si on ne la comprend pas, tant pis ; elle ne s'intéresse pas assez à la question pour répondre plus haut. Il est facile de mettre en évidence par des exemples ce désintérêt de l'action extérieure. Voici quelques remarques à propos de la parole, de l'expression extérieure de nos sentiments. Madeleine, dans tous les autres états, avait une grande confiance en moi et désirait profondément se faire connaître et bien comprendre ; elle ne se lassait jamais d'écrire d'innombrable! feuilles pour me raconter toute sa vie et m'expliquer bien se! sentiments les plus intimes. Après les extases, elle n'hésitait pas à écrire tous les souvenirs qu'elle en avait conservés et cherchai! à me faire comprendre tout ce qu'elle avait pensé. Mais je désirais des confidences pendant l'extase même, puisque j'avais constaté qu'elle était parfaitement capable de parler ou d'écrire ; j'ai eu beaucoup de peine à l'habituer à les faire à ce moment et je me heurtais au début à des réponses vagues et à des excuses. Ce que vous me demandez est bien difficile ... chaque parole me coûte un effort et une fatigue ... ce que j'éprouve dans la bouche et sur les lèvres me rend bien pénible l'acte de parler .

Soit, mais elle acceptait à ce moment d'autres efforts bien plus pénibles et elle se vantait d'aimer les efforts pénibles. Puis elle parlait d'une sorte de réserve pudique: Comment avouer ces choses de l'âme ... Dire ces choses n'est-ce pas une profanation ... n'est-ce pas une témérité et un blasphème de bégayer ainsi sur les choses divines ... Cela s'ajoute à la peine que j'ai toujours à parler de moi . Mais elle m'écrivait et me montrait sans cesse des choses bien plus délicates et à d'autres moments parlait indéfiniment des choses divines.

Enfin elle finissait par répéter que ces explications étaient impossibles et que ces choses-là ne pouvaient pas être exprimées : Dans ces moments de lumière l'âme entend un langage qui n'est pas de la terre ... Ce sont des choses inexprimables avec des mots humains ... Ce que l'on peut dire des choses de l'âme dans ces états est comme une petite goutte d'eau dans l'océan, un grain de poussière dans l'immensité du globe terrestre . Les mots inexprimable et ineffable reviennent à chaque instant et Madeleine est satisfaite de n'avoir pas à exprimer une chose qui est inexprimable. Mais, quand après la crise, Madeleine raconte tout ce qui s'est passé, quand pendant l'extase même elle s'est habituée un peu plus tard à penser tout haut, il est facile de voir qu'il n'y a rien dans tout cela de mystérieux et qu'il s'agit le plus souvent d'idées et de sentiments enfantins. Tous ces discours ne sont que des prétextes pour ne pas se donner la peine de parler d'une manière intelligible.

Un des caractères de l'homme normal parvenu à un degré élevé des fonction psychologiques est de parler et de penser socialement, de soumettre ses pensées et ses sentiments à des règles qui les rendent intelligibles aux autres et vérifiables par les autres. Madeleine cherche à être comprise et elle souffre de n'être pas comprise quand elle est dans d'autres états. Mais dans celui-ci elle est tout à fait indifférente à cette satisfaction, elle a l'idée simple de m'obéir, mais elle n'avait pas le désir d'être comprise par moi, car elle n'avait le désir d'être comprise par personne: A quoi cela sert-il que les hommes me comprennent puisque Dieu me comprend ? C'est là un sentiment de désintérêt de la vie sociale qui joue un rôle considérable dans le prétendu sentiment de l'ineffable.

Passons à la considération d'une autre conduite sociale plus simple, la conduite bienveillante, le désir d'aider et de secourir les autres. Madeleine est d'ordinaire très préoccupée de la conduite morale de ses compagnes et de leur salut; elle les surveille, assez maladroitement il est vrai, mais d'une manière sévère. Elle est surtout préoccupée des manifestations extérieures plus que de la conduite même et elle ne tolère pas sans protester un mot malsonnant ou une chanson un peu trop libre. Pendant une soirée de Noël à laquelle j'ai fait allusion, Madeleine est en extase pendant que les autres malades chantent tout ce qu'elles veulent. Elle m'écrit le lendemain :

Je n'ai jamais passé la nuit de Noël dans un pareil vacarme, mais je n'en ai pas été gênée le moins du monde, quand Dieu le veut les choses extérieures ne me touchent pas ... Mes compagnes fêtent Noël à leur manière, pauvres âmes, je les plains, leurs chants ne peuvent pas troubler ma joie, le bruit m'arrivait comme les vagues de la mer au pied d'une haute montagne .

Ce qui est le plus triste, c'est qu'elle ne prend plus aucune part aux souffrances et aux chagrins des autres. Elle a appris la veille pendant une autre période la mort lamentable du mari de sa sœur qui laisse celle-ci dans une position bien pénible; un autre jour elle a appris le désastre et le déshonneur d'un membre de la famille et elle avait beaucoup de chagrin. Si je lui parle un peu plus tard de ces tristes nouvelles dans une crise d'extase, elle répond simplement: Je sens que cette mort a été chrétienne et qu'elle fera perdre à ceux qui restent de leur légèreté ... OUI, je devrais ressentir ces chagrins de famille, mais je vois plus haut que la terre et mon cœur plane dans une sphère où les plaintes des hommes sont étouffées par les cris d'amour et les chants d'action de grâce des bienheureux .

Elle refuse d'ailleurs de rendre le moindre service; tandis que d'ordinaire elle se précipite dès qu'une malade a une crise d'épilepsie et aide à la secourir, elle entend en extase le bruit de la chute et continue à écrire: Oui, puisque vous me le demandez je sais que I ... a une attaque, mais cela ne me trouble aucunement, ma jouissance reste la même, il me semble que tous les bruits de l'enfer ne la diminueraient pas. Je me suis élevée à une hauteur où rien ne peut plus m'atteindre .

J'ai eu l'occasion de constater que cela était vrai, dans une circonstance assez particulière. Une personne qui avait été pendant des années une amie très intime de sa famille se trouva un jour dans une situation morale très délicate que par discrétion je ne puis expliquer. La famille s'imagina que Madeleine par le souvenir de sa longue amitié de jeunesse et par sa réputation de sainteté pourrait avoir sur elle une bonne influence et elle exprima le désir que Madeleine écrivît une lettre à cette jeune femme. Imprudemment je m'étais engagé à faire écrire cette lettre qui me paraissait simple. malheureusement Madeleine était alors dans une période de consolations et je me heurtais constamment à un refus doux et obstiné: Ce n'est pas la peine de me mêler de ces détails, je vais prier Dieu qu'il change les sentiments de cette pauvre amie, n'est-ce pas suffisant ? Ce serait douter de Dieu que d'intervenir autrement ... Et elle répète encore : Quand on voit tout du haut d'une montagne il ne faut pas s'intéresser aux petits détails, cela perdrait trop de temps. Je n'ai pas à rendre de services matériels, c'est à l'amour de Dieu que je dois confier toutes les âmes .

On a envie de qualifier cette conduite d'une manière sévère et de dire que Madeleine se présente comme une parfaite égoïste. Ce serait cependant bien faux, car elle était en réalité très bonne et dévouée au-dessus de ses forces. Elle montra à la fin de sa vie qu'elle était capable pour rendre service, de faire le sacrifice de ses goûts les plus chers et même d'une grande partie de ses pratiques religieuses. Il y a une apparence d'égoïsme extrêmement intéressante et que nous aurons à étudier. Contentons-nous de remarquer ici qu'apparaît pendant l'extase une indifférence remarquable aux besoins et aux souffrances des autres.

Mais il ne faut pas oublier que dans cet état on observe la même indifférence pour les souffrances et les goûts personnels de la malade elle-même. Pendant l'extase, Madeleine n'a plus du tout les goûts ou les aversions qu'elle avait à l'état normal ou plutôt elle n'en tient plus aucun compte. J'avais découvert qu'elle aimait les boissons sucrées quoiqu'elle ne voulût pas en convenir, qu'elle avait horreur des odeurs fortes et surtout des chambres trop fermées; elle souffrait quand une malade apportait un bouquet dans la salle, quand on fermait trop longtemps les fenêtres. Pendant l'extase, il n'est plus question de tout cela et quand je lui demande si elle est incommodée par l'odeur de la salle ou par la chaleur du poêle elle me répond: Les choses extérieures ne peuvent me distraire, elles peuvent tout au plus se transformer en jouissances et en enseignements, cela ne m'intéresse pas . Comme on le sait, Madeleine avait fréquemment de grandes douleurs dans les pieds, dans l'estomac et dans les périodes différentes elle s'en plaignait bien souvent. Dans l'extase, ces douleurs sont quelquefois transformées en voluptés, mais pour le moment constatons seulement qu'elles sont bien indifférentes à la malade: Mon corps se resserre, une corde raide me tire les pieds, mais qu'importe, rien de tout cela ne peut altérer ma tranquillité .

LE bonheur est L’illusion Evelyne Rogue (internet)

Le bonheur, notion aussi abstraite que complexe, et pourtant universelle, semble renvoyer inéluctablement à l'indéfinissable, voire à l'indicible, pour employer un terme cher à Wittgenstein . Et cela se comprend d'autant mieux que nous savons que la diversité humaine est presque infinie, de telle sorte que chaque bonheur particulier est l'ordonnance subtile et changeante de bonheurs singuliers. Autrement dit, les bonheurs particuliers sont pratiquement infinis. Il n'y a donc aucune raison pour que leur diversité se résolve spontanément en une harmonie, d'autant qu'elle devrait encore correspondre exactement aux ressources disponibles. Le bonheur n'est-il donc qu'une illusion? Ne renvoie-t-il pas à un au-delà beaucoup plus complexe? N'est-il pas ontologiquement parlant inscrit dans l'homme? N'est-il pas la téléologie de toute vie sur terre? Autrement dit, le bonheur n'est-il pas plus qu'un concept? Vous l'aurez compris, notre propos ne consiste pas tant à dénoncer le bonheur comme illusion, idéal de l'imagination ou utopie, qu'à tenter d'en faire ressortir les aspects tant négatifs que positifs. Le bonheur comme en deçà et/ou au delà de la raison ne possède-t-il pas une valeur intrinsèque? Peut-être même est-il source d'énergie, force vitale, puissance de persévérer dans son être pour tout individu désirant.
Extrait
Pour que le bonheur ne soit plus une illusion, il faut nécessairement le lier à quelque chose de durable dans l'espace et le temps; au Souverain bien, par exemple - lequel se réfléchit dans la vertu. D'ailleurs, nul n'ignore à quel point le bonheur requiert à la fois une vertu parfaite et une vie menée à son terme. Mais définir le bonheur par rapport à la vertu, à la recherche du bien et du bon peut-être source d'illusion. Et cela d'autant plus que pour consacrer sa vie au bon et au bien, en vu du bonheur, encore faut-il savoir en quoi consistent le bon, le bien, le juste, l'injuste ... Or, si rien n'est ni beau ni laid, ni juste ni injuste et, pareillement au sujet de toutes choses, que rien n'est en vérité, car chaque chose n'est pas plutôt ceci que cela; force est d'admettre que l'apparence est partout où elle se présente . Autrement dit, en raison de l'isosthénie des raisons contraires, il faut s'exercer à parvenir à l'adiaphorie la plus absolue et la plus radicale. Adiaphorie qui se réfléchit dans une triple attitude face à la vie: aphasie, ataraxie et apathie. Mais là encore, cette quête du bonheur est illusoire, et cela en un double sens. En effet, non seulement, en voulant mettre un terme aux illusions des sens, les sceptiques tombent-ils dans le piège de l'illusion de la raison qui leur fait prendre un anti-bonheur pour le bonheur en soi. Mais en plus, une telle quête du bonheur laisse supposer que ce dernier dépend de nous. Or si l'on remonte à la définition même du bonheur on s'aperçoit que ce terme est dérivé du latin augurium qui signifie chance augure. Le bonheur ne dépendrait donc que du hasard, de la chance, se réfléchissant ainsi dans une sorte de fatalité.

Mais l'homme veut et cherche, de manière irrépressible, à maîtriser son destin; et par là même, c'est-à-dire dans sa quête effrénée du bonheur, quête du Graal au demeurant, il donne un sens à sa vie. Le bonheur comme illusion n'est donc rien de moins que sa raison de vivre, le fondement de sa puissance à persévérer dans son être. L'illusion consiste donc pour l'homme à prendre ses désirs pour des réalités. Il se ment à lui-même parce qu'il a besoin de cette illusion pour vivre. Cette illusion est, ontologiquement parlant, la téléologie intrinsèque de toute existence. Comme le faisait d'ailleurs très justement remarquer Kant, ordonner à chacun de chercher à se rendre heureux serait une tâche insensée, car on ne commande jamais à quelqu'un ce que de lui-même il veut inévitablement. Concept de bonheur subjectif et empirique que Kant reproche aux épicuriens d'avoir confondu avec la vertu. Cette recherche du bonheur ne peut être en effet que variable, divergente d'un individu à l'autre, pour ne pas dire contradictoire.
Texte
La nature humaine est par essence concupiscente, il n'y a donc rien d'étonnant à ce que la conception hédoniste ait fait reposer le bonheur dans la jouissance. En effet, si l'on considère que le bonheur est un état durable de joie et/ou de plaisir, le faire reposer dans la satisfaction de tous les désirs le condamne à un morcellement infini, le bonheur n'étant plus composé que d'instants successifs de bonheur mis bout à bout. Le bonheur ne serait-il donc que la somme de tous les instants de bonheur? Il y a bien là illusion. Et sans doute est-ce la raison pour laquelle l'eudémonisme, contrairement à l'hédonisme, a préféré lier le bonheur à la vertu, à la vie morale. Et cela dans la mesure où, pour mériter d'être recherché, le bonheur doit nécessairement posséder une valeur intrinsèque. En dehors de toute morale, l'eudémonisme faisait de la quête du plaisir et de la satisfaction des désirs la finalité de toute vie sur terre. Ainsi, seule une vie vertueuse pouvait apporter à l'homme le bonheur. Là encore, il y a bien illusion, tromperie, erreur sur la manière de concevoir le bonheur ainsi que la finalité de toute humanité. En effet, on peut être vertueux et malheureux, de même que l'on peut être très heureux en étant peu, ou pas vertueux du tout ! Pourtant, c'est cette illusion qui permet à l'homme de donner un sens à sa vie; un sens non plus seulement lié au hic et nunc mais envisagé comme téléologie existentielle en tant que telle.
Pour que le bonheur ne soit plus une illusion, il faut nécessairement le lier à quelque chose de durable dans l'espace et le temps; au Souverain bien par exemple - lequel se réfléchit dans la vertu. D'ailleurs, nul n'ignore à quel point le bonheur requiert à la fois une vertu parfaite et une vie menée à son terme. Mais définir le bonheur par rapport à la vertu, à la recherche du bien et du bon peut être source d'illusion. Et cela d'autant plus que pour consacrer sa vie au bon et au bien, en vue du bonheur, encore faut-il savoir en quoi consiste le bon, le bien, le juste, l'injuste ... Or, si rien n'est ni beau ni laid, ni juste ni injuste et, pareillement au sujet de toutes choses, que rien n'est en vérité, car chaque chose n'est pas plutôt ceci que cela; force est d'admettre que l'apparence est partout où elle se présente. Autrement dit, en raison de l'isosthénie des raisons contraire, il faut s'exercer à parvenir à l'adiaphorie la plus absolue et la plus radicale. Adiaphorie qui se réfléchit dans une triple attitude face à la vie: aphasie, ataraxie et apathie. Mais là encore, cette quête du bonheur est illusoire, et cela en un double sens. En effet, non seulement, en voulant mettre un terme aux illusions des sens, les sceptiques tombent-ils dans le piège de l'illusion de la raison qui leur fait prendre un anti-bonheur pour le bonheur en soi. Mais en plus, une telle quête du bonheur laisse supposer que ce dernier dépend de nous. Or si l'on remonte à la définition même du bonheur, on s'aperçoit que ce terme est dérivé du latin augurium, qui signifie chance, augure. Le bonheur ne dépendrait donc que du hasard, de la chance, se réfléchissant ainsi dans une sorte de fatalité.
Mais l'homme veut et cherche, de manière irrépressible, à maîtriser son destin; et par là même, c'est-à-dire dans sa quête effrénée du bonheur, quête du Graal au demeurant, il donne un sens à sa vie. Le bonheur comme illusion n'est donc rien de moins que sa raison de vivre, le fondement de sa puissance à persévérer dans son être. L'illusion consiste donc pour l'homme à prendre ses désirs pour des réalités. Il se ment à lui-même parce qu'il a besoin de cette illusion pour vivre. Cette illusion est, ontologiquement parlant, la téléologie intrinsèque de toute existence. Comme le faisait d'ailleurs très justement remarquer Kant, ordonner à chacun de chercher à se rendre heureux serait une tâche insensée, car on ne commande jamais à quelqu'un ce que de lui-même il veut inévitablement. Concept de bonheur subjectif et empirique que Kant reproche aux épicuriens d'avoir confondu avec la vertu. Cette recherche du bonheur ne peut être en effet que variable, divergente d'un individu à l'autre, pour ne pas dire contradictoire.

Afin que le bonheur soit définissable et applicable par et pour tous universellement, il faudrait que les hommes soient capables de s'accorder sur une loi morale universelle, seule capable de fonder la moralité. Or pour réaliser cette condition, il faut d'une part que l'homme, être désirant par essence, soit capable de refréner ses pulsions, de maîtriser ses désirs, d'orienter ses inclinations, voire de faire abstraction de tous ses penchants sensibles qui risquent à chaque instant de le détourner de la loi morale. Mais à supposer même qu'il y parvienne, c'est-à-dire qu'il sorte vainqueur de cette lutte opposant passion et raison, et par suite soit capable de ne vivre qu'en conformité avec la loi morale, il serait alors en droit d'exiger un certain bénéfice. Or rien n'assure l'individu capable d'une telle abnégation qu'il sera récompensé en retour. En effet, l'être raisonnable, qui agit dans le monde, n'est pas cependant en même temps cause du monde et de la nature elle-même. Autrement dit, puisque la volonté morale ne gouverne ni l'ordre réel du monde, ni celui de la nature, le bonheur, supposé et recherché, n'est qu'un postulat de la raison pratique. Cette idée, ou idéal, de bonheur, qui n'est peut-être qu'une construction de la raison n'en est pas moins une construction nécessaire, condition sine qua non de la raison d'espérer dans l'homme.

Pour résoudre toutes ces difficultés, Kant en vient à affirmer que la raison doit postuler le souverain bien, c'est-à-dire espérer que la loi morale universelle vise réellement un bien qui, s'il ne se réalise pas ici-bas, permet cependant un progrès moral indéfini et assure la réconciliation dans la vertu et une certaine forme de bonheur, dans un autre monde que celui-ci. C'est donc une fois de plus le désir inscrit dans l'homme de croire en une vie bienheureuse hic et nunc ou dans un in illo tempore différé qui le pousse à forger de tels concepts. l'homme a besoin de donner un sens à sa vie et c'est la raison pour laquelle ce bonheur en tant qu'idéal de l'imagination lui est nécessaire. L'idée de bonheur repose donc sur un postulat de la raison pratique, mais postulat indispensable dans la mesure où le postulat de la possibilité du souverain bien dérivé (du meilleur monde) est en même temps le postulat de la réalité d'un souverain bien primitif, à savoir de l'existence de Dieu. Mutatis mutandis, nous pourrions penser au bonheur compris comme erreur des sens, tel qu'il est exposé par Platon au livre X de la République. Mais bien plus qu'une simple illusion, le bonheur apparaît ici comme un idéal de l'imagination; il revêt une force insoupçonnée. Contrairement à l'opinion qui veut que l'on condamne non seulement le fruit de l'illusion mais aussi celui de l'imagination, il nous faut leur reconnaître une certaine positivité.

Imaginez un instant toutes nos illusions disparues, notre imagination anéantie; non seulement le monde nous paraîtrait bien terne - c'est un euphémisme - mais c'est notre raison de vivre, sinon nos raisons d'espérer qui auraient disparu avec elles. L'imagination, contrairement à ce que l'on répète souvent, n'est pas source de chimères mais reine des facultés . Elle est avant tout créatrice. Le bonheur est certes une illusion, mais une illusion sans cesse dépassée, indéfiniment renouvelée; de sorte qu'il se trouve à la fois en deçà et au-delà de l'illusion, de l'imagination et de la raison. Le bonheur comme idéal, non pas de la raison, mais de l'imagination, est non seulement source de dépassement du hic et nunc mais aussi et surtout projection. C'est d'ailleurs ce bonheur tant désiré, fruit de l'imagination, qui permet à l'homme de forger des projets, c'est-à-dire d'élaborer la projection imaginaire d'un but à atteindre, celui d'être heureux: tous les hommes recherchent d'être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu'ils y emploient . Cette quête du bonheur est donc universelle.

Mais justement dans la mesure où chacun possède sa propre idée du bonheur, il semble nécessaire de se demander dans quelle mesure toutes les conceptions subjectives, tant singulières qu'individuelles, du bonheur, peuvent se trouver subsumées sous un concept objectif. L'un nous dit qu'il faut avoir tous les désirs, pouvoir les satisfaire, y trouver du plaisir; en cela consiste le bonheur , l'autre que le bonheur est la satisfaction de toutes nos inclinations, tant en extension, c'est-à-dire en multiplicité, qu'en intensité, c'est-à-dire en degré, et en protension, c'est-à-dire en durée . Mais si tel est le cas, alors force est d'admettre que le bonheur général n'est autre que la somme des bonheurs individuels. Sans doute est-ce utopique de penser en ces termes. Cela reviendrait en effet à additionner le divers, la multiplicité des bonheurs divergents, voire contradictoires, afin d'obtenir un bonheur unique, identique pour tous, et par suite universel.

Pour que le bonheur ainsi entendu soit possible, il faudrait soit que tous les désirs individuels soient identiques, c'est-à-dire non seulement qu'ils convergent vers une même fin , mais aussi emploient les mêmes moyens; soit que l'on confie à un seul homme la lourde, très lourde tâche, de réaliser le bonheur de tous. Les bonheurs sont effet divergents et contradictoires, ils sont source de conflits. Comment donc concilier des bonheurs particuliers, multiples, divergents, contradictoires. Il suffit, selon J. Bentham, de les laisser s'affronter librement, pacifiquement, sur des marchés réglés, pour que des négociations et des arbitrages sans nombre les conduisent à des équilibres momentanées, que l'on peut convenir d'appeler bonheurs moyens. Mais nous ne saurions nous satisfaire d'une telle solution; la résolution du problème passe alors peut-être par un pacte d'Association. En effet, dans le premier cas, en additionnant ainsi les bonheurs individuels de manière à obtenir un bonheur général, on n'obtient qu'une suite d'éléments juxtaposés les uns aux autres, irréductibles à toute forme d'unité et d'unicité. Il n'y a qu'agrégation de bonheurs individuels et singuliers, et non bonheur général. Pour obtenir un tel bonheur, c'est-à-dire commun à tous, il faut qu'il y ait association. C'est du moins ce que le Contrat Social se proposait de réaliser. De l'association seule, peut naître le bonheur général, car seule l'idée d'association suppose que les individus ne sont pas simplement rassemblés, mais bien unis. En renonçant à sa propre singularité au profit de tous, chacun se retrouve dans la grande idée du Tout; il se constitue une sorte de personne morale distincte des personnes physiques qui la composent, tout en gardant une volonté propre. Cette association se trouve d'ailleurs au fondement d'une entité nouvelle: le bonheur public opposé au bonheur privé. Cependant, pour que ce bonheur se réalise, il faut que la réalisation en soit confiée à une personne. C'est du reste le rôle essentiel du législateur que de chercher l'utilité, c'est-à-dire le plus grand bonheur du plus grand nombre. L'arithmétique des bonheurs est-elle alors possible? L'intérêt commun n'est-il que la somme algébrique des intérêts particuliers? La recherche du bonheur ne serait-elle donc plus utopique?

Pourtant, le bonheur commun ne saurait être confondu avec le bonheur général. En effet, le bonheur commun est un bonheur singulier, concret, placé par chacun en tête de son bonheur particulier. Ainsi non seulement bonheur particulier et bonheur commun ne s'excluent-ils pas l'un l'autre, mais le bonheur particulier ne peut être réalisé que si et seulement si le bonheur commun l'est d'abord. Autrement dit, les citoyens ne cherchent à réaliser le bonheur commun que parce qu'il est la condition de possibilité de leur bonheur particulier, sauf à supposer un dévouement pur, qui est psychiquement impossible. Pourtant, ce bonheur commun, autant que le bonheur général, est utopique. En effet, il suffit que les citoyens ne correspondent pas à l'idéal attendu, pour qu'ils soient incapables de percevoir et de réaliser le bonheur général. De plus, le bonheur ne saurait être imposé par un seul homme à tous, qu'elles qu'en fussent les conditions préalables. Et cela dans la mesure où le gouvernement arbitraire d'un prince juste et éclairé est toujours mauvais . En effet, même éclairé, sage et vertueux, le despotisme s'avère toujours néfaste et cela en tant qu'il est arbitraire. Ses vertus sont la plus dangereuse et la plus sûre des séductions: elles accoutument insensiblement un peuple à aimer, respecter, servir son successeur quel qu'il soit, méchant ou stupide. De plus, il enlève au peuple le droit de se libérer, de vouloir ou ne vouloir pas . Autrement dit, le bonheur, aussi nécessaire soit-il à l'homme, lorsqu'il est octroyé par un seul à tous, n'est autre qu'un esclavage déguisé. In fine, il tue l'esprit aussi bien critique que démocratique; il peut même aller jusqu'à devenir un outil de consentement à la domination. Ainsi, lorsqu'il s'agit de confier à l'État la charge du bonheur de chacun, notamment à travers le bonheur commun, on peut penser qu'il s'agit d'une utopie, voire d'une utopie dangereuse en ce qu'elle méconnaît la liberté et la singularité de chaque être. Et pourtant, il n'en demeure pas moins que l'aspiration au bonheur est non seulement légitime mais aussi - toute utopique qu'elle est - condition du progrès moral de l'humanité.

Autrement dit, que le bonheur soit une illusion c'est certain, qu'on lui assigne pour but la vertu ou le Souverain bien est moins important que de prendre conscience qu'il n'est pas - même en tant qu'idéal de l'imagination ou utopie - rêve éveillé rendant manifeste la passivité et/ou l'impuissance de l'individu; au contraire, il accroît notre puissance: celle d'être heureux ou de rendre l'autre heureux. Le je n'existe en effet que parce qu'il y a de l'autre en moi et pour moi. Je n'est je que pour et par l'autre; de même que mon bonheur, qui se reflète dans mon regard, se réfléchit dans le regard de l'autre sur moi, dans le pour-autrui. Il faut donc pour qu'il y ait un bonheur digne de ce nom, que celui-ci se manifeste non pas dans la satisfaction immédiate d'une pulsion individuelle, singulière et passagère, mais dans la recherche du bonheur pour autrui. Le bonheur comme illusion n'est pas seulement source d'erreurs, comme on se plaît trop souvent à le répéter, mais aussi et surtout désir de réalisation. Désir de réalisation de bonheur pour moi et pour autrui. Peut-être est-il un idéal de l'imagination, sans doute aussi utopique et uchronique; il n'est qu'un leurre, mais un leurre que l'humanité se doit de transformer en réalité. Le bonheur ne doit pas être seulement la manifestation d'un en-soi-pour-soi, mais d'un en-soi-pour-autrui. Ce n'est d'ailleurs sans doute qu'à cette condition que l'on pourra faire passer le bonheur du mythe à la réalité.

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Mise à jour le 05/02/2012 - Paris
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