La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir, mais les maux présents triomphent d'elle. François de La Rochefoucauld
Ce n'est pas le monde qui va de plus en plus mal, mais notre sensibilité au mal qui progresse.
L'illusion d'évoluer
vers le pire
Nous avons tous trop souffert, anges et
hommes, de ce conflit entre le pire et le mieux. Verlaine Pessimisme
: Doctrine Saffirmant que le monde est mauvais ou que, dans
la vie, le mal l'emporte sur le bien. Tendance ou disposition à ne
voir que ce qu'il y a de mauvais dans le monde.
Pessimiste qui
professe que, dans la nature dans la vie, le mal l'emporte
sur le bien ; plus ordinairement, qui est porté à ne
voir que le mauvais côté des choses. (Petit Robert)
L'HUMANITÉ EST VOUÉE À ATTEINDRE SA PERFECTION, telle est le thème de notre réflexion.
À l'opposé de cette
vision optimiste de l'avenir humain, nous rencontrons bien
entendu des points de vue différents.
- Les uns voient l'humanité stationnaire, L'HOMME destiné
à tout jamais à rester un LOUP pour l'homme.
- D'autres nous imaginent, en RÉGRESSION vers le pire, vouée à notre propre destruction.
Sans disposer d'un sondage précis et en m'en tenant à ma seule expérience, je dirais que la majorité humaine situe sont point de vue du coté de l'optimisme.
Malgré les désastres engendrés
par la vénalité de l'homme et la somme de peurs répandues
par les
médias, la foi en une évolution
positive, semble plus naturelle à l'esprit humain que
son inverse.
Pessimisme et philosophie
Le pessimisme est d'humeur ; l'optimisme
est de volonté.
Alain. Propos sur le bonheur
Les théories et les téléologies pessimistes, semblent relativement rares en PHILOSOPHIE.
Celles
qui s'en approchent, non seulement contestent l'idée de Dieu, mais en plus, elles ne s'intéressent
pas à la finalité de l'humanité.
Même les DOCTRINES ATHÉES, lorsqu'elles proposent une finalité à l'humanité comme le MARXISME, ou lorsqu'elles placent la responsabilité au coeur de leur réflexion, comme c'est le cas de L'EXISTENTIALISME, sont à ranger du coté des optimismes.
1/ Les sophistes.
Nous pouvons retrouver quelques formes de pessimisme dans certains points de vue SOPHISTIQUES.
En effet, pour certains sophistes, tout se vaut, le bien comme le mal et ainsi, la raison ne peut se reposer
sur des réalités claires pour
affirmer quelques vérités. Il n'existe aucun absolu, aucune vertu à enseigner. Il n'existe
aucune
norme universelle et intemporelle, pour guider l'action, aucun point d'ancrage solide pour éviter les visions absurdes du
monde.
Ces arguments, dans une première pensée, paraissent incontestables. Il est en effet facile d'affirmer par exemple que parfois le bien fait du mal et le mal du bien. Mais en réalité, ils sont pervers et incomplets. En effet, si le bien et le mal sont indispensables à l'évolution de l'humanité (ce qui les rend équivalents dans l'absolu), l'homme a le devoir de choisir son camp et il a moralement l'obligation de choisir le camps du bien.
Certaines argumentations sophistes permettent tout simplement de justifier l'injustifiable. C'est l'instrument idéal pour normaliser, des conduites abusantes. C'est d'ailleurs l'outil privilégié de la perversion narcissique pour se justifier. Car en effet, s'il n'existe aucune norme universelle suffisamment indéboulonable pour guider nos actions, alors il semble naturel de valoriser les conduites
primaires et abusives au lieu de privilégier
les grandes valeurs humaines (et c'est ce que faisaient certains sophistes).
Pour la plupart des sophistes le pouvoir est une affaire de force et le bonheur une affaire de plaisir. En réponse aux valeurs de Socrate, la justice, la vérité, la raison, les sophistes prétendent « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ».
« La justice est une fausse valeur, tout le monde sait que commettre l'injustice sans se faire prendre est une excellente chose. Ce qui est bon, simple et naturel, c'est l'exercice libre de sa propre force. Que les gros poissons mangent les petits, sans que les petits fassent honte aux gros. La loi pervertit les vraies valeurs de la nature et dans cette affaire la démocratie est pire que tout. »
Devant une assemblée d'enfants, le cuisinier qui flatte leur gourmandise l'emportera toujours sur le médecin qui fait appel à leur raison, Platon.
La vraie vie, l'excellence humaine, c'est de laisser libre cours à ses passions, de les vivre pleinement. De chercher toujours et partout le plaisir et sa maximisation. (Michel Puech ?)
Seulement, l'homme ne
s'y est pas trompé.
Malgré quelques tentatives, compréhensibles mais désespérées, pour restaurer l'athéisme sophistique qu'ont entreprit quelques philosophes justement écorchés par certaines influences réactionnaires du spirituel, l'humanité semble, et en tout temps, préférer les
pensées philosophiques favorables à l'idée de sens ( Socrate et Platon etc.),.
2/ de Montaigne à Nietszche
Du coté des pensées pessimistes, nous pourrions également citer le point
de vue individualiste et sceptique de Montaigne et celui de Voltaire lorsqu'il s'oppose à l'idée leibnizienne selon laquelle
tout est mieux dans le meilleur des mondes.
Certains aspects pessimistes peuvent être décelés
chez Schopenhauer, chez Nietzsche ou dans l'existentialisme.
Schopenhauer et Nietzsche, présentent tout deux le monde comme VOLONTÉ. Leurs conclusions parviennent pourtant, sur deux rives diamétralement opposées.
- Schopenhauer, désespéré devant une VOLONTÉ HUMAINE irrésistiblement décidée à s'affirmer aux dépens d'autrui,
préconise l'anéantissement individuel de cette force
instinctive. À l'image de l'HINDOUISME et du BOUDDHISME (à travers leur idée
de nirvana) le philosophe de Dantzig, en propose la pure et simple extinction).
- Nietzsche redoute au contraire de voir s'eteindre la volonté.
Refusant sa propre sensibilité et l'introspection psychologique, il combat l'adoucissement des moeurs, exercé par le monde spirituel et l'essor de la psychanalyse, dans la société.
Ce déni de lui même, le pousse à idéaliser la force,
le dominant naturel, l'aristocrate guerrier,
le système castique etc..
- Si la VOLONTÉ DE PUISSANCE, (l'autorité des
dominants) était, et est encore, sous certains
angles, nécessaire pour construire,
elle n'est pas une finalité. Elle est vouée à être progressivement remplacée
par la démocratie, autrement dit, la souveraineté des dominés.
- La Volonté de puissance génère du plaisir et non pas du bonheur. Elle est
également à l'origine de toutes les souffrances endurées par l'humanité. L'homme aspirant avant tout au BONHEUR,
la volonté de puissance est destinée à l'anéantissement.
Derrière cet anéantissement, se tient la SAGESSE la PLEINE SPIRITUALITÉ -
l'éveil
bouddhiste dont parle Schopenhauer - la béatitude, l'extase.
Il faut simplement
laisser le temps au temps.
En résumé, Schopenhauer a raison de situer le NIRVANA avec l'anéantissement des pulsions. Mais l'homme doit construire et a donc besoin de ses pulsions. A quelques exceptions près, le nirvana est pour plus tard. Nietzsche a raison lorsqu'il pressent l'émergence de la sensibilité, mais elle n'est pas à redouter.
Pris séparément et dans une lecture basique, ces deux points de vue
frisent l'extrême et sont difficilement créateurs
d'une vision optimiste du monde.
Le point de vue de Nietzsche est par certains côtés un retour archaïque vers les aristocraties grecques et romaines. Quand au point de
vue de Schopenhauer, il est trop progressiste, il veut imposer
dans le présent une
finalité qui doit se construire peu à peu.
On retrouve également une certaine forme de pessimisme
dans les courants existentialistes lorsque ceux-ci réduisaient
leur champ de vision à l'individu sans se préoccuper
de l'avenir de l'humanité dans son ensemble. Cette conception
rétrécie se heurtait forcément à l'absurde
donc au pessimisme.
Mais finalement, ces penseurs ne peuvent être considérés à proprement
parler comme de véritables pessimistes. Leurs oeuvres
dans l'ensemble ne reflètent aucun vrai désespoir
face à l'humanité.
Elle traduisent simplement leur hypersensibilité naturelle
- une des qualités majeures du philosophe.
Voilà pour les quelques cas de philosophie que l'on pourrait
rapprocher des idéologies pessimistes.

La plupart du temps
au contraire, les philosophes sont optimistes. Ils font confiance
à la nature humaine et envisagent pour l'homme, de gais horizons,
et cela pour plusieurs raisons :
- d'une part, parce que les auteurs se forment en étudiant
des auteurs remplis d'enthousiasme, de curiosité, de
joie créative, et ce depuis les premières origines
de cette discipline. Que ce soit les milésiens, les pythagoriciens,
Platon, Aristote, les épicuriens, les stoïciens,
les philosophes chrétiens, juifs, musulmans, bouddhistes,
tous les médiévaux, jusqu'à Descartes,
puis Pascal, Malebranche, Spinoza, Leibniz, Berkeley, Hume, puis Rousseau, jusqu'à Kant, Hegel, Comte, Mill, les
engagés
Proudhon et Marx, puis Freud, Bergson, Teilhard de Chardin, Bachelard,
pour n'en citer que quelques-uns, tous, ont cru en l'homme,
ont travaillé pour l'homme, pour son évolution. Tous,
en dépit des souffrances, des contrariétés,
des doutes, de l'abnégation, des sacrifices, ont puisé dans
la philosophie, non seulement les plus grandes joies de leur
existence, mais l'espoir d'un monde ayant un sens, et un sens
positif pour l'humanité toute entière.
- Et d'autre
part, parce que les philosophes sont des Hommes, et la
plupart des Hommes vivent avec l'intuition d'un monde meilleur
à venir, avec l'espoir d'un futur positif. Voila pourquoi,
l'Homme, malgré tous
les messages pessimistes, assume sans faiblir, sa descendance.
Pessimisme et humanité
Un homme
a subi quelques déceptions, il se donne un système
pessimiste de l'univers qui le rend malheureux, mais il préfère
le maintenir plutôt que de se réconcilier avec le
monde sur un nouvel équilibre. E. Mounier
La
majorité humaine
est optimiste.
L'optimisme est l'état d'esprit qui résonne le
plus harmonieusement avec le principe de la vie.
Une autre explication de l'optimisme humain vient du fait qu'une
majorité des individus qui composent l'humanité sont rattachés
à une des grandes religions - hindouisme, judaïsme, bouddhisme, christianisme,
islam, panthéisme.
Toutes ces croyances offrent à leurs adeptes, des sens au monde (linéaires ou circulaire) et une finalité positive (individuelle ou universelle). Ces religions proposent également un sens à des « présences » qui pourraient paraître aberrantes,
comme la souffrance ou la mort.
Le pessimisme au contraire, conteste ces réponses et considère le monde comme
absurde, dénué de sens.
Pourtant, même si elle est minoritaire, cette pensée
pessimiste existe bel et bien et représente un certain pouvoir,
bien au-delà du nombre de ses adeptes.
Cette idéologie pessimiste est le fruit de plusieurs
mécanismes différents :
- Il peut s'agir d'un mouvement de révolte,
lorsque des êtres humains hypersensibles, sont écoeurés par
l'inconscience, la surdité, l'égoïsme, la compulsivité
et la clanicité de certains pouvoirs capables des pires
atrocités pour ne perdre aucun privilège (il
s'agit alors d'un pessimisme positif, critique et de combat).
- Il
y a l'attitude réactionnaire « usuelle » pour
qui le monde précédent, le monde de leur jeunesse,
valait mieux que les temps présents.
- Il y a l'attitude réactionnaire « ségrégative »,
hostile à l'évolution et favorable à des
moeurs antiques,
essentiellement pour réduire les avantages et les
libertés du
peuple,
et augmenter ses bénéfices.
- Et
puis il y a le pessimisme utilisé par la perversion narcissique,
pour justifier les abus qu'elle
inflige à autrui. Nous les retrouvons dans ce genre de propos : « l'homme est
un loup pour l'homme et il en sera toujours ainsi ! »,
Ou encore : « L'homme est fondamentalement mauvais
» « si tu ne bouffes pas autrui, c'est toi qui va te faire bouffer ».
La morale et la réalité humaine sont tout autres. La
majorité des hommes sont des agneaux pour les autres
hommes. Rares sont les loups de l'humanité, et ils s'appuient justement sur ces anti-morales pour justifier leurs forfaits .
En résumé, la majorité humaine est plutôt
optimiste sur l'avenir humain. Quant à la minorité pessimiste, travaille, elle aussi et indirectement, à l'évolution positive de l'humanité.
Le pessimisme comme moteur
Je ne puis concevoir intégralement
ce que je suis. L'esprit est donc trop étroit pour se
contenir lui-même ?
C'est sur moi-même que je m'épuise. Je
suis devenu pour moi même une terre de difficultés
et de sueurs accablantes. » Saint Augustin Il
y a plusieurs façons d'appréhender le monde :
- à la mesure de quelques générations
autour de la notre,
- ou à l'échelle de l'histoire de l'humanité
entière.
Sous la vision étroite de quelques décennies, la violence
humaine et les
régressions ponctuelles, peuvent laisser
penser que le monde n'a pas de sens, ou que celui-ci évolue
vers le pire.
Ce sentiment inconfortable, oblige une grande partie des hommes, à lutter
contre ces attitudes réactionnaires, égoïstes et régressives
de certains systèmes, les obligeant ainsi à évoluer.
En réalité, même s'il existe effectivement
des périodes ponctuelles d'insoutenables
barbaries, d'égoïsme
cruel et d'affaiblissement éthique et moral -
les exemples ne manquent pas depuis un siècle - à l'échelle de l'histoire et globalement, l'humanité ne
cesse de s'améliorer.
L'espèce humaine ne va pas de
plus en plus mal, c'est l'homme qui devient de plus en plus
sensible au mal vécu
par ses congénères.
L'évolution de
notre espèce s'inscrit dans un mécanisme
de progrès AUTOGÉRÉ et AUTOFÉCONDANT.
À partir du moment où l'Homme a inventer
les interdits et a permis à ceux-ci de progresser, le mal s'est trouvé emprisonné dans un système
le condamnant à régresser sans cesse pour disparaître à terme
tout à fait.
La mécanique est simple :
- Le mal s'exprime, transgresse la morale et les interdits, engendrant de la SOUFFRANCE, …
- La LOI s'interpose, fait
régresser certaines conduites,
ce qui sécurise peu à peu la société.
- L'humanité devenant
de plus en plus sûre, la SENSIBILITÉ humaine, l'empathie, le confort et la peur de
le perdre, s'y développent.
- Le désir de toujours
plus de paix et de sécurité, appelle
des protections nouvelles, des lois nouvelles, et des systèmes
de protection nouveaux.
- Plus la sécurité et la paix augmentent dans la société, plus la sensibilité de
l'être
se développe.
- Plus la sensibilité de l'être
se développe,
moins il supporte le mal subi et celui de
ses congénères.
- Plus il devient sensible au mal,
et plus il exige de nouvelles lois, un renforcement de la morale,
de la justice, de l'égalité,
de l'éducation etc.
Nous sommes encore une fois en présence d'une « RUSE DE LA RAISON » chère à Hegel : La transgression,
en obligeant l'humain à réclamer toujours plus
de lois et de protections, élabore l'ensemble des instruments
destinés à sa propre extinction.
Notre sensibilité expansive, rendant notre confrontation
au mal de plus en plus insupportable et traumatisante, nous sommes
condamnés à lutter contre le mal sous toutes ses
formes jusqu'à sa complète disparition.
L'essor de la sensibilité est donc une condition fondamentale
de notre évolution.
Philosophie, sophistes >>>> régression |