La France a trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. H Rochefort
Etre humain : objet et sujet
Tu
n'auras pas plus besoin de négation que d'affirmation,
car Celui dont l'être est nécessaire est déjà affirmé avant
que tu l'affirmes, et ce dont l'être est impossible est déjà néant
avant que tu ne le nies.! Ahmad Al-Alawi (1869-1934), philosophe
et mystique.
En exprimant le premier nom, qui est le
sujet, par ehyé,
et le second nom, qui lui sert d'attribut, par ce même
mot ehyé, on a, pour ainsi dire, déclaré que
le sujet est identiquement la même chose que l'attribut.
Maïmonide (1135-1204), philosophe et médecin.
La conscience peut se concevoir sous un aspect double :
- l'organisation dynamique et personnelle de la vie psychique
(l'objet conscient),
- la modalité de l'être psychique
par quoi il s'institue comme sujet de sa connaissance et auteur
de son propre monde (le sujet conscient).
Pour notre analyse, nous avons distingué deux grands types
de conscience :
- la conscience pure, sorte de conscience absolue
et contemplative, ne portant sur les choses aucun jugement, aucune
intention, et la conscience subjective, conscience ordinaire
des êtres
humains en prise avec leur monde, avec leurs réalités.
- La conscience subjective perçoit les choses à travers
ce qui constitue le sujet, l'ego, « je », « nous »,
autrement dit, l'homme dans tous les cas de figure hormis l'extase.
Cette conscience ordinaire est composée de pulsions, de
désirs, d'empreintes, et ressent les choses à travers
ses divers états d'âme.
La conscience pure est une conscience vide de toutes pulsions,
de ses désirs, de ses souvenirs, etc.
Seul, l'état
d'extase, de béatitude,
de nirvana permet de « descendre » à ce
niveau d'unité.
Il y a donc d'un côté la conscience et de l'autre
le sujet conscient.
Conscience et sujet conscient
Pour être « conscient de soi », il
faut dédoubler sa conscience.
Dans tous les moments de la
vie ordinaire et active, c'est
la conscience du sujet pensant qui a conscience des choses. Pour
l'homme constructeur, qui se considère être telle
ou telle personne, appartenir à telle ou telle société, à tel
ou tel groupe, club, entreprise ou communauté, c'est le « moi » individuel
qui juge, qui stéréotype, qui considère les
choses à travers une éducation, un philtre culturel.
La personne en moi, le sujet que je suis, interprète
le monde à travers une quantité de stéréotypes
et de définitions, inculqués par la culture, l'éducation,
le langage ... (Je vois un arbre, c'est un chêne, il
est grand, c'est le printemps, il fait beau temps, ect. ).
Tous ces états de conscience, au lieu d'être ressentis,
sont conscientisés par le sujet, transformés et intellectualisés
par le « je ».
De l'extérieur à l'intérieur
L'unité, l'harmonie, l'éveil,
la véritable conscience. La conscience de l'homme constructeur
est en permanence extérieure à elle-même, elle
n'est jamais complètement en prise « pure » avec
l'immédiat, seule « véritable réalité réelle ».
Bien sur, la conscience subjective, celle de l'homme constructeur,
est consciente d'une certaine forme de réalité.
Par certains côtés, elle est au contact de l'immédiateté.
Mais cette immédiateté est en permanence soumise à des
retours vers le passé, à des projections vers l'avenir,
bref, à des allers/retours dans l'illusion, puisque
ni le passé, ni le futur n'existent au moment présent.
Je suis au calme sur mon balcon, je contemple
les arbres devant moi en écoutant les sons communs de la nature. Tout est
là pour m'offrir l'extase, la béatitude, pour immerger
ma conscience dans le vide et l'immédiat.
Seulement, la relation directe entre ma sensation pure et la beauté de
la nature est en permanence parasitée par d'imperceptibles
activités cérébrales. Ces activités
incessantes et presque subliminales de l'esprit, (mélange
de vigilance, de contrôle, de souvenir, de projets, de désirs,
d'inquiétudes, de sensations variables), m'empêchent
d'accéder à un « présent
absolu », un présent sans jugement, un présent
en somme de pleine contemplation. Ce sont ces « activité parasitaires » que
les sages, les ascètes parviennent à éteindre à travers
de rigoureuses ascèses, de profondes méditations
et de difficiles contemplations.
Le bonheur sans souci, la détente de l'esprit, la tranquillité que
je ressens sur mon balcon face à la nature, pourraient se
confondre avec l'état d'extase et de contemplation, avec
l'état d'ataraxie, de béatitude, de joie ou d'éveil
dont parlent les expérimentateurs mystiques.
bonheur et Bonheur.
Les instants de sérénité,
de joie, de quiétude ressentis parfois dans l'état « ordinaire » lorsque
je m'accorde une bonne détente, n'ont rien à voir
avec le bonheur de l'extase, avec la joie, la quiétude,
la sérénité IMPERTURBABLE de l'extatique.
A la différence de la « détente » procurée
par l'extase, ma détente est superficielle et « mal
accrochée ».
Au plus petit craquement de branche,
au moindre mouvement dans les feuillages, à la moindre traversée
d'un souvenir, d'un dessein, d'un désir ou d'une envie,
ma conscience quitte l'immédiat. Mon esprit met en marche
sa mécanique de réflexion, d'inquisition, de questionnement,
de supposition, me déconnectant ainsi des sensations
absolue générées quand l'esprit est véritablement
vide.
Je quittais le mât sur lequel j'étais assis écrit
Chateaubriand dans ses Mémoires d'Outre-Tombe,
je remontais le Penfeld, qui se jette dans le port ; j'arrivais à un
coude où ce port disparaissait. Là, ne voyant plus
rien qu'une vallée tourbeuse, mais entendant encore le murmure
confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord
de la petite rivière. Tantôt regardant couler l'eau,
tantôt suivant des yeux le vol de la corneille marine, jouissant
du silence autour de moi, ou prêtant l'oreille aux coups
de marteau du calfat, je tombais dans la plus profonde rêverie.
Au milieu de cette rêverie, si le vent m'apportait le son
du canon d'un vaisseau qui mettait à la voile, je tressaillais
et des larmes mouillaient mes yeux.
Non seulement l'esprit de l'homme constructeur, de l'homme « normal »,
est incapable de rester longtemps dans le vide et l'immédiat,
mais son corps non plus, ne peut tenir longtemps en place, il demande
rapidement d'agir, de s'exprimer, de créer, finalement de
construire.
Il faut des efforts « surhumains » à l'homme
pour devenir un ascète, pour maîtriser toutes les
intentions du corps et de l'esprit et plonger ainsi sa conscience
dans le vide et l'absolu.
Si nous expérimentons tous, à certains moments de
nos existences, des états de bonheur intense et profond,
ils n'ont pourtant bien souvent rien à voir avec l'éveil
ou la vacuité dont parlent l'indouisme et le bouddhisme.
Il s'agit de deux états de conscience différents.
- La conscience extatique est une ligne directe
entre la sensation et l'essence des choses. Je vois, j'entends,
je sens, sans que s'intercalent entre ces sensations et le monde,
de jugements, de souvenirs, d'idées, d'émotions
variables, de variations quelconques. Cette conscience nous la
disons ici « objective » dans
la mesure où elle ignore les divers états
de conscience du sujet.
- La conscience ordinaire se rajoute à cette
conscience basique et pure et additionne à cette dernière
tout ce qui constitue notre individualité. Passé,
avenir, désirs, idées, préférences,
jugements, craintes, aspirations, etc., sortent la « conscience
pure et objective» de l'immédiat et transforment
celle-ci en conscience subjective.
La conscience extatique, la conscience du béat, de l'éveillé,
du nirvanien, n'est pas parasitée par les mouvements de
l'esprit. Toute activité subjective est éteinte dans
la béatitude. L'extatique devient donc l'émanation
de son être profond, de l'Etre finalement, puisqu'il y a
extinction de l'étant.
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